Un momentum bien agréable

Ça n’arrive pas tous les jours, et ça ne rend la chose que plus délectable : commencer la lecture d’un roman d’espionnage écrit en français – et quel français ! – et ne pas l’interrompre avant le point final.

Il semble donc que nous ayons trouvé au regretté Vladimir Volkoff un hériter digne de sa plume et son sens acéré de l’Histoire. Homme aux multiples facettes et talents, Patrick de Friberg nous a ainsi livré, avec Momentum, un roman comme on en lit peu dans une année.

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D’une écriture délicieusement ironique et à l’élégance discrète, mais sans jamais tomber dans la caricature ou la préciosité, l’auteur nous donne à déguster une intrigue qui nous renvoie aux plus belles machinations de John Le Carré ou de Graham Greene. Loin de livrer une fresque comme celle, incomparable, de Robert Littell (La compagnie), il s’attache au contraire à quelques personnages et décrit une opération de renseignement ambitieuse, capable de survivre aux chutes des empires et des idéologies. Il en profite pour faire quelques clins d’œil à la vie politique québécoise, et on me dit que cette liberté de ton n’est pas du goût de tout le monde.

Quoi qu’il en soit, avec ce roman, Patrick de Friberg donne aux non-initiés quelques clés pour comprendre certaines décisions politiques ou certaines trajectoires météoritiques. Quant aux initiés, ils ne peuvent qu’approuver ce salutaire travail pédagogique.

« I got a name, and I got a number, I’m coming after you. » (« Just a job to do », Genesis)

Et voilà, l’Empire a réussi à faire payer le grand tout maigre. « Justice a été faite », a annoncé l’Empereur, en homme qui n’a décidément pas été émasculé par son Nobel de la Paix. C’est à ces petits détails qu’on sépare les vrais mecs des demi-sels, mais, franchement, on n’y croyait plus. D’ailleurs, pour tout dire, on le croyait mort, l’excité de l’Hadramaout, emporté par une vilaine turista quelque part dans les zones tribales pakistanaises ou ravagé par une vilaine MST dans un claque de Tijuana ou une clinique du Montana.

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En 2006, les Saoudiens avaient même plutôt l’air sûrs de leur coup quand ils évoquaient une sépulture dans les montagnes et puis quand même, il reste une question : pourquoi diable Oussama a-t-il disparu de la circulation comme ça, d’un coup, pour ne plus laisser transpirer que des enregistrements moisis ? Evidemment, un esprit suspicieux comme le mien pourrait suggérer que les services saoudiens avaient sciemment laissé filtrer de fausses informations afin de donner un peu de répit au rejeton le plus turbulent du clan Ben Laden. Après tout, l’Arabie saoudite n’a découvert que sur le tard à quel point le jihadisme n’avait rien de sexy, et elle avait longtemps observé avec tendresse les agissements de cette bande de quadragénaires vivant chichement en Afghanistan dans des grottes et des camps de toile et rêvant d’abattre l’Empire. Il ne faut pas mépriser la camaraderie des tranchées, je sais, mais quand même. Peut-être Oussama en avait-il eu assez de toute cette violence, de toute cette pression, un peu comme Odile Deray ?

Quoi qu’il en soit, pendant qu’Oussama Ben Laden observait le silence blasé de celui qui n’a rien à prouver, le bon docteur Ayman se glissait avec talent dans les habits de chef d’Al Qaïda, et c’est à lui qu’on doit donc les grandes évolutions idéologiques et stratégiques du groupe, comme je l’ai exposé ici ou . Contrairement aux affirmations des dizaines d’experts plus ou moins compétents et inspirés qui se succèdent dans les médias depuis l’attentat de Marrakech et qui étaient donc en place quand la nouvelle est tombée, Ben Laden n’a jamais été le théoricien du jihad. Leader charismatique porté par une vision, il s’est toujours appuyé sur des idéologues originaires du Moyen-Orient (Abou Koutada al Filastini, Abou Hamza al Masri, Abou Walid, Abou Moussab al Suri, tous de sympathiques théologiens ouverts sur le monde) pour mettre en musique ses projets.

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Obsédé par l’Empire, Oussama Ben Laden avait quasiment trahi ses camarades du Machrek, plutôt obsédés par Israël, et Abou Zoubeida avait même confié à ses interrogateurs de la CIA que de réelles tensions étaient apparues à la fin des années 90 au sein de l’état-major d’AQ à ce sujet. Fort heureusement, fin tacticien, OBL avait su apaiser ses amis par quelques opérations de belle facture. Quel homme, quand même.

Et lundi matin, à l’heure où blanchit le campagne, voilà que j’apprends qu’Oussama a été tué par une équipe de SEALS, non pas dans les rugueuses campagnes pakistanaises près de la frontière afghane, mais au nord d’Islamabad, dans une ville, Abbottabad, qui abrite, excusez du peu, l’académie militaire nationale (PMA). Entouré d’élèves officiers et de militaires à la retraite, Oussama serait donc passé inaperçu toutes ses années, alors que tous les services de renseignement un tant soit peu sérieux savaient depuis au moins 1998 que l’ISI n’avait JAMAIS cessé de soutenir les Taliban, Al Qaïda, les groupes cachemiris et quelques autres rigolos. L’Inde a même émis des mandats d’arrêt internationaux à l’encontre de deux membres de l’ISI pour leur rôle dans l’assaut lancé contre Bombay/Mumbai en novembre 2008. Et n’importe quel analyste de l’OTAN vous dira que les insurgés afghans – ce terme est proprement insupportable tant il passe sous silence le radicalisme religieux – n’ont jamais cessé de recevoir l’aide du Pakistan.

L’année dernière, Hilary Clinton avait même glissé, en public, qu’à son humble avis Oussama Ben Laden vivait au Pakistan. Naturellement, à Islamabad, on s’était ému, on avait protesté de sa bonne foi, on avait appelé à une pleine et entière coopération internationale, les habituelles foutaises servies par un gouvernement qui, au mieux savait qu’il n’avait aucune prise sur ses propres services secrets, ou qui, au pire jouait un double jeu éhonté avec les Occidentaux. Déjà, en 2003, au Quai, on riait des déclarations d’une délégation pakistanaise, incarnation de la vertu bafouée : « Des camps terroristes chez nous ? Mais il n’y en a jamais eu. D’ailleurs, on les a tous démantelés ». Non seulement c’était idiot, mais en plus c’était faux…

La duplicité d’Islamabad depuis le début de l’intervention occidentale en Afghanistan était donc telle qu’il semblait exclu d’informer qui que ce soit du raid contre Oussama Ben Laden. A quoi bon tenir secrète une opération au sein de ses propres forces pour en informer le pire allié qui soit ? Laissons le général Heinrich, interviewé dans Le Parisien, le quotidien qui fait l’opinion au pays des Lumières (ici), à ses évaluations et persistons à penser que l’opération Geronimo a bien été conduite sans un mot au Pakistan. Et réjouissons nous de ce silence, réel ou souhaité, car on imagine sans mal quelle aurait été la réaction de la rue pakistanaise, connue pour son amour de l’Occident et sa retenue lors des manifestations de sa colère… Finalement, le silence de l’Empire épargne un partenaire ambigu mais précieux, du moins pour l’instant.

Déjà, les conspirationnistes sortent du bois et, profitant de la diffusion par la presse pakistanaise d’une photo trafiquée, se laissent aller à leur hobby de prédilection. Le choix est vaste : Oussama était déjà mort, il avait été capturé il y a des mois et l’opération de l’Empire n’a été montée que pour servir les intérêts d’Obama, Oussama n’a jamais été qu’un agent de la CIA en mission d’infiltration profonde, Oussama était une drag queen de Sidney (« Priscilla, moudjahiddine du désert » ?), Oussama était un droïde de protocole parlant 6 millions de formes de communication, Oussama était le frère jumeau de Timothy McVeigh etc. Ce qui reste fascinant est la prodigieuse imagination et l’absence totale de cohérence de nos émules de Dan Brown, mais il s’agit ne pas perdre de temps avec ces analystes de pacotille ou ces experts de troisième zone, et on pourra se contenter des hilarantes contributions de Slate.fr.

Donc, il est mort, et si certains en doutent, ses fidèles, eux, commencent à le pleurer. Les cadres d’Al Qaïda dans la Péninsule Arabique (AQPA), un temps abasourdis, se sont repris et nous ont promis une vengeance à la hauteur de l’affront. Enfin, un peu d’action, ne peut-on s’empêcher de penser. Il faut dire que la branche yéménite d’Al Qaïda a une autre allure que les petites frappes d’Abou Sayyaf, les lointains cousins de Mindanao, mais on y reviendra.

Donc, disais-je, Oussama est mort. « On meurt pas forcément dans son lit », disait Raoul Volofoni, qui s’y connaissait. Il a été abattu par un membre de la Team 6 des Navy SEALS, une unité de la marine impériale appartenant aux Forces spéciales et présentée au grand public par deux abominables navets, Navy Seals – les meilleurs (tout un programme, 1990, Lewis Teague) et GI Jane (1997, Ridley Scott).

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Alors, exécuté, Oussama ? Oui, probablement, mais ça dérange qui, exactement ? Capturer vivant le fondateur d’Al Qaïda aurait été, au-delà de la posture juridique et morale qui veut qu’on garantisse un procès impartial à l’accusé et qu’on préserve sa vie, un authentique et durable cauchemar. Partout, des jihadistes auraient pris des otages, réclamé la libération du héros, fait sauter avions et trains, des milliers d’avocats se seraient battus pour défendre l’homme le plus traqué de l’histoire, les témoins auraient été innombrables, les débats seraient rapidement devenus incompréhensibles, interminables, et surtout trop sensibles.

Ben oui, la CIA a joué avec le feu dans les années 80, et nous avec elle.

Ben oui, l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis et le Pakistan avaient reconnu les Taliban et n’ont pas tenu compte des sanctions décidées par les Nations unies.

Ben oui, la France n’a pas osé expulser les attachés religieux saoudiens qui faisaient en 1998 la tournée des mosquées clandestines en banlieue pour chauffer les foules.

Ben oui, les Britanniques ont toléré le Londonistan sur leur sol jusqu’à la vague de départs vers l’Afghanistan, en juin 2000, de quelques unes de ses figures. Et ils avaient même recruté quelques jihadistes de valeur…

Ben oui, la Chine commerçait avec les Taliban jusqu’au 11 septembre.

Ben oui, c’est l’armée pakistanaise qui a détruit les Bouddhas de Bamyan et qui a entrainé les tueurs de Bombay.

Ben oui, les Allemands ont mis plus de dix ans à reconnaître que les terroristes actifs sur leur sol n’étaient pas de petits délinquants maghrébins mais des jihadistes enragés.

Ben oui, les attentats de Moscou en 1999 sont un montage de M. Poutine, le démocrate exigeant qui a su associer à son refus de la guerre en Irak MM. Chirac et de Villepin.

Ben oui, les groupes jihadistes libanais ont été financés par les Saoudiens, avec l’accord tacite de la France, pour nuire à la Syrie.

Ben oui, c’est parfois avec des gifles qu’on obtient des renseignements.

L’option d’un procès était donc inenvisageable pour l’Empire, et j’imagine les ravages dans les opinions arabes et occidentales qu’auraient provoqués les révélations plus ou moins tronquées qui auraient garni les débats. L’élimination d’OBL présentait par ailleurs plusieurs avantages :

– évidemment, il s’agit d’un vrai succès personnel de l’Empereur ;

– de plus, les circonstances de l’assaut ont permis de déciller les yeux de certains journalistes – tout le monde ne peut pas avoir la clairvoyance de l’équipe de Rendez-vous avec X – qui découvrent, ou font mine de découvrir, que le Pakistan n’est pas notre meilleur allié dans la guerre contre Al Qaïda et sa clique de cinglés ;

– surtout, il s’agit d’un message très clair envoyé à tous les jihadistes, et c’est ainsi qu’il faut traduire le fameux « Justice has been done » : ça a pris dix ans, nous avons tâtonné, nous avons hésité, nous avons dépensé des fortunes, nous avons perdu des hommes, nous avons tué des innocents, mais au bout du compte, nous l’avons trouvé et nous l’avons tué. La déclinaison planétaire d’une affaire comparable à la mort de Khaled Kelkal, en quelque sorte.

Peut-être aussi faut-il prendre en considération le facteur humain. Quand on connaît les modes opératoires des forces spéciales, et plus particulièrement ceux des SEALS, il ne faut pas s’étonner que ça ait un peu rafalé. Surentraînés, surmotivés, surarmés, les hommes de la Team Six n’ont sans doute pas beaucoup hésité à tirer quand Oussama Ben Laden a bougé la main. Go ahead, Osama, make my day

Seulement voilà, quand on est l’Empire, on fait attention, on fait des efforts, on essaye de calmer le jeu, et un conseiller a sans doute pensé : nous ne sommes pas des Russes massacrant des Tchétchènes, donc, pas de colliers d’oreilles ou de doigts, pas de vidéos idiotes comme à Abou Ghraïb, on va la jouer finement. On va lui donner une sépulture correcte, on ne va pas inonder le monde de photos qui seraient autant de trophées malsains, on va se montrer responsables. Et la dépouille d’OBL a donc été inhumée en mer, au large du Pakistan, après une courte cérémonie à bord du porte-avions USS Carl Vinson, une modeste barcasse. Seulement voilà, c’était compter sans le soin maniaque que portent de nombreux responsables musulmans au strict respect de rites funéraires. On ne plaisante pas avec ça, les amis. Les Arabes, peuple du désert, ne jettent pas leurs cadavres en mer, ils les inhument avec soin.

– Ben oui, mais les marins ? Les copains de Sindbad ?

– Mon cher ami, les copains de Sindbad, comme vous dîtes, ne mouraient tout simplement pas en mer. Il suffit de faire des efforts, voilà tout.

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On imagine la consternation des stratèges de l’Empire, réunis là-bas, à Washington. Bon Dieu, les marins musulmans ne meurent pas en mer, la poisse ! Non mais vous imaginez ? En voulant éviter de créer un point de ralliement et de recueillement pour les jihadistes et autres fanatiques, nous avons fait pire, nous avons heurté la foi de millions de croyants.

En effet, ça n’est pas de chance. Il y en aura toujours pour protester, pour se demander à haute voix pourquoi le recteur d’Al Azhar ne trouve pas déplacés les massacres de chrétiens au Soudan, ou lamentables les crimes d’honneur au Pakistan, ou honteux les attentats contre les églises en Indonésie, ou scandaleux les tirs de missiles antichars sur les bus de ramassage scolaire israéliens, mais ceux qui feraient ces objections mélangeraient tout, amalgameraient, se tromperaient lourdement. Dont acte. Bien penser à ajouter « on n’inhume pas un musulman en mer » à la fameuse sentence indienne rapportée dans une aventure de Lucky Luke « un Apache ne combat pas la nuit » (ça aussi, c’est bon à savoir).

Les plus vicieux, dont je m’honore de faire partie, poursuivront même leur questionnement. Par exemple :

– s’il n’était pas mort, vous ne croyez pas qu’il aurait appelé l’AFP, comme les petits malins d’AQPA au Yémen, ou CNN, comme les comiques des Shebab somaliens ?

– et en quoi c’est si grave d’avoir abattu un terroriste quand on coupe les têtes avec une belle cadence en Iran ou dans la riante Arabie saoudite ?

– et au fait, pourquoi Oussama Ben Laden était-il un héros si les attentats de New York et de Washington – et d’ailleurs, d’ailleurs – ont en fait été perpétrés par une diabolique machination internationale à majorité judéo-maçonnique anglo-saxonne ?

Et à présent ? Après la fin de l’islamisme annoncée en janvier par quelques orientalistes, après l’enterrement précipité du choc des civilisations par une poignée de commentateurs politiques frappés d’infantilisme, allons-nous avoir droit à la fin du jihad ? Devons-nous croire, comme Bernard Guetta ce matin sur France Inter, visiblement en proie à une crise de delirium, que la paix est devant nous ? A qui avons-nous affaire ? Clausewitz chez les Bisounours ? Machiavel au pays de Candy ? Raymond Aron invité du Muppet show ? Le fait de refuser le choc des civilisations au nom d’un aveuglement imbécile, et pour tout dire suspect, ne change rien à la réalité. De même, le fait, très modestement comme moi, de ne pas juger Huntington complètement idiot ne veut pas dire que je me réjouisse des tensions communautaires. Nous autres, pères de famille, avons inexplicablement tendance à préférer la paix, mais cela ne nous empêche pas de regarder les choses en face.

Certes, les islamistes ont raté le début des révolutions arabes, mais en Tunisie, en Egypte, on les voit à la manœuvre, et si la jeunesse occidentalisée ne veut pas d’eux, les couches les plus populaires font plus que les écouter. Ils sont en embuscade en Jordanie, en Syrie, plus qu’actifs en Libye. Il n’y a qu’en Algérie, la malheureuse Algérie, que rien ni personne ne semble en mesure de faire bouger ce pouvoir. On dira ce qu’on veut, mais si l’armée algérienne est incapable de sécuriser 100 mètres de route en Kabylie, la Gendarmerie et la police, elles, savent y faire pour bloquer les manifestations. Comme toujours, tout est question de priorité.

Et donc, partant, le jihad serait derrière nous ? Pas fous, Bernard Guetta et Rémy Ourdan préparent l’avenir et ses possibles (!) désillusions en n’écartant quand même pas des attentats, un peu comme le chant du cygne. Néfaste vision arabo-centrée du jihad. Il faudra leur expliquer, au Sahel, en Somalie, en Ouganda, au Kenya, dans le sud de la Thaïlande, en Inde, en Afghanistan, au Pakistan ou dans quelques banlieues européennes que le pire est derrière nous. On croirait entendre Michel Galabru dans Le viager (1972, Pierre Tchernia), annonçant chaque année l’inévitable reculade du Reich. En mai 1940, il est forcément moins crédible.

Rien de ce qui justifiait, en profondeur, le jihadisme dimanche soir n’a disparu lundi matin. La crise économique est là, et elle va en s’aggravant dans les pays qui vivaient du tourisme. Pourquoi croyez-vous qu’un attentat a eu lieu à Marrakech, dans le seul pays qui gère habilement et humainement le printemps arabe ? Les naïfs et les idiots – Thiéfaine aurait dit les dingues et les paumés –  parlent d’un complot (encore un !) pour empêcher le roi de faire ses réformes, voire, comble du ridicule, d’un acte mafieux entre gangs rivaux. Ben voyons.

La crise économique est là, disais-je, mais aussi la crise de gouvernance, la colère, hélas justifiée, contre l’Occident et son soutien aveugle à Israël, et même le refus d’une société de consommation devenue folle qui conduit de nombreux adolescents « du Sud » à adopter le jihadisme comme idéologie révolutionnaire.

On n’a pas fini d’envoyer nos tueurs liquider des gourous, des religieux dévoyés et des soldats perdus.

Et je dédie ce post enflammé à un lieutenant-colonel que j’ai très bien connu et qui se reconnaîtra.

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« Si vos photos ne sont pas assez bonnes, c’est que vous n’êtes pas assez près. » (Robert Capa)

Tout le monde ne peut pas avoir la présence d’esprit de se déguiser pour braver le danger, et Tim Hetherington, qui n’a pas appliqué la célèbre méthode des journalistes français, que le monde entier nous envie, en est mort.

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En 2001, Michel Peyrad avait tenté de traverser un check point talêb déguisé en Afghane. Forcément, avec des rangers sous la burqa et un gabarit de demi de mêlée, l’affaire n’est pas allée bien loin. Libéré en bonne santé, le grand journaliste trouva quand même l’occasion de déplorer les carences vitaminiques du régime alimentaire qu’il avait suivi en détention. Autour de lui, ça flinguait à tout va et les enfants afghans mouraient en ramassant les sous munitions non explosées qui avaient la même couleur que les rations que nous parachutions, mais c’était moins important que le respect d’une alimentation équilibrée.

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En 2009, ce sont deux journalistes de France 3 qui ont tenté, malgré les conseils de l’armée française et des services, de se fondre dans la masse pour explorer une région infestée de Taliban. Un minimum de bon sens et la lecture de quelques ouvrages simples auraient pu leur apprendre que dans une guerre de guérilla, les insurgés voient tout et que ça n’est pas en portant un pakol qu’on trompe son monde – surtout quand on est roux, mais passons.

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Tim Hetherington, lui, ne s’était pas déguisé. Il portait ses appareils photos en bandoulière et, contrairement à quelques mythomanes croisés dans des pays lointains (soupir), il ne semblait pas ridicule avec sa veste de reporter. Pire, il n’hésitait pas à s’approcher des combats avec un casque et un gilet pare-balles.

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Le 20 avril dernier, Tim Hetherington a été tué par un tir de mortier à Misrata, en Libye. Photographe récompensé par ses pairs, cinéaste de talent, grand connaisseur de l’Afrique occidentale, il rejoint la cohorte des reporters morts au plus près des combats pour témoigner de la réalité des guerres, souvent parfaitement abstraites pour ceux qui les déclenchent et si peu intéressantes pour les téléspectateurs de TF1 – ou de France 2, d’ailleurs.

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Il y a donc désormais une place Tim Hetherington à Adjabiya, et j’espère pouvoir m’y rendre un jour. On peut laisser un mot de condoléances ici et admirer son travail . Il reste Restrepo…

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… et le livre que Tim Hetherington en avait tiré, Infidel.

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Et pour ceux qui sont intéressés par ces personnages fascinants et leur travail, je ne peux que conseiller quelques ouvrages :

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Dernier appel pour le passager Vlassov, à destination de Paris.

En 1973, Henri Verneuil, le plus hollywoodien des cinéastes français, se lance dans l’aventure d’une superproduction d’espionnage. Night flight from MoscowLe serpent sur les écrans francophones – est en effet un film au casting international et prestigieux (Yul Brynner, Henry Fonda, Philippe Noiret, Dirk Bogarde, et même le grand François Maistre) qui bénéficie d’un magnifique scénario de Gilles Perrault.

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Verneuil a derrière lui une belle série de grands films (Le Président, Mélodie en sous-sol, 100.000 dollars au soleil, Week-end à Zuydcoote, Le clan des Siciliens) et il n’a pas grand-chose à prouver. J’ai toujours trouvé, pour ma part, que son style était un peu démonstratif, pataud, et que seuls ses scénaristes et dialoguistes le sauvaient.

Peur sur la ville (1975) ne vaut guère mieux, à mes yeux, qu’un mauvais Charles Bronson et il atteindra le sommet de son art avec I comme Icare (1979, déjà évoqué ici) ou Mille milliards de dollars (1980), deux authentiques monuments, avant de sombrer. Les Morfalous reste ainsi une véritable consternation

Night flight from Moscow illustre avec une certaine pédagogie le charme subtil des opérations de contre-espionnage qui ont fait de la Guerre froide, avec la stratégie nucléaire, ce moment intellectuellement si passionnant. Pour une fois, la distribution internationale n’est pas un poids à porter par le cinéaste, et elle donne même toute sa cohérence à l’intrigue.

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Le film, injustement méconnu dans le monde civil – à l’instar du mythique Dossier 51 – n’est disponible en DVD qu’en Zone 1. Cela ne doit pas vous arrêter, ni surtout vous empêcher de revoir Sens unique, autre passionnant récit d’une belle manipulation.

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Une guerre sale mais distrayante

J’ai découvert Dominique Sylvain il y a quelques semaines, à la lecture dans je-ne-sais-plus quel hebdomadaire, d’une critique enthousiaste de Guerre sale. On y apprenait que l’auteur(e) y relatait une intrigue haletante sur fond de réseaux franco-africains.

Je confesse que j’ignorais tout de Dominique Sylvain et de sa déjà longue carrière de romancière. Une brève visite à son site Internet (ici) me la rendit immédiatement sympathique. Une femme qui aime Michael Mann, Steven Soderbergh, Robert De Niro et Ving Rhames mérite à coup sûr d’être lue.

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A dire vrai, pourtant, je n’ai pas été transporté par ce livre. Le mot de l’éditeur, au dos, indique que « Dominique Sylvain atteint un sommet dans la construction de l’intrigue ». Il faut probablement envisager l’enthousiasme de cette appréciation avec un peu de recul. Guerre sale est un petit roman agréable à lire, dont les personnages, humains et originaux, renvoient presque inexorablement à ceux de Fred Vargas, une autre plume de Viviane Hamy. L’intrigue y est finalement assez linéaire, et les excentricités des uns et des autres, sans dire qu’elles lassent, ne créent quand même de réelle empathie. Là aussi, comme chez Vargas, on a presque l’impression qu’il n’est pas possible d’écrire de polar en français sans faire un concours de dingueries.

La recette, qui a agréablement renouvelé le genre il y a plus de dix ans, semble usée, et force est de reconnaître qu’on est loin, très loin, des héros de James Lee Burke, George Pelecanos, Dennis Lehane, Patrica Cornwell ou même Michael Connelly. Evidemment, Dominique Sylvain ou Fred Vargas apportent de la fantaisie, et même un peu de poésie, dans un univers où les gros flingues, les corps décomposés, les lendemains de cuite et les dilemmes moraux sont le quotidien. Hélas pour Dominique Sylvain, on a cru bon de présenter son roman comme une plongée dans l’univers, certes passionnant, de la Françafrique. Mais cette promesse, sans doute pas celle de l’auteur mais plutôt celle de l’éditeur, n’est pas tenue, et il ne suffit pas d’une poignée de morts cruelles ou d’intrigues politico-policières pour se hisser au niveau d’un James Ellroy, d’un RJ. Ellory ou d’un Hugues Pagan.

Ne boudons quand même pas notre plaisir. Guerre sale remplit à merveille le rôle d’un polar engagé: il distrait et il conduit à d’autres lectures, comme celle de Stephen Smith.

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Conseillé, donc.

Un petit week-end avec les Osterman ?

En 1982, Sam Peckinpah, le génial cinéaste de Major Dundee (1965), de La horde sauvage (1969), des Chiens de paille (1971), de Pat Garret & Billy the kid (1973) ou de Croix de fer (1977) est littéralement au fond du trou. Alcoolique, drogué, il ne tourne plus guère et a laissé derrière lui, dans un nuage de poudre blanche, sa carrière d’auteur capable de dynamiter les codes hollywoodiens du film de guerre ou du western.

Recruté par des producteurs désireux de mettre en scène le deuxième roman du nouveau maître – de l’époque – du thriller d’espionnage Robert Ludlum, il n’a pas de mal à réunir autour de lui de grands acteurs (Burt Lancaster, John Hurt, Dennis Hopper, et même Rugter Hauer, l’inoubliable répliquant de Blade Runner).

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Plus violente que le roman, l’adaptation cinématographique d’Osterman Weekend est également plus compréhensible. Incarnation de la paranoïa qui régnait alors entre les deux blocs, le film doit être désormais vu comme un témoignage sur la seconde partie de la Guerre froide. On y trouve des vétérans d’Hollywood, des gloires éphémères, comme Meg Foster.

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Un film méconnu, d’une époque qui s’estompe – et que nous regretterons peut-être un jour, qui sait ?

« Les experts/Langley » : Robert Baer

Contrairement à un certain nombre d’imposteurs, mythomanes, escrocs et autres rigolos qui peuplent les studios de radio et de télévision dès qu’un barbu montre le bout de son nez, Robert Baer a réellement été membre d’un service de renseignement – et pas n’importe lequel. Quand d’autres ont transformé leurs séances de photocopieuse en vie haletante, Robert Baer a parcouru le vaste monde pour la défense de l’Empire, une cause qui ne me laisse évidemment pas indifférent, comme vous le savez.

Membre de la Direction des Opérations de la CIA, il a essentiellement travaillé au Moyen-Orient, ce qui l’a conduit à porter un regard critique sur la frilosité de sa hiérarchie alors que le danger islamiste, puis jihadiste, se faisait chaque année plus pressant. Mais laissez-moi vous parler de la Direction des Opérations de la CIA.

Pour faire simple, la CIA est un service de renseignement dont les deux principales directions sont 1/ la direction du renseignement (Directorate of Intelligence) et 2/ le service de l’action clandestine (National Clandestine Service), ancienne Direction des Opérations. Si on considère que la DGSE est l’équivalente française de la CIA, la DR américaine devrait trouver dans la DR française son homologue naturelle, et le NCS devrait pouvoir parler à la Direction des Opérations (DO).

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En réalité, la DR française traite à la fois du renseignement humain (HUMINT) mais synthétise et analyse du renseignement « toutes sources », ce qui en fait, in fine, une direction du renseignement et de son analyse. La DR américaine se concentre quant à elle sur l’analyse, même s’il existe bien sûr des passerelles avec l’action clandestine. Le recrutement de sources et leur traitement relèvent ainsi du NCS, dans lequel on aurait tort de voir une DO. Les membres du NCS sont ainsi de véritables officiers traitants, aguerris et habitués aux terrains difficiles (un peu comme le Service Mission de la DO dont parlait un récent numéro du Monde du Renseignement), mais sans les capacités des forces spéciales réparties en France entre le Service Action et le COS. L’équivalence apparente des titres est donc trompeuse : un analyste français aura tout intérêt à parler à un membre du NCS, tandis qu’un membre du SA ne lui trouvera guère d’intérêt.

Robert Baer a ainsi été membre de l’ancienne Direction des Opérations de la CIA pendant de nombreuses années, et son expérience l’a conduit, après le fiasco historique du 11 septembre, à rédiger un ouvrage promis à un brillant avenir : la chute de la CIA. Dans ce récit mêlant réflexions opérationnelles et souvenirs personnels, Baer révélait crânement à quel point la frilosité de sa hiérarchie et d‘absurdes codes de bonne conduite avaient littéralement émasculé l’agence, la rendant impuissante, aveugle et sourde. A la décharge de la CIA, il faut bien avouer que ce penchant à l’autocensure et à une excessive prudence trouvait de nombreux échos de ce côté-ci de l’Atlantique.

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Robert Baer a évidemment tapé dans le mille avec son premier essai, et sa colère a conquis une large audience. En 2003, il s’est à nouveau invité dans le féroce débat sur le renseignement de l’Empire en publiant un autre brulot, Or noir et maison blanche, un livre écrit à la hache mais dans lequel il décrivait par le menu tout ce que nous n’avions pas eu le droit de dire sur nos alliés du Golfe. Cet ouvrage, éclairant sur bien des points, doit évidemment être rangé parmi les récits et mémoires, et il ne s’agit aucunement d’un essai scientifique. Baer y démontre un sens de l’observation d’une rare acuité, qui n’épargne ni les pétromonarchies arabes ni les dirigeants occidentaux prêts à toutes les basses pour un contrat industriel. La démonstration, brutale, est implacable.

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Elle a inspiré en 2005 à Stephen Gaghan, déjà scénariste de Traffic (2000, Steven Soderbergh), un remarquable film, Syriana, qui vaudra en 2006 à George Clooney un Oscar du meilleur second rôle.

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Les spectateurs ont tendance à juger Syriana dense, voire confus. Je dirais, pour ma part, qu’il offre en deux heures une vision assez lucide des enjeux au Moyen-Orient. Ni Baer ni Gaghan ne sont des spécialistes de l’islam radical, mais ils ont largement dépassé le stade de l’amateurisme éclairé. De plus, leurs accusations sont autrement plus étayées que les approximations d’un Eric Laurent, voire des journalistes du Monde Diplomatique. Surtout, leur lucidité sur les errements de leurs dirigeants ne les mène pas à défendre les salafistes. Tout le monde ne peut pas en dire autant.

Enfin, et de façon moins convaicante, Baer se lancera dans une analyse de la puissance iranienne. On ne peut pas être bon tout le temps.

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J’ajoute pour finir que Robert Baer a été conseiller technique sur le tournage du remarquable, et peu connu, Détention secrète (Gavin Hood, 2007)

et sur le très applaudi American jihadist (Mark Claywell, 2010).

Tout le monde n’a pas la chance de tourner Secret Défense (Philippe Haïm, 2008)…

« Then there was the hard times/Then there was a war » (« Telegraph road », Dire Straits)

Nous voilà en guerre, avouons que ça n’arrive pas tous les jours – et en général on s’en souvient puisque les Allemands, comme au football, gagnent – souvent – à la fin. Cette fois, nous sommes les éléments de tête, fidèles à une vieille doctrine : en France, on n’a pas de pétrole, mais on a des idées.

Chacun joue sa partition, comme au bon vieux temps. La gauche « de gouvernement », qui avait, à raison, déploré l’extrême lenteur des institutions et organisations internationales, soutient l’opération, et tant pis si ça pique un peu les yeux du côté de Lille. Tout le monde ne peut pas prévenir les cibles d’un raid à Baalbek, censé venger nos parachutistes assassinés en 1983, ou laisser mourir le capitaine Croci au-dessus du Tchad après une homérique séance de pignolade politique.

A la gauche de la gauche, donc assez près de la droite de la droite, les antimilitaristes et autres révolutionnaires bobos s’émeuvent, mais quelle importance. Quant au Front national, doué pour conspuer mais incapable de la moindre proposition, il manie à nouveau les vieilles et incohérentes rengaines auxquelles il nous a habitués : raciste mais attentif à la souveraineté des Etats arabes, militariste mais hostile à l’usage de la force, suprématiste mais obsédé par la puissance de l’Empire. Honnêtement, les temps doivent être difficiles pour les nostalgiques de l’OAS… Les Iraniens n’ont pas payé en vain.

Alors, coup de menton élyséen pour s’extraire du bourbier infâme qu’est devenu le débat politique national ? Sans doute.

Calcul électoral pour reprendre la main, détourner l’attention, faire diversion et effacer tant bien que mal le fiasco de l’année du Mexique en France (RIP), l’échec de l’Union pour la Méditerranée ? Sans doute.

Mais, au final, et si on oublie quelques détails (la énième mention de Gérard Longuet, notre nouveau Ministre de la Défense, dans une procédure judiciaire, ou les déclarations idiotes de Claude Guéant, qui parle de « croisade contre le colonel Kadhafi, par exemple), la chose ne manque pas de panache. Essayons d’énumérer quelques réflexions qui viennent à l’esprit quand on suit les briefings de l’Empire.

En premier lieu, il faut bien reconnaître que cette opération, lancée avec un mandat délivré par le Conseil de sécurité des Nations unies, soutenue par l’Union européenne, armée par l’OTAN – qui devient chaque jour un peu plus le bras armé de l’Europe – et validée par la Ligue arabe, est un exemple de multilatéralisme. Cette posture légaliste fait taire les critiques, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur de nos frontières. Pour un peu, on en oublierait presque le discours de Dominique de Villepin à New York. De ce point de vue, le chemin parcouru par la France et par l’Empire depuis l’hiver 2002/2003 est immense. En février 2003, et après le brutal changement de cap décidé par Paris, sur lequel je me suis déjà penché il y a quelques mois, la France donnait comme à son habitude des leçons tandis que comme à son habitude l’Empire agissait seul, ou presque. A l’Elysée, un Président vaguement gaulliste. A la Maison blanche, un Président vaguement isolationniste.

Huit ans plus tard, le Président le plus atlantiste que le France ait connu depuis François Mitterrand tend la main à un Président américain soucieux de donner moult gages de son adhésion aux principes diplomatiques hérités de la Seconde Guerre mondiale. Et voilà qu’Alain Juppé nous prouve, une fois de plus, qu’on peut être un Ministre des Affaires étrangères brillant sans relever de la psychiatrie. On commençait à en douter, pour tout dire.

Toute l’habileté de la manœuvre, même s’il devait s’avérer que personne n’y avait réfléchi, consiste donc à avoir tendu la main à l’Empire afin de le faire revenir dans le jeu international, une ambition clairement affichée de M. Obama. Et malgré leurs liens historiques avec tel ou tel tyran du monde arabe, ni la Russie ni la Chine n’ont jugé bon d’opposer leur véto à la Résolution 1973. Il faut dire qu’avec un mandat limité et des objectifs moraux indiscutables, ce texte pouvait difficilement être contré,  alors que la moitié de la planète rêve depuis des décennies de tomber sur le râble du colonel Kadhafi, sorte de déclinaison arabe de l’épave jouée par Mickey Rourke dans The Wrestler.

Et au final, voilà que la France a repris toute sa place dans le camp occidental, fidèle et indépendante alliée de l’Empire, sourcilleuse sur les principes, capable d’initiatives audacieuses et de nouveau, si Dieu le veut, leader d’une Europe à la peine. En tendant cette main à l’Empire, en prenant la tête, en une semaine, d’une coalition disparate, la France a clairement démontré qu’elle pouvait encore peser sur la vie internationale.

Grande puissance, écrivent certain bloggeurs enthousiastes. C’est sans doute aller un peu vite en besogne que de considérer que la France a retrouvé son « poids de forme » diplomatique, mais il faut reconnaître que la partition qui vient d’être jouée – et il faudra couper BHL au montage – était habile. Puissance moyenne, la France a su redevenir une force de proposition, capable d’emporter la décision sans se référer constamment aux vieilles lunes dont se réclamait le duo Chirac/Villepin, les Bouvard et Pécuchet du Grand jeu (et on se prend à rêver de ce que la France aurait pu obtenir et construire si elle s’était montrée désireuse d’écouter les néoconservateurs de l’Administration Bush au lieu de les prendre de front). Et le fait que l’Empire nous ait laissé l’honneur de survoler les premiers la Cyrénaïque révoltée n’enlève rien à l’impulsion venue de Paris. Quant à la coordination des moyens depuis l’USS Mount Whitney, version navale d’un destroyer stellaire, elle illustre simplement le fait que l’Europe est un nain militaire et que seul le partenariat franco-britannique rendu public le 2 novembre dernier pouvait la sortir de l’ornière, et encore, pour des opérations de moyenne intensité.

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De plus, après la lamentable affaire tunisienne et les pitoyables dénégations de Michèle Alliot-Marie, la France vient enfin de sauter dans le train du printemps arabe. Nous aurions pu le laisser passer, l’observer s’éloigner avec dépit, mais le Président, fidèle à son tempérament, a choisi de monter en marche. L’action est audacieuse, les risques sont importants, mais au moins pourra-t-on dire que Paris n’est pas resté immobile, comme frappé de stupeur par les événements en cours. Accompagner, même à l’aveuglette, la révolte libyenne est un joli coup, qui nous voit enfin mettre en conformité nos actes et nos – belles – paroles. Le message à l’égard du monde arabe est limpide, comme je l’ai déjà écrit, et Paris a doublé tout le monde en soutenant une révolte alors que d’autres se contentaient d’exprimer leur préoccupation. Il reste, pourra-t-on m’objecter à raison, que l’issue de cette aventure libyenne, est plus qu’indécise et que le risque est grand d’aller droit dans un mur. J’en conviens, mais quitte à entrer dans une zone de turbulences, autant le faire avec panache plutôt qu’à reculons. Ne pas subir, diraient les militaires.

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En accompagnant, même tardivement, le printemps arabe, la France prend acte de la légitimité des revendications sociales et économiques des populations du sud. Elle fait même montre d’une certaine cohérence, assez rare pour être soulignée, entre son discours, volontiers moralisateur, et ses actions, si souvent teintées, par le passé, d’un savant mélange de paternalisme (« ces peuples ne sont pas prêts à recevoir la lumière, essayons d’abord de soutenir leurs dirigeants, modernes despotes éclairés »), d’un racisme hypocrite (« le petit peuple du Caire aspire d’abord à la paix et à la satisfaction de ses besoins essentiels ») et d’un cynisme présenté comme contraint (« mais que voulez-vous, mon ami ? Si nous voulons compter dans le concert des puissances, il nous faut faire quelques entorses à notre morale »).

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Comme si nous avions besoin d’une confirmation, il apparaît une fois de plus que le monde arabe n’est pas seulement sur nos marches mais qu’il constitue en fait le cœur de nos défis stratégiques. Ses crises économiques, sociales et politiques entrainent des mouvements de population qui font peser sur l’Europe une pression migratoire qu’elle n’est plus en mesure de gérer, voire simplement de supporter.

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A cet égard, la croissance régulière du vote populiste, voire crypto fasciste, dans nos démocraties devrait pousser nos dirigeants à s’interroger sur le pourquoi du comment au lieu de les conduire à faire refaire les sondages qui gênent. Ses tensions religieuses nous renvoient à notre propre modèle politique et à notre (in)capacité à maintenir une haute exigence morale dans notre mode de gouvernement et notre modèle sociétal.

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Pour la deuxième fois depuis 2001, une intervention militaire est donc en cours dans un pays musulman avec un mandat international. En Libye comme en Irak, de désastreuses gouvernances sont à l’origine de nos campagnes, et on pourrait d’ailleurs ajouter à cette mobilisation politico-militaire le Yémen, dans lequel l’Empire intervient plus ou moins discrètement depuis 2002 ou les Etats de la bande sahélienne, (Mauritanie, Mali, Niger, Tchad) dans lesquels notre présence militaire s’accroît sensiblement depuis 2008.

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A cet égard, la réaction ulcérée et angoissée de l’Algérie est un véritable délice. Gérontocratie en uniforme menée par un Président malade et mystique, notre voisine du sud n’en finit pas de vociférer contre notre néocolonialisme supposé. Incapable de répondre, malgré ses monumentales réserves financières, à une crise sociale qui dure quand même depuis 25 ans, l’Algérie observe la rage au cœur le retour au Sahel de puissances occidentales venues, peut-être maladroitement mais c’est mieux que rien, engager sur le terrain des jihadistes arrivés de Kabylie sans beaucoup de difficultés. Et à présent, voilà que la Libye s’embrase et que ses révoltés ont le soutien de la France, honnie et jalousée. Forcément, il y a de quoi s’inquiéter pour le pouvoir algérien, qui ne doit son salut, pour l’instant, qu’à l’infinie lassitude de son peuple, d’un héroïque stoïcisme.

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En Europe, l’Allemagne, d’autant plus prompte à défendre la démocratie et la dignité humaine que son histoire est plutôt douloureuse sur ce point, a refusé de prendre sa place au sein de la coalition. On pourra objecter qu’elle manifeste sans doute là sa crainte du terrorisme, mais il n’en reste pas moins que Berlin s’obstine décidément à ne pas intervenir dans les Etats arabes clients de la Russie. En 2003, au moment de l’invasion de l’Irak, elle avait été la plus enragée des opposantes à l’aventure mésopotamienne, et on ne m’enlèvera pas de l’idée qu’elle a été à cet égard un bon élève de Moscou. Cela dit, inutile de nous lamenter tant la réputation des militaires allemands lors des opérations extérieures est mauvaise auprès de leurs alliés. Même l’Italie, dirigée par un septuagénaire priapique, a accepté de s’engager dans l’opération contre le colonel Kadhafi, un pourtant vieil ami.

Il ne nous reste plus que les marques d’émotion d’Amr Moussa, le Secrétaire général de la Ligue arabe, qui s’est ému ces derniers jours de voir les frappes alliées toucher le sol. Il faut voir là, à la fois la preuve préoccupante du syndrome Chevènement (« On fait la guerre, mais pour de faux, hein ? Pas de blague ») et un message envoyé aux Frères musulmans, hostiles à une intervention occidentale (« Mieux vaut mourir sous les coups d’un musulman qu’être libéré par un chrétien »). M. Moussa est candidat à la présidence de l’Egypte, une ambition louable mais qui peut contraindre à dire n’importe quoi.

Quant à ceux qui estiment que le mandat des Nations unies a été outrepassé puisqu’il y a des soldats occidentaux sur le terre libyenne, il serait utile de leur rappeler, ou de leur expliquer, que des raids aériens un tant soit peu précis requièrent la présence sur le terrain d’observateurs afin de localiser les cibles, guider les avions et envoyer les rapports d’après-frappes. Une poignée de membres des forces spéciales françaises, américaines ou britanniques ne sauraient être assimilés à des « troupes au sol », expression qui décrit un contingent chargé d’engager le combat avec l’armée adverse.

Alors, oubliées les Ray-Ban de pilote ? Oubliée la Rolex ? Oubliée, l’affaire de l’EPAD ? Non, évidemment pas. Le Président a commis tellement d’erreurs que les énumérer serait aussi fastidieux que déprimant, mais force est de reconnaître que cette guerre, quand bien même elle aurait été déclenchée pour de mauvaises raisons, nous redonne un peu de cette grandeur qui nous manque tant, ces jours-ci.

Il va falloir gérer le choc en retour, mais nous nous y attendions depuis tellement longtemps qu’on ne va pas jouer les étonnés.

« Les vrais durs ne dansent pas. » (Norman Mailer)

Ça y est, c’est parti.

Je ne retire rien de mes doutes quant à nos capacités à agir, ni ceux quant à la solidité de nos motivations, mais les faits sont là : nous sommes de facto en guerre avec la Libye, et ça, il faut bien le dire, ça fait plaisir. Evidemment, il va y avoir des morts, des drames, des ratés, mais c’est la guerre et comme le disait un des personnages de Tom Clancy dans Tempête rouge : un plan de bataille ne sert plus à rien une fois que les combats ont commencé.

Depuis 1969, le colonel K déstabilise l’Afrique, une partie du Moyen-Orient et jusqu’aux Philippines avec ses tocades, ses élucubrations idéologiques d’un Nasser du pauvre. Nous avons essayé de le renverser plusieurs fois, en vain. Nous avons essayé de l’amadouer, sans plus de succès. Nous l’avons militairement vaincu au Tchad, mais ça ne l’a pas empêché de commettre des attentats contre l’Empire – pour le vol de l’UTA, j’aurais tendance à regarder du côté de Téhéran, mais c’est une autre histoire.

Il a survécu à la superbe opération El Dorado Canyon en 1986, son aviation a été corrigée à deux reprises par la Navy (1981 et 1989), mais il n’a jamais renoncé. Tout en déclarant qu’il mettait fin à son programme militaire non conventionnel, il a pris en otages des infirmières et un médecin, puis des hommes d’affaires suisses.

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Nous l’avons invité, il nous a ridiculisés ? La belle affaire ! Les moralisateurs nous fatiguent avec leurs leçons de civisme, eux qui ont défendu l’URSS, Cuba ou les Khmers rouges. Et je ne parle pas des volontaires de la LVF, de la glorieuse guerre de Maurice Thorez à Moscou ou des admirateurs du colonel Pinochet. Ou même de ce capitaine de cavalerie qui avait refusé de partir en 1990 contre l’Irak.

Ne boudons pas notre plaisir, comme me le disait à l’instant un ami. Quelles que soient les raisons, bonnes ou mauvaises, nous sommes en guerre avec le régime du colonel Kadhafi et c’est une bonne chose. Il y a d’autres dictateurs, ailleurs ? J’en conviens, mais faut-il que nous ne fassions rien parce que nous ne pouvons tout faire ?

En avant, donc. Tous me vœux de succès accompagnent nos pilotes (rapportez-nous des victoires, bon Dieu !) et ceux qui, du sol, vont les guider. Et je joins à mes vœux des pensées plus personnelles à quelques uns de nos soldats, qui se reconnaîtront.

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Quant à Tracassin… C’est en temps de guerre qu’on mesure la grandeur et la hauteur de vue d’un leader. Nous allons donc mesurer.

« Join me in war/Many will live/Many will mourn. » (« Money over bullshit », Nas)

Les Français ne mesurent pas la chance qu’ils ont de vivre dans l’Hexagone, et je ne parle pas du climat, de la littérature, de la mode, des vins ou des fromages.

Où, en effet, pourrait-on trouver des responsables politiques plus novateurs, plus ambitieux, plus courageux ? Georges Clemenceau peut toujours s’aligner, Charles De Gaulle se rappeler à notre bon souvenir, Philippe Auguste ou Louis XI présenter leur bilan, toutes ces figures de notre histoire sont dépassées par la frénésie novatrice de nos leaders – ou supposés tels. Prenez par exemple Dominique de Villepin, qui affirme qu’une fois élu il abaissera à 50% la part du nucléaire dans notre production électrique. L’idée d’utiliser le vent qu’il brasse pour alimenter des éoliennes ne manque pas d’intérêt.

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Ou Minime Grémetz, le communiste bien connu, stalinien bon teint un peu bas de plafond. Ou Nicolas Tracassin, le spécialiste de ce mal français qu’est le micro management. Sans consulter quiconque – à l’exception de BHL, le Spinoza de Promotion de Ligue, le voilà qui annonce que la France va intervenir en Libye pour soutenir les insurgés de Benghazi. L’intention est louable, et nous voudrions tous croire qu’elle obéit à des considérations humanitaires ou stratégiques. Hélas, il semble bien que ce nouveau coup de menton présidentiel ait surtout été inspiré par le besoin de faire oublier la lamentable affaire MAM. La France compromise avec des tyrans arabes ? Voilà la preuve, forcément éclatante, du contraire. Tous à Tripoli.

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On pourra toujours s’étonner de l’influence démesurée d’un BHL, faux intellectuel et vrai poseur. On pourra déplorer que M. Juppé, un des rares esprits éveillés de l’UMP, ait été marginalisé par le Président. Mais il faut admirer, saluer, célébrer la nouvelle innovation stratégique française.

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Après « je déclare une guerre et je la perds », après « je déclare la guerre et on la gagne pour moi », après « je déclare la guerre, je la perds mais je dis que je l’ai gagnée », voici « je déclare la guerre mais je ne peux pas me projeter sur le champ de bataille ». Noble, courageuse, la volonté affirmée de Paris de rosser le colonel Kadhafi et sa bande de sales gosses s’est heurtée à plusieurs cruelles réalités. Le temps où nos Jaguar et nos Mirage F-1 faisaient régner l’ordre en Afrique, celui des raids sur Ouadi Doum, des charges de jeeps contre les blindés libyens, est bien révolu.

Désormais, nous éprouvons les plus grandes peines à mater quelques centaines de jihadistes algériens guère plus armés qu’une bande de scouts flamands, notre porte-avions est plus souvent en cale sèche qu’une Triumph chez le garagiste, nos Rafale sont bien loin du compte et surtout, nous sommes seuls. Les Britanniques, sans doute par réflexe, ne sont pas contre nous apporter de l’aide, mais ils se demandent si nous connaissons si bien nos nouveaux amis de Benghazi. Et l’Empire nous rappelle que l’heure n’est plus – et on le regrette, évidemment – aux interventions unilatérales, en particulier sans solution de rechange.

Nous voilà, selon une habitude désormais séculaire, comme des imbéciles, annonçant l’ouverture d’une ambassade auprès des rebelles libyens – tant qu’ils vivent – et suppliant à genoux nos alliés de venir avec nous, juste quelques jours.

Il y a un siècle, une éternité, la France éclairait le monde. Elle le fait rire désormais. La furia francese est devenue une pathétique rodomontade, notre G8 s’est dégonflé, l’Union européenne, lamentable échec politique, regarde ailleurs et il ne nous reste plus qu’à quémander à New York des alliés de circonstance pour sauver notre nouvelle aventure. Les Etats arabes ne sont pas contre l’éviction du bondissant du colonel K, mais ils n’iront pas seuls – on les comprend. En Egypte, les Frères musulmans ont rejeté par avance toute intervention étrangère. Le nouveau pouvoir au Caire s’inquiète de la capacité de survie du régime libyen et voit d’un œil morne revenir les dizaines de milliers d’expatriés qui il y a peu travaillaient encore chez la voisine, mais il n’entend pas s’impliquer militairement.

Avec un peu de chance, et ça rappellera à quelques uns d’entre nous la criminelle lâcheté de l’Europe et des Nations unies dans les Balkans, il y a presque vingt ans, nous disposerons ce soir d’un mandat pour une no fly zone au-dessus de la Libye quand le drapeau vert flottera de nouveau sur Benghazi. Et après ? Interdire le ciel aux chasseurs libyens ne devrait pas empêcher le colonel K de massacrer les rebelles. Pour peser sur la situation, il faudrait un mandat offensif, le droit de frapper les colonnes de l’armée de Tripoli. Qui va nous accorder ce droit ? Et même, pour quel résultat ? La création d’une enclave rebelle à l’est du pays ? On sait avec quelle énergie les Occidentaux défendent les enclaves… Faire la guerre sans tuer n’est toujours pas à l’ordre du jour. Une enclave ? Alors, un nouvel Etat ? Et que fait-on du régime libyen ? Pouvons-nous pousser jusqu’à Tripoli ? Voulons-nous livrer des armes et affecter des conseillers aux rebelles ?

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Soyons clair, il est très certainement trop tard pour renverser le régime du colonel K. Il fallait agir tout de suite, avec détermination – mais avec quels moyens ? mystère – en articulant manœuvres militaires et actions diplomatiques, et non pas partir comme une bande de Gaulois ivres et dévêtus contre une armée qui défend un système. L’impréparation de la politique française est une fois de plus ahurissante.

Et au fait, a-t-on pensé aux conséquences ? Le Département d’Etat a déclaré aujourd’hui que la crise actuelle pouvait conduire à un retour de la Libye sur la scène du terrorisme international. Qui se souvient que certains Touaregs comptent bien des amis à Tripoli ? Et qui a pensé au fait que le colonel K, même avec un cerveau embrumé par la drogue et l’alcool, penserait évidemment aux clients de ses amis Touaregs, les jihadistes d’AQMI ? Vous avez envie d’un vrai foutoir pour occuper votre printemps ? Demandez à la France.

La capacité de nuisance libyenne est immense au Sahel (Mali, Tchad, Niger, mais aussi plus bas, en RCA ou en Côte d’Ivoire), et le régime algérien, toujours en proie à ses idées fixes, ne s’opposera sans doute que mollement aux menées de Tripoli contre nous. D’ailleurs, Alger s’est clairement opposée, cette semaine, à notre politique à l’égard de la Libye.

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Et au fait, prenons de la hauteur. La répression sans merci menée contre les rebelles libyens dans l’indifférence et l’impuissance générales a sans doute inspiré nos alliés du Golfe. Les forces armées saoudiennes et émiriennes, à la manœuvre à Manama, ont en tête notre incapacité à soutenir concrètement nos valeurs. La démocratie ? Allez-y, les amis, partez devant, on vous rejoint – ou pas. L’échec de la révolution libyenne va donner un coup de fouet aux régimes arabes les plus menacés, et le sang va encore couler parmi la jeunesse. Et quand ces jeunes gens réaliseront à quel point nous les avons trahis, sacrifiés, ils sauront nous remercier.

Pour l’heure, il ne nous reste que l’action individuelle, noble et vaine, grâce à Avaaz.

Et nous pouvons toujours nous consoler en écoutant les fumeuses révélations libyennes sur notre cher leader. Nous aussi, nous pourrions répondre :

– Monsieur Saif Al Islam, une question ! Confirmez-vous avoir eu une liaison avec le regretté responsable politique autrichien Jorg Haïder (quel bel homme) ?