Une paisible matinée de printemps. Le soleil se lève, éclaire la fine couche de glace qui blanchit les voitures garées en bas. Dans quelques minutes, le petit-déjeuner des enfants, l’école, le bureau, les collègues, la routine, la vie, quoi. Il paraît même que vous avez un livre à écrire, mais le projet ne vous enthousiasme guère car vous ne vous sentez pas de taille. Et puis, à quoi bon, de toute façon ?
Et voilà qu’une amie s’enquiert de vos oreilles, vous demandant si elles sifflent, avant de vous suggérer de lire quelques liens où de beaux esprits s’expriment en termes choisis au sujet de votre production, et même de votre personnalité – sur ce point surtout ceux qui ne vous ont jamais rencontré. Vous n’en demandez évidemment pas tant, mais la curiosité, qui est à la fois un vilain défaut et une importante qualité professionnelle, vous pousse à contempler vous-même l’attachante prose de vos admirateurs. Autant dire que vous n’êtes pas déçu, à défaut d’être réellement surpris. Amusé, aussi, tant les attaques sont médiocres, jamais argumentées, et tant elles se veulent sévères, définitives, alors qu’elles dépassent rarement le niveau d’une querelle d’après-boire sur le parking d’une boîte de province. Et puis, surtout, vous en avez vu d’autres, lorsque vous tentiez, à la hauteur de vos maigres talents, de défendre votre pays, et que votre environnement professionnel était constitué d’individus autrement plus affutés et dangereux.
A la lecture de ces phrases maladroites, pompeuses, ponctuées de remarques scatologiques et de références obsessionnelles à la Seconde Guerre mondiale, on est bien obligé de penser, en effet, que le premier ressort de ces attaques est la frustration, le dépit de n’avoir jamais rien fait. Glorieux défenseurs d’une France éternelle, en voilà qui n’ont jamais mouillé leur chemise, et encore moins leur treillis, pour la mère patrie. Stratèges amateurs, parfois étonnamment érudits au regard de la faiblesse de leurs propres réflexions, ils enragent donc, littéralement, de frustration. Impuissants face à un monde qui bouge trop vite pour eux, imprégnés des souvenirs des autres, persuadés de toucher la brutale réalité du terrain grâce à l’accumulation ininterrompue de lectures plus ou moins pertinentes, il leur manque la sérénité et le recul nés de l’expérience, celle qui sépare les petits garçons des hommes. A 16 ans, une telle ignorance est charmante. A 50, elle est pitoyable quand elle illustre le naufrage d’une vie. Avoir voulu et n’avoir pas pu. Avoir voulu et n’avoir pas osé.
Leur colère, née de cette frustration, est d’ailleurs distrayante à observer tant elle rappelle celle de certains jihadistes, devenus terroristes pour frapper une société qui les a rejetés et dont ils rêvaient. On est là en plein fantasme, celui du complot bien sûr, celui de la supériorité morale et intellectuelle, de celle qui autorise les invectives, les insultes, les accusations. A les lire, en effet, on est frappé de leur capacité à plaquer des lectures préfabriquées sur des réalités qui les dépassent, au prix de toutes les incohérences. Leurs détestations transcendent tout, et trouvent en chaque chose le moyen de se répandre, de s’exprimer, sans plus se soucier de l’image qu’ils renvoient d’eux-mêmes, si tristement révélatrice.
Antiaméricains pathologiques, les voilà admirateurs inconditionnels, à la limite de l’hystérie, des triomphantes années 50 impériales, celles de la guerre de Corée, du début de la consommation effrénée, du racisme institutionnel, du sexisme omniprésent. Pourfendeurs du capitalisme prédateur, ils se pâment devant des voitures de luxe. Nourris d’exigence morale, ils placent le rat pack, ami de la mafia, au sommet de l’art lyrique. Epris de progrès social, ils ne voient dans les femmes que des objets sexuels qu’ils n’imaginent, et c’est bien naturel pour des avocats du prolétariat et des classes laborieuses, que négligemment vêtues de déshabillés de soie et de bas noirs, attendant pieusement le coït aimablement fournis par leur seigneur et maître. Adeptes, enfin, du travail manuel et des valeurs liées à la terre, c’est bien naturellement qu’ils passent des heures à parler de cigares cubains, de vieux rhums et de fauteuils Chesterfield, apanages, comme nous le savons tous, d’une vie de fier labeur loin du faux confort de nos sociétés décadentes. Le communisme en Cadillac, la révolution mondiale au son des concerts de Sinatra, la lutte contre le libéralisme un Cohiba au bec, la défense de la souveraineté sans sortir de chez soi.
La cohérence, donc, n’est pas la principale de leurs attachantes qualités, mais de leurs échanges sur le net jaillit l’image de cette société, malade, tentée par les extrêmes, déboussolée et inventant un nouveau populisme. Marxistes perdus ou cryptofascistes, ils se rejoignent en alignant des points Godwin comme d’autres les contraventions, vous accusant d’être un collabo mais saluant l’action du Maréchal, conspuant l’usage de la force armée chez les Américains mais la célébrant chez les Russes, critiquant à la fois la guerre au Mali et le fait que nous n’ayons pas les moyens de la faire avec assez d’hommes.
Ardents contempteurs de la bourgeoisie et de sa soif de confort, ils ne s’exposent cependant pas aux intempéries, préférant évoquer avec lyrisme leurs épouses, leurs enfants, leurs voitures de sports et quelques vins onéreux. Ils ne se font pas plus prier pour juger que vous êtes décidément bien tendre en étant favorable au mariage gay. Ils sont d’ailleurs prêts à vous accuser de participer à la dévirilisation générale, pour peu qu’on leur demande leur avis, et s’ils sont quelques uns à rejeter – et on les comprend – les thèses éthnicistes de Lugan, ils peuvent aisément, à la faveur d’un tragique accident de train ou d’une énième controverse publique, balancer quelques généralités bien senties sur les immigrés ou l’islam. Certains, tout en ne cessant de rappeler leur détestation du racisme et du colonialisme, sont même capables de vous livrer d’intéressantes digressions sur le grain de peau des « Africaines » ou des « Asiatiques », (comprendre : des négresses ou des jaunes). Des aigles de la pensée, on vous dit, capables de vous taxer, en fonction des phases de la lune, d’être un fasciste ou un demi-sel un peu coquet.
Comme de juste, nos amis sont aussi – mais qui en doutait ? – les plus ardents défenseurs de la liberté d’expression, les farouches gardiens de la démocratie, et pour ce faire, ils ne s’abaissent pas à écouter ou à lire les arguments contraires, à recenser les faits pour les peser et les analyser. Matérialistes, pleins de mépris pour les religions, les voilà malgré tout détenteurs de la vérité révélée, la leur, entière, exigeante, indivisible, autorisant tous les excès, toutes les imprécations. Vous lisent-ils ? Non, leur hauteur de vue leur épargne cette tâche pénible, et c’est donc par principe qu’ils vous détestent, vous, votre carrière, vos misérables écrits.
Ignorés des médias, vendus, comme chacun le sait, à des oligarchies cosmopolites, ils pestent quand votre nom apparaît, tous les 36 du mois, chez un camarade bloggeur. Comment, en effet, expliquer autrement que par des souterraines menées leur insupportable absence du débat public, alors que, tels de fiers prophètes, ils ont tout compris avant les autres. Vainqueurs à Waterloo, vainqueurs à Sedan, vainqueurs à Diên Biên Phu, ils estiment, et comment les blâmer, que leur expertise ne devrait pas, une seconde de plus, manquer aux autorités.
Habités par d’authentiques indignations, ils entretiennent leur colère en grattant et regrattant les mêmes plaies, bloqués, incapables de progresser et ressassant une frustration qui ne peut que grossir pour finir en maux d’estomac. Ils ne créent rien, en réalité, tournant et retournant leur colère et leur incapacité à la gérer. Chez certains, cela pourrait donner de grands romans, de beaux films, d’étourdissants blues. Pas chez eux. Alors que votre serviteur ne conçoit son pauvre blog que comme un journal intime, fait de réflexions et de souvenirs, eux écrivent les nouveaux évangiles, révèlent la vérité, et s’émeuvent, à raison, d’être ainsi méprisés en retour par un establishment qu’ils abhorrent et qu’ils rêvent secrètement d’intégrer.
On pourrait les détester, mais ce serait trop. On pourrait les prendre en pitié, mais ce serait déplacé. On pourrait, éventuellement, mépriser leur refus obstiné du débat intellectuel, mais avouons simplement, avant une sortie en famille, dans la sérénité d’un après-midi ensoleillé, qu’ils sont attristants.
N’ayant rien d’intéressant à dire sur les derniers développements de la crise ukrainienne, il me semble important de le partager séance tenante avec vous. C’est dans ma nature, je suis d’une incroyable générosité.
La Russie semble donc sur le point de rappeler à qui veut l’entendre qu’elle est la puissance dominante dans la région. Je dis « semble » car pour l’heure l’invasion dénoncée par Kiev n’a pas provoqué d’affrontements. Les arrivées de navires dans la rade de Sébastopol, bien qu’inquiétantes, ne constituent pas un acte de guerre, même si elles en sont peut-être le prélude, et les actions, certes peu discrètes, des forces spéciales russes en Crimée depuis quelques jours, indiquent que Moscou joue la partie à sa façon, ferme, sans se cacher, sans provoquer de combat, mais sans, manifestement, les craindre. Les heures qui viennent diront s’il a été décidé de jouer la carte d’une partition de l’Ukraine, voire d’une annexion, mais il devrait être évident pour tout le monde que la Russie estime qu’une ligne rouge a été franchie lors des derniers mois et que ses intérêts sont, à ses yeux, intolérablement menacés.
Les nombreux articles commentant les JO de Sotchi avaient bien expliqué que Vladimir Poutine poursuivait, depuis des années, une ambitieuse politique de restauration de la puissance impériale russe, à la fois logique et sans surprise. C’est d’ailleurs cette politique qui justifie, entre autres raisons, le soutien la Russie à la Syrie – et aussi à l’Iran, bien que plus discret – puisqu’il faudrait être aveugle pour ne pas voir que la puissance de Moscou ne peut se construire qu’en opposition à celle des autres puissances régionales. Du coup, et sans surprise, il se produit des frictions sur fond d’enjeux énergétiques, de modèles de gouvernement, et même de vision du monde. J’ajoute même que les révoltes arabes, après l’invasion de l’Irak en 2003 par l’Empire et ses alliées, ont été vécues comme autant d’attaques insupportables portées à certains des partenaires historiques de Moscou dans la région. Peut-être verra-t-on dans quelques décennies l’affaire ukrainienne comme une nouvelle étape de la contre-offensive russe.
S’il est permis, naturellement, de s’émouvoir de la brutalité de la poussée russe en Crimée, il est revanche plus malvenu de s’en étonner. La stratégie russe n’est guère, dans ses manifestations comme dans ses fondamentaux, différente de celle que pratiquait la défunte URSS, et avant elle l’empire tsariste. Je vais vous épargner les vérités habituelles sur l’importance, fondamentale, des données géographiques, et, de même, ne pas m’embarquer dans de laborieux développements sur le panslavisme. Pour ça et le reste, il existe une quantité infinie d’études, sans parler de blogs utiles, comme ici, d’où je tire cette carte qu’il ne serait pas inutile de méditer.
Moscou, malgré une éclipse dans les années ’90, n’a jamais cessé d’agir, créant la surprise en 1999 au Kosovo, invoquant la légalité internationale avec l’aplomb des tricheurs professionnels, défendant ses intérêts avec une constance qui devrait faire réfléchir à Bruxelles. Au sein des services de sécurité et de renseignement, et en dépit de certaines décisions suspectes qui ont pu y être prises, les services russes n’ont jamais cessé d’apparaître comme des acteurs agressifs, défendant une politique claire, usant de toutes les techniques d’un art qu’ils maîtrisent à la perfection, finançant les uns, dézinguant les autres, compromettant X et influençant Y tout en recrutant Z. Un chef, une mission, des moyens…
L’Union européenne, dont je suis un partisan à la fois enragé et affligé, n’est rien d’autre qu’un projet impérial reposant sur la construction d’une puissance continentale – et mondiale – à partir de l’abdication volontaire par ses membres d’une partie de leurs prérogatives. Je pourrais trouver cela merveilleusement moderne et mature si cette abdication avait été immédiatement compensée par la création d’un pouvoir supérieur, plus imposant que la simple addition des poids respectifs des Etats membres, mais il n’en est rien et notre Europe, après avoir conquis et dominé le monde, n’est plus qu’une chose unique dans l’Histoire, une anomalie, aux potentialités gigantesques et déclinantes, confrontée de plus en plus à un environnement pour le moins incertain et de plus en plus hostile. Une future épave, pour faire simple.
Comme je l’avais découvert à Bruxelles quand j’y officiais, fort modestement, les meilleures idées et les plus belles intentions ne pèsent guère face à une puissance brutale, assumée, et mue par un projet. Dans bien des crises depuis vingt ans, l’OTAN dominée – et ça n’a rien de choquant, puisque c’est celui qui paie l’essence qui conduit – par l’Empire est devenue le bras armé des Européens. Ce succès stratégique américain n’a pas trouvé de véritable contradicteur, y compris en France, où le débat européen est d’une insigne médiocrité, et où on n’entend, finalement, que les opposants à Bruxelles. Malgré tout le respect que j’éprouve pour M. Fabius, de loin le seul ministre sérieux de l’actuelle équipe gouvernementale, je ne peux m’empêcher de penser à son vote en 2005…
Bref, l’Union, premier empire impuissant de cette planète, paie désormais le prix de sa faiblesse, et ne doit d’exister, vaguement, que grâce aux armées nanifiées de ses membres les plus puissants – mais puissants par rapport à qui, d’ailleurs ? Il avait déjà fallu rassembler une pitoyable coalition pour frapper en Libye, un Etat déjà ridicule, et il a été impossible d’intervenir en Syrie. Je me souviens encore des regards impressionnés vus au CPCO, en 2002, alors que les légions et autres galères impériales se massaient aux frontières de l’Irak. 11 ans déjà, et l’effroi devant le différentiel de puissance reste intact, s’il ne s’est pas aggravé.
Avec la crise irakienne, certains avaient redécouvert ce qui n’aurait jamais dû se perdre : la puissance militaire permet aux projets stratégiques les plus ambitieux et les plus radicaux de se concrétiser. A la même époque, nous en étions encore à tergiverser au sujet du Sahel. Avec la crise ukrainienne, plus faibles que jamais, les mêmes constatent que cette combinaison de puissance et de projet est bien plus angoissante quand elle est mise en œuvre par un Etat qui, depuis près de cent ans, a été une menace pour nous. Qu’on cesse de croire que l’Europe de l’Est a été libérée en avril 1945, ou alors demandez donc aux Polonais comment ils voient la chose. Mais le fait que la Russie ne soit pas, et n’ait jamais été, une puissance pacifique, ne fait pas d’elle un Etat si différent des Etats-Unis, de la France, de l’Allemagne ou du Royaume-Uni, pour ne citer que des exemples occidentaux.
De même doit-on, une fois de plus, sans cynisme mais avec réalisme, en revenir aux fondamentaux historico-stratégiques, dont le concept d’Etat-tampon n’est pas le moins important. Le drame de l’Ukraine, contemporaine, malgré son glorieux passé, est d’être adossée à une puissance majeure, sans frontière naturelle, qui l’a occupée à de nombreuses reprises, et qui pèse de tout son poids sur sa scène intérieure.
Etat-tampon entre la Russie et le bloc constitué par l’Union et l’OTAN, l’Ukraine est donc bloquée, coincée entre deux puissances naturellement antagonistes. Une partie de ses élites a voulu se rapprocher de ce qu’il faut bien continuer à appeler l’Ouest, une autre est tout aussi naturellement attirée par Moscou, à laquelle la lient des siècles d’histoire commune. On a l’impression de voir un objet pris entre deux aimants puissants et se désagrégeant sous l’effet de ses deux forces contradictoires – mais on sait bien laquelle des deux est en mesure de l’emporter.
Empire sans muscles, et peut-être même sans cervelle, l’Europe a voulu arracher à la Russie une partie de son glacis. Elle se heurte brutalement au principe de réalité, qui voit de beaux esprits convaincus de la justesse de leur projet rencontrer le mur d’une puissance sourcilleuse qui, allez savoir pourquoi, n’entend pas renoncer à sa flotte de Mer Noire. Sans doute aurait-on pu essayer de rassurer Moscou sur ce point, mais ça n’a pas été fait. La Russie, d’ailleurs, ne voit pas l’intérêt qu’il y aurait pour elle à se laisser fléchir alors qu’elle est en mesure d’emporter la mise, de flatter son armée et son peuple, de ridiculiser un peu plus les Européens et de confronter l’Empire aux faiblesses de sa stratégie mondiale.
A l’Ouest, les mêmes entonnent les mêmes refrains. Pierre Laurent, qui n’a pas tout saisi des changements intervenus au Kremlin depuis 25 ans, continue à jouer les pacifistes, mais il faut dire que le peuple syrien a bien moins d’importance que le peuple ukrainien. Fidèle à sa pensée, raffinée et portée par un solide amour des régimes démocratiques, Jean-Luc Mélenchon, qui n’a pas dit un mot lors du coup d’Etat militaire en Egypte au mois de juillet dernier et n’est guère plus disert au sujet des actuels évènements au Venezuela, a immédiatement apporté son soutien à un autre ami des peuples opprimés, et des dirigeants irréprochables, Vladimir Poutine.
Le Maurice Thorez de deuxième zone n’a certes pas tort de trouver des explications à l’attitude russe, mais il faut, hélas, penser qu’il le fait pour de mauvaises raisons. Il est, en effet, tristement évident que la Russie a bien plus le droit de défendre ses intérêts vitaux que la France ou les Etats-Unis. La légitimité des uns n’est pas celle des autres, et il est donc permis de ricaner face au silence de certains.
Où sont donc, en effet, les découvreurs de complot alors que la Russie avance ses pions ? Où sont les raisonnements raffinés sur le gaz, la base navale, les services secrets, les provocateurs ? Où sont les enchaînements de faits suspects ? On entend partout les mêmes admirateurs énamourés de la force brute, les partisans d’une Russie militariste, raciste, homophobe, corrompue, ceux qui défendent bec et ongles le principe de souveraineté plus pour flatter leur électorat que par convictions, ceux qui soutiennent Moscou par détestation de Washington (et pourquoi pas ?), et on ne s’étonne donc pas de retrouver, une fois de plus, les extrémistes de droite et de gauche partageant la même vision du monde.
Et on nous invoque le Mali ou la RCA, en oubliant le rôle des Nations unies, en confondant tout, dans un merveilleux mélange d’ignorance, de dogmatisme et de mauvaise foi. Et telle analphabète moque le G8, en croyant qu’il s’agit d’un Boys band, tel souverainiste nostalgique d’un ordre qui fut un temps imposé par une puissance étrangère y voit la confirmation de ses fantasmes les plus absurdes. Et à peine la crise commence-t-elle que déjà on nous explique qu’il s’agit d’un nouvel échec des services de renseignement, comme s’il était plus important de pointer ce qui n’est qu’une hypothèse que de commenter la prise contrôle, bien plus concrète, de la Crimée par la Russie.
Le fait est, et c’est le plus important, que la faiblesse de l’Europe n’a pas conduit Moscou à envisager une autre hypothèse que le simple usage de la force armée. Face à des adversaires d’autant plus déterminés qu’ils ont les moyens de leur posture, la Russie aurait peut-être agi autrement. Dans l’état actuel de nos armées et de nos dirigeants, pourquoi aurait-elle pris des gants ? Si la force n’est pas toujours la solution, la faiblesse est toujours un problème. L’Europe en prend la mesure, non pas au Mali ou en RCA, ni même en Syrie, mais en Ukraine, sur ses marches.
Génie du cinéma de divertissement, réalisateur capable de créer des personnages de légende, Steven Spielberg s’est imposé comme l’incarnation d’un certain cinéma américain, revisitant les mythes fondateurs de la nation, alternant œuvres graves et comédies, touchant à tous les genres avec bonheur. Je ne suis pourtant pas, à proprement parler, un admirateur sans nuance de Spielberg. Parfois pompier, parfois tenté par les effets faciles et victime d’un certain goût pour le pathos, il a pu se laisser aller à commettre quelques œuvres larmoyantes ou commerciales, mais son apport au cinéma reste majeur.
Régulièrement, il a ainsi su se sublimer pour réaliser des films qui sont autant de dates dans l’histoire. Il est, évidemment, inutile de revenir sur Duel (1971), le mythique téléfilm, et c’est à regret que je ne vais pas m’attarder sur Jaws (1975), géniale interprétation de la trame du western : un homme seul défend sa communauté, isolée, contre un prédateur extérieur, malgré les doutes et/ou la lâcheté des édiles, en compagnie de deux hommes improbables et parvient à surmonter sa peur, entre High Noon (Fred Zinnemann – 1952) et Rio Bravo (Howard Hawks – 1959).
Sans jamais prétendre à des œuvres d’une grande tenue artistique, Spielberg, qui ne se place pas sur le même plan que Francis Ford Coopola ou Akira Kurosawa, a, tout au long de sa filmographie, fait franchir des étapes au cinéma de genre. En 1998, alors qu’il ne s’est jamais vraiment intéressé à la chose militaire, et a même réalisé, avec 1941 (1979) une réjouissante comédie parodique, il s’attaque à une des pages les plus mythiques de l’histoire américaine contemporaine, le débarquement allié en Normandie en réalisant Saving Private Ryan.
La tâche est ardue, et chacun a en mémoire la fresque sortie en 1962 et réalisée par Ken Annakin, Andrew Marton, Bernhard Wicki, Gerd Oswald et Darryl F. Zanuck. Le film de Spielberg n’a rien à voir, et plus rien ne sera comme avant lorsque sa propre vision du D-Day sortira.
Alors que le film de 1962 visait à couvrir l’ensemble du débarquement, des casernements anglais à la Pointe du Hoc en passant par les chalands et les bunkers, celui de Spielberg choisit une approche à hauteur d’hommes, loin des doutes du haut commandement allié et des erreurs allemandes. C’est la guerre, filmée dans le sable mouillé, dans sa terrible violence, qui nous est montrée. Après un prologue un peu théâtral filmé dans le cimetière américain d’Omaha – un lieu qui m’étreint à chaque fois que je foule ses travées, le cinéaste nous place dans une péniche de débarquement. Vingt-cinq minutes plus tard, c’est hagard, écrasé, que le spectateur peut reprendre son souffle.
Par son ampleur, par sa précision, par sa virtuosité, par ce qu’elle montre, la scène de débarquement est unique. Elle définit un nouveau standard, et certains de ses procédés seront repris plus tard, par d’autres, comme autant d’hommages. Qu’on pense, par exemple, aux combats filmés par Peter Weir dans Master and Commander (2003) ou à ceux de Black Hawk Down (2002) un des derniers bons films de Ridley Scott.
En 1995, dans Heat, Michael Mann avait filmé la plus exceptionnelle fusillade de l’histoire du cinéma, aboutissement de décennies d’expérimentations (cf., notamment, la première scène de The Wild Bunch, de Sam Peckinpah, en 1969). En 1998, Spielberg fait de même, et nous ensevelit sous les images, les sons, les impressions. Le spectateur, un peu comme le soldat– et je prie ici les militaires de pardonner cette audacieuse comparaison – est pris dans un tourbillon d’informations, de sensations : le bruit des impacts sur les corps, l’eau et le sang mêlés, la pluie de balles, les explosions incessantes, les blessures épouvantables, et la nécessité d’avancer, de se mettre à l’abri, de progresser. Spielberg filme ça comme jamais personne avant lui ne l’a fait, reproduisant la violence extrême sans jamais devenir racoleur, et sa mise en scène est d’une virtuosité rarement atteinte. Il prouve, d’ailleurs, qu’il est aussi un excellent technicien, utilisant au mieux les avancées les plus récentes de son art.
Passée cette scène, qui ne nous cache rien des exécutions de prisonniers allemands ou de la peur de soldats qui n’ont rien de héros sans peur, le film peut enfin commencer et prendre un rythme bien plus classique, presque familier. Car Spielberg, là encore, revisite ses classiques. Saving Private Ryan, en effet, adopte la forme de la quête, réunissant un groupe d’hommes, tous différents, tous dotés de talents particuliers, tous unis par la commune confrontation au danger, partis en territoire inconnu chercher, non pas un objet magique, mais un autre homme, que le commandement militaire américain veut sauver.
Constituée d’une poignée de combattants aguerris choisis au sein d’une compagnie de Rangers, nos personnages sont, habilement campés par le scénariste Robert Rodat, tous des Américains « typiques » – à supposer qu’il en existe : citadins ou campagnards, juifs ou chrétiens, anglo-saxons ou originaires d’Italie, ils sont l’Amérique rêvée luttant contre l’Allemagne nazie, parfois grandes gueules parfois discrets, courageux mais pas intrépides. Chacun peut y retrouver un personnage de prédilection, et la distribution, exemplaire, est menée par Tom Hanks et Tom Sizemore, impeccables dans des rôles qui les marquent à jamais.
Cette équipe, menée par un officier admiré et un sergent, dur à cuire comme il se doit, s’enfonce donc dans la Normandie en guerre pour extraire de cet enfer un autre Américain, solide jeune homme natif de l’Iowa qui refusera finalement de quitter son poste.
Comme dans toute quête qui se respecte, les épreuves et les péripéties vont se multiplier, avec ou sans civils français, dans les ruines de villages, dans le bocage, jusqu’à une bataille finale que le capitaine Miller perçoit, avant même qu’elle ne débute, comme un Alamo. Cette progression vers l’objet de la quête, le soldat Ryan, permet au cinéaste de présenter le drame des largages de paras, de mettre en scène des cas de conscience, de faire évoluer ses personnages. Il n’y a rien de novateur dans cet ensemble cohérent, mais la qualité de la mise en scène permet de rendre hommage à ceux que Michel Goya qualifie d’hommes ordinaires accomplissant des choses extraordinaires.
Cette quête s’achève par une victoire tragique, par le sacrifice de quelques héros malgré eux, au profit d’un homme seul, qui aura donc à cœur de mériter cette vie. Quête, ode morale, portrait de groupe, film d’action, Saving Private Ryan s’achève par les témoignages, bien inutiles, de familles ayant perdu des proches dans la guerre, et on a alors la désagréable impression que Spielberg a découvert en réalisant son chef d’œuvre que l’Amérique avait donc connu la guerre, la douleur, l’angoisse. Cette fausse note n’enlève rien, cependant, à la force d’un monument, indépassable, que complètera à sa façon, la même année, Terence Malick avec The Thin Red Line, remarquable œuvre intimiste, méditation philosophique, située loin d’Omaha Beach, à Guadalcanal.
Richard B. Riddick, un garçon finalement assez attachant bien que ponctuellement un peu brusque, dirait que tout cela est bien fébrile, et il n’aurait pas tort. Il ne se passe pas un jour, en effet, sans que le ministre de la Défense ne s’en prenne durement aux généraux à la retraite ou aux pseudo experts autoproclamés (PEAP), leur reprochant leurs critiques, leurs doutes, et pour tout dire le simple fait qu’ils réfléchissent.
J’ai déjà exprimé ici et là, notamment, les remarques qui me venaient en écoutant le ministre se répandre dans les médias comme un enfant gâté trépigne quand tout ne se déroule pas selon ses plans. Il paraît, pourtant, que la guerre est une chose bien incertaine. C’est ainsi, mais sans doute s’agit-il d’une percée conceptuelle, comme seuls peuvent en accomplir des penseurs de la trempe de Michel Onfray. Le général Desportes, qui concentre sur lui les critiques les plus acerbes de l’hôtel de Brienne, est manifestement bien incapable de telles fulgurances. Lui se contente de réfléchir, le traître, et il n’est nul besoin de se rouler dans la brousse centrafricaine ou de se vautrer dans les sables maliens pour raisonner et constater qu’avec les effectifs d’un gros régiment d’infanterie on ne tient pas un pays. De même n’est-il pas besoin d’être un génie diplômé des plus belles écoles, civiles ou militaires, de la République pour, à l’aide d’une malheureuse carte disponible dans le commerce, comprendre que les jihadistes partis du Mali l’année dernière sont en train, tranquillement, de revenir en profitant de notre faiblesse et du chaos politique que notre intervention militaire a, au mieux, gelé.
Il se trouve, en effet, et par un curieux hasard, que nos difficultés sont en grande partie dues à notre faiblesse. Pacifier la RCA avec 1.600 hommes et contrôler le Nord Mali avec 2.000 autres semble ainsi presque au-dessus de nos forces, et il faut bien reconnaître qu’on ne peut pas d’une main réduire drastiquement les effectifs, les moyens et les budgets et de l’autre enchaîner les opérations militaires sans avoir des réveils pénibles. Le colonel Goya relevait récemment, avec sa lucidité habituelle, qu’on ne peut pas indéfiniment réduire les moyens en espérant maintenir les capacités, et on comprend la colère d’un homme qui a cru qu’il pourrait assécher le Pacifique avec une cuillère à pamplemousse et qui mesure, tardivement, que ça va être un peu plus long que prévu. Quelle poisse, quand même.
On est ainsi en droit de se demander si l’auguste exaspération ministérielle n’est pas la conséquence de cette situation paradoxale, absurde, même, qui voit notre pays, puissance déclinante, renouer avec une vieille tradition d’interventions armées tropicales contre des ennemis irréguliers alors qu’il n’en a plus la force. Etre et avoir été. Le ministre peut donc trépigner, invectiver, moquer les observateurs extérieurs, et oublier ceux qui ont dénoncé le scandale Louvois des mois avant qu’il n’éclate officiellement, appelé depuis des semaines à l’envoi de gendarmes en RCA ou énuméré les difficultés qui nous attendaient au Mali.
Attitude inutilement critique ? Au contraire. Toutes ces remarques, loin d’être le fait de commentateurs anonymes se répandant en ordures sous les pages du Monde, du Figaro ou du Parisien, étaient le fait de professionnels, civils ou militaires, jeunes et moins jeunes, exerçant des activités rémunérées liées à ces sujets et dotés d’une solide expérience. Le faisaient-ils pour leur gloire ? Non, ils le faisaient pour leur pays, parce qu’ils voulaient éviter qu’un establishment politico-militaire englué dans ses certitudes ne commette des erreurs pourtant prévisibles, ou pire, mille fois pire, n’obéisse à des instructions idiotes par pur conditionnement mental. Critiquer et penser hors des dogmes me semble être plus la marque d’esprits patriotes que d’antimilitaristes imbéciles – comme ceux qui vivent avec certains ministres du gouvernement. #jemecomprends
Vous écoutez vos généraux, Monsieur le Ministre ? On dirait bien que eux vous sont docilement soumis et qu’ils vous chantent ce que vous voulez entendre. Peut-être serait-il temps de vous frotter à ces voix discordantes qui font avancer le système au lieu de nier les évidences. Vos généraux sont serviles ? Changez-les. Cela nous/vous évitera d’entendre ensuite des officiers supérieurs aux poitrines couvertes de brevets s’étonner de la combativité des membres d’AQMI.
Mais quand on ne parvient pas à protéger une ville aussi exotique que Nantes de quelques centaines de jeunes branleurs ou qu’on se refuse à faire respecter l’ordre républicain contre des populistes coiffés de bonnets rouges, il faut s’attendre à ce que des milices ou des terroristes vous donnent un peu de fil à retordre. Monsieur le Ministre, on ne gagne pas les guerres avec des béni-oui-oui tremblant de peur dès qu’on roule des yeux, et on ne triomphe pas de ses ennemis en étant entouré de courtisans.
Puisque le Président a décidé de l’entrée au Panthéon de quatre admirables personnalités issues de notre douloureux vingtième siècle, je me permets ici de citer les phrases, terribles et merveilleuses, de Marc Bloch, qui depuis longtemps déjà devrait y reposer. Il me semble que tout y est dit, et bien plus encore.
Aussi bien, quand on se fut avisé, dès les premiers échecs, que peut-être notre haut commandement n’était pas sans reproches, à quel sang jeune et frais demanda-t-on de lui rendre quelque force ? A la tête des armées, on plaça le chef d’état-major d’un des généralissimes de l’ancienne guerre ; comme conseiller technique du gouvernement, on fit choix d’un autre de ces généralissimes : le premier d’ailleurs ancien vice-président du Conseil supérieur ; le second qui, vers le même temps, avait été ministre de la Guerre ; tous deux par suite, à ces titres divers, responsables, pour une large part, des méthodes dont les vices éclataient à tous les yeux.
Tant exerçaient encore d’emprise sur les âmes, dans les milieux militaires et jusque chez nos gouvernants civils, la superstition de l’âge, le respect d’un prestige, vénérable certes, mais qu’il eût fallu bien plutôt, ne fut-ce que pour le protéger, rouler révérencieusement dans le linceul de pourpre des dieux morts, le faux culte, enfin, d’une expérience, qui, puisant ses prétendues leçons dans le passé, ne pouvait que conduire à mal interpréter le présent. […] Jusqu’au bout, notre guerre aura été une guerre de vieilles gens ou de forts en thèmes, engoncés dans les erreurs d’une histoire comprise à rebours : une guerre toute pénétrée par l’odeur de moisi qu’exhalent l’Ecole, le bureau d’état-major du temps de paix ou la caserne. Le monde appartient à ceux qui aiment le neuf. C’est pourquoi l’ayant rencontré devant lui, ce neuf, et incapable d’y parer, notre commandement n’a pas seulement subi la défaite ; pareil à ces boxeurs alourdis par la graisse, que déconcerte le premier coup imprévu, il l’a acceptée.
Le MUJAO, un mouvement dont seuls de pseudso experts autoproclamés semblaient se méfier, a revendiqué le 11 février dernier l’enlèvement d’une équipe du CICR entre Gao et Kidal. Reconnaissons que dans la région les jihadistes s’y entendent pour détenir des civils, humanitaires, diplomates, touristes, et autres expatriés plus ou moins prudents. Viens, chérie, on prend les enfants et on va longer la frontière avec le Nigeria, il paraît que l’ambiance y est délicieusement festive. Ou alors on pourrait chercher des spots de plongée sur la côte somalienne.
La prise d’otage, un crime que tous les codes pénaux un tant soit peu évolués placent parmi les plus graves que l’on puisse commettre, assure à ses auteurs le retentissement que tous les terroristes recherchent et qui fondent même, en grande partie, leur action. Je ne vais pas m’aventurer ici à traiter des kidnappings crapuleux, motivés par les seules rançons, et qui relèvent d’une logique éloignée de mes sujets d’étude. Le MUJAO, comme le Hezbollah libanais ou les Taliban afghans, est un mouvement politique qui ne s’encombre pas d’otages à la suite d’un pari idiot ou pour la simple beauté du geste.
Détenir un otage, qui plus est occidental – puisqu’il est de notoriété publique que la vie d’un ressortissant d’un pays du Sud est de négligeable valeur – représente, en effet, un poids pour une organisation soumise, par définition, à une vive pression sécuritaire et qui doit donc se montrer discrète, et souvent changer régulièrement d’implantations. Tout le monde n’a pas la chance de contrôler la banlieue sud de Beyrouth.
Et, évidemment, si vous recherchez la notoriété en tant que terroriste en enlevant des civils, il est malvenu de se plaindre si le succès de votre entreprise vous oblige à gérer le juste courroux de vos adversaires et donc à rencontrer des difficultés. Ce sont des choses qui arrivent, paraît-il, et certains Etats sont même connus pour leur fermeté. Je parle ici de réelle fermeté, pas de celle qui consiste à faire les gros yeux tout en laissant des affairistes passer les valises ou qui promet à des présidents africains que la justice française sera moins entreprenante s’ils consentent à mettre leur immense sagesse au service de la libération de quelques voyageurs égarés.
On a beaucoup commenté, s’agissant du Sahel, le montant supposé des rançons, en relayant souvent le discours officiel algérien qui vise à nier les racines socio-politico-religieuses du jihad et ne veut voir dans les terroristes qu’une bande de criminels que seul l’appât du gain fait sortir de leurs grottes. La réalité, celle qui n’intéresse personne, est différente.
L’argent bel et bien versé par la France et d’autres pendant des années a servi à soutenir le projet politique des jihadistes au Nord Mali et à financer leurs réseaux locaux et a, surtout été employé à rémunérer les innombrables intermédiaires qui interviennent lors des négociations. Comme le disait un directeur général, il y a quelques années, « la France ne paie pas de rançons, elle remercie », et certains feraient bien de se poser la question de la proportion des sommes investies qui finit bel et bien au fond des poches de nos ennemis. Elle n’est pas si importante, et on ne trouve pas plus de milliardaires spécialisés dans les enlèvements au Sahel qu’on n’y trouve de narcojihadistes.
Ne nous y trompons pas, en effet. Il s’agit bien d’ennemis, ayant choisi de capturer des civils pour faire pression sur nos Etats, et le qualificatif de terroriste leur convient parfaitement. La prise d’otage, d’ailleurs, si elle est gérée avec efficacité par les ravisseurs, peut peser plus lourd qu’un « petit » attentat à l’explosif. Souvenez-vous du visage de nos compatriotes détenus au Liban dans les années ’80. Ces images, qui nous renvoyaient l’angoisse des familles tout autant qu’au défi lancé à notre pays, sont gravées dans ma mémoire.
Le MUJAO, comme AQMI, comme Ansaru, comme les Taliban afghans ou AQPA, ne cherche pas tant de l’argent qu’une reconnaissance de son rôle politique dans la zone. La prise d’otage peut être une façon de créer ce rôle ex nihilo, mais il peut aussi représenter un défi aux autorités. Dans le Mali souverain libéré par nos troupes l’année dernière, des terroristes détiennent encore deux de nos compatriotes, sans parler de trois autres otages occidentaux et des cinq membres du CICR enlevés il y a quelques jours que j’évoquais plus haut. Le pied de nez à notre gouvernement est joliment effectué, si je puis dire.
Comme je le rappelais ici, une étude rapide de la chronologie montre que les terroristes actifs au Sahel ne sont jamais longtemps sans otage, qu’ils enlèvent au fur et à mesure qu’ils en libèrent. La durée des détentions permet d’écarter la thèse d’une motivation seulement financière, et il faut considérer ces affaires comme autant de points de fixation, de véritables Verdun du renseignement mobilisant personnels, moyens techniques, forces armées et budgets tout en permettant, grâce aux intermédiaires, de faire passer quelques messages. On n’est pas des bêtes, quand même – même si on essaye.
Alors, des otages pour en faire quoi ? Faire pression sur un Etat (« Encore un mot et je la bute », aurait dit Martoni), ou sur une entreprise, attirer l’attention du monde sur une situation, s’imposer auprès des autres mouvements terroristes (« Ces gars-là en veulent vraiment, appelez-les demain, mon petit »).
Il ne faut jamais négliger la saine émulation qui règne parmi les groupes jihadistes, et détenir un otage permet également de devenir visible aux yeux de l’émir du groupe principal (« I’m Benny Blanco from the Bronx »), voire de devenir un interlocuteur crédible aux yeux de l’Etat (« Oh, I have your attention now… »). Quand je lis les articles de la presse américaine sur l’attentat de Benghazi, je me demande bien pourquoi rien de comparable n’a été écrit au sujet de la mort des journalistes de RFI à Kidal. Quand on a trop longtemps pris des notes sous la dictée, on se sent perdu quand plus personne ne vous parle…
J’ajoute que les enlèvements politiques, aux issues plus souvent – mais pas systématiquement – heureuses que celles des kidnappings crapuleux, sont préparés de longue date. Les terroristes, après avoir décidé de prendre un otage (l’occasion fait parfois le larron, mais il faut quand même prendre une décision), le choisissent et étudient le mode opératoire avant de passer à l’action. A quel moment agir ? A qui confier la mission ? Par quel itinéraire s’exfiltrer ? Où détenir l’otage ? Les questions sont nombreuses, et le fait que que tout ce petit monde ne se réunisse pas dans un bureau parisien ne signifie pas qu’il n’y a aucune rationalité dans le processus.
En Irak, entre 2003 et 2006, les jihadistes passaient commande auprès des groupes criminels, voire faisaient leurs courses et rachetaient les otages des nationalités les plus pertinentes à leurs yeux aux cellules qui en détenaient. Au Sahel, les terroristes délèguent l’enlèvement proprement dit à des complices locaux et prennent possession des personnes enlevées lors des fameux rendez-vous dans le désert décrits par quelques rescapés et les services.
Face à des professionnels expérimentés connaissant le terrain et ayant préparé leur coup, il faut considérer que les chances des cibles sont faibles. En juin 2009, à Nouakchott, le coopérant impérial Christopher Leggett a été abattu après avoir entrepris de donner une leçon à ses ravisseurs. A Arlit, Hombori, ou Rimi, les Occidentaux n’avaient pas la moindre chance de s’échapper. La plus grande prudence s’impose donc, et il est toujours possible de repérer, si on a un peu d’expérience, les actions de repérage. Dans ce cas, il faut partir, prévenir les autorités, filer, s’éloigner de la zone d’action des terroristes car une fois les repérages réalisés le passage à l’acte ne tarde pas et il est alors trop tard. On peut aussi éviter de s’assoir dans un nid de frelons, mais le conseil, intrinsèquement, ne peut s’appliquer aux humanitaires, aux journalistes et aux espions dont le métier, justement, est d’aller où ni vous ni moi ne mettons les pieds.
Et je dédie ce post à un ami, fier parachutiste, qui sait ce qu’être enlevé par des professionnels veut dire.
Les aventures de Rabbi Jacob, de Gérard Oury (1973).
Avant de quitter les ondes et d’ouvrir enfin mon salon de coiffeur-visagiste à Kandahar, il ne me semble pas inutile de revenir sur le métier qui, l’air de rien, m’occupe depuis si longtemps que j’en viens à ne plus compter les années.
On parle en effet beaucoup d’analyse, ces temps-ci, comme si le désordre du monde rendait à nouveau nécessaires, à tout le moins séduisants, à côté de l’action, les raisonnements qui inspirent – ou devraient inspirer – nos décideurs en le leur décryptant. Sans doute les dérives de certains conduisent-elles également à un salutaire besoin de rigueur, alors que les imposteurs ont pignon sur rue et que nous sommes littéralement ensevelis sous les fausses révélations, quand nous ne sommes pas simplement soumis à la dictature de ceux qui, ne sachant rien et ne comprenant pas plus, tentent de maquiller leur ignorance en refus de notre supposé snobisme. A ceux, par exemple, qui pensent qu’on peut frauder le fisc ou être un footballeur richissime tout en conspuant le « système », et à ceux qui croient que nier ou minimiser la shoah fera avancer la cause palestinienne ou les consolera de leurs misérables échecs personnels, je ne vais évidemment pas conseiller la lecture de ce remarquable post de Tom Nichols, ça ne pourrait que les mettre encore plus en colère, et je veux certainement pas cela. Pas mon genre.
A dire vrai, je ne sais pas quoi répondre à ceux qui m’interrogent sur cette discipline mystérieuse, l’analyse, parée de toutes les vertus. Que faut-il y voir ? Curiosité insatiable ? Intransigeante rigueur ? Cet été, un lecteur m’a même fait l’honneur de demander des références de romans ou de films illustrant cette démarche qui fait l’objet de travaux à Sciences Po, sera bientôt au cœur d’une série de cours de cette vénérable institution, et pourrait même, me murmure-t-on, être prochainement évoquée par un collectif d’auteurs aussi talentueux que percutants.
Le sujet, évidemment, a déjà été largement étudié. On a écrit sur les erreurs des services, sur les biais d’appréciation, sur les impasses dans l’évaluation, on a identifié les écoles de pensée ayant conduit à des naufrages stratégiques, à des échecs opérationnels, on a aussi analysé les mécanismes bureaucratiques, les mouvements croisés des flux de faits et de pensées, on les a quantifiés, modélisés. Que pourrait-il me rester à dire sur cette activité que je n’ai jamais vraiment apprise, qu’on ne m’a jamais formellement enseignée (ou alors, si, une fois, mais c’était tellement lamentable que ça ne pouvait pas vraiment être ça), et qui, de mon humble perspective, est avant tout une aventure, une quête, et parfois une souffrance ?
Je ne vais même pas essayer de me lancer dans la description des flux d’informations, de leur raffinage par les analystes, puis des retours vers le terrain et des interactions avec les décideurs/donneurs d’ordres/clients. Tout cela est bien connu de tous, à part peut-être de ceux qui écrivent sur le renseignement dans les colonnes de la presse française, et tout au plus pourra-t-on se reporter à quelques sites utiles, comme ici, là, encore ici et bien sûr là.
De mon temps, donc, (voix chevrotante), on nous demandait de faire de l’analyse sans vraiment nous expliquer comment. Il y a près de vingt ans, les instructeurs étaient même souvent des queues de promo, des types qui, après avoir copieusement raté la pratique entreprenaient sur ordre de saboter l’enseignement de la théorie. On me dit que les choses ont changé depuis déjà quelques années, et vous ne pouvez pas savoir à quel point je m’en félicite. Il faut d’ailleurs, une fois encore, saluer cette singularité française qui s’obstine à parfois confier la formation et l’entraînement aux plus mauvais alors qu’il faudrait en charger les meilleurs. L’enseignement est la plus importante des missions, pas une punition, et ceux qui nomment sciemment des tanches à l’instruction méritent les douves de Vincennes – charmantes au printemps.
Schématiquement, la méthode française prévoit que le renseignement soit recueilli/analysé/diffusé au sein de structures uniques, chacune ayant des missions particulières. Il peut arriver que les périmètres se recouvrent partiellement, mais les directeurs et le politique sont là pour, en théorie, empêcher la DRM de faire du contre-terrorisme ou la DGSE de se mêler d’affaires intérieures. Si l’on postule, donc, que le renseignement est un produit, ce qui est à la base des tensions dans les années 90 entre certains services français, il faut voir les services nationaux comme des entreprises verticales, couvrant l’ensemble du cycle de fabrication, démarchant les clients/ministères, gérant la concurrence en essayant d’avoir les meilleures sources et les meilleures analyses, deux conditions indispensables pour disposer du meilleur produit fini.
L’analyse, donc, est à la fois le produit final et la partie visible de l’ensemble. On attend du NSC impérial qu’il produise de bonnes analyses car disposer de renseignement brut n’est pas de son ressort. On attend du MI-6 britannique qu’il recrute les meilleures sources, car c’est son mandat principal. L’analyse et l’utilisation des données recueillies se font ailleurs. A Paris, au contraire, on juge un service sur ces deux aspects, et l’un peut compenser la faiblesse de l’autre en cas de besoin. Et si vous n’avez ni l’un ni l’autre, on se demande bien à quoi vous servez. #Jemecomprends.
A une époque, déjà lointaine, j’ai ainsi vu des miracles d’intelligence réalisés par quelques uns avec peu de renseignements bruts mais beaucoup d’imagination, d’inventivité, et de rigueur, ce qui a parfois évité des naufrages. Tiens, à ce propos je vous ai déjà raconté comment certains responsables d’un service cher à mon cœur avaient décrété, en 2002, qu’il n’y avait plus lieu de faire de contre-terrorisme en Europe puisqu’il n’y avait plus de menace ? Si j’étais cruel, je pourrais même ajouter que cette lumineuse décision avait été prise sous l’influence de ceux qui niaient, en 2001, l’existence même d’Al Qaïda. Pour compenser cette infinie idiotie, certains cadres avaient décidé de continuer à travailler en secret afin de ne pas perdre la main le jour où il y aurait enfin quelqu’un sur la passerelle. Quand l’incompétence se mesure en cadavres, on commence à se dire qu’il est peut-être temps de changer de crèmerie. C’est comme ça que j’ai ouvert mon premier institut de beauté, à Mossoul, mais c’est une autre histoire.
Maintenir à flot un semblant d’expertise avec des renseignements rares et tous obtenus de haute lutte a souvent tenu du défi insensé, ou pour le moins de la course de fond. Ces miracles étaient permis grâce à une tâche essentielle, bien que peu connue, technique, différente selon les métiers, que l’on nomme exploitation. Avant d’être un analyste, vous êtes, en effet, un exploitant qui gère ses sources, trie les renseignements et les informations, les évalue, en tire des conclusions et de nouvelles questions, et qui se constitue ainsi – ou pas, tout le monde n’est pas forcément aussi doué – une expertise. C’est une démarche complexe (alimenter les bases de données, critiquer la production d’une source, ne pas se noyer dans les noms de code et les pseudos, comprendre les règles draconiennes de confidentialité, s’insérer dans les innombrables flux administratifs qui se croisent, etc.), faite de procédures lourdes, tirées de l’expérience de vos prédécesseurs et de vos anciens, parfois lors de guerres ou de crises majeures. Comme les check lists des pilotes, vos procédures ont été écrites avec du sang, quand ni vous ni vos parents n’étiez nés et que vos anciens défendaient la rodina.
Autant être clair, un mauvais exploitant ne peut pas faire un bon analyste. Je ne crois pas une seconde à ces types qui prétendent détenir la vérité sur tel ou tel sujet, écrivent chaque jour des billets, des posts ou des éditoriaux sur des thèmes différents et qui n’ont matériellement pas le temps de travailler un minimum leurs dossiers. Dans les services, c’est pareil, à la différence notable près que le système est censé pouvoir détecter les escrocs par les différentes procédures de validation, au moins quand ils ne sont pas aux commandes. Forcément, quand c’est le cas, c’est trop tard et il n’y a plus qu’à attendre la retraite, la sienne ou la leur. On peut aussi s’installer à la fenêtre et attendre le passage des cercueils. Il paraît que ça va bientôt être le cas, et je prépare mes coussins.
On pourra m’objecter qu’il existe des esprits particulièrement brillants, capables d’englober une situation d’un coup d’œil et d’en tirer la substantifique moelle en quelques phrases ciselées. Hélas, comme le disait le regretté Emile Beaufort, il y aussi des poissons volants mais qui ne sont pas la majorité du genre. On peut être doué, plus intelligent que les autres, mais sans travail, c’est au mieux du dilettantisme au pire de l’imposture.
J’ai eu la chance d’appartenir à une génération qui a importé les méthodes des sciences humaines au sein de structures maintenues soigneusement, pendant des années, à l’écart du monde universitaire. Peut-être étions-nous plus doués que d’autres – et encore pourrait-on en douter, après tout – mais il ne fait guère de doute à mes yeux que l’apport méthodologique a ouvert bien des voies. Dans une machine administrative où l’écriture de notes de synthèse permettait de donner l’illusion au politique que le système était performant et audacieux, une solide formation reçue à la Sorbonne ou à Sciences Po était un atout. Nos prédécesseurs n’aimaient pas écrire, et beaucoup estimaient que ce travail de bureau n’était qu’un cache-sexe qui nous faisait briller à peu de frais. Ils n’avaient pas tort, et le fait est que nos chefs, encore traumatisés par une douloureuse aventure néozélandaise, nous préféraient bien au chaud à Paris, à essayer d’écrire plus vite que l’AFP, plutôt qu’à faire du terrain, à recruter des sources et à monter des opérations plus ou moins tordues. Nos chefs non plus, cela dit, n’avaient pas tort, car la différence entre nos journées et ce qu’on voyait à l’écran dans des comédies à succès était mince.
Pour tout dire, cependant, cette posture me convenait à merveille. Je ne me sentais pas l’âme (et je n’en avais d’ailleurs pas les capacités) d’un grand officier traitant, et si j’avais toujours voulu appartenir au Service, c’était bien pour être analyste, voir, comprendre, en savoir toujours plus, être le type qui dans l’ombre du Prince lui suggère les options, pare les coups de l’ennemi et prépare ceux que l’on va lui porter.
A la différence du monde des sciences humaines dont nous étions issus, il ne s’agissait en effet pas seulement d’étudier pour comprendre mais de comprendre pour agir. Amasser du renseignement pour écrire des notes quotidiennes à seule fin d’alimenter Moloch et de donner l’illusion d’être efficace ne pouvait nous satisfaire. Sans doute une affaire de génération. Pour nous, l’analyse devait inspirer l’action, participer à la défense du pays, et il n’était pas question – pas une seule p… de seconde – de laisser la chose à nos cousins policiers, quand bien même ils seraient en première ligne. Notre vision, décalée, parfois lointaine, parfois plus fine (pas toujours), le fait que nous soyons très souvent déconnectés des opérations en cours, tout cela nous permettait, paradoxalement, d’approcher les sujets différemment, parfois contre la pensée dominante, à commencer par celle de nos chefs, comme je l’ai rappelé ici. L’analyste, le vrai, doit s’impliquer, prendre des risques, oser les approches originales, s’élever contre la doxa, secouer les dogmes, non pas pour sa gloire mais pour le succès de sa mission. Et si la mission est accomplie, il aura sa gloire, ou plus souvent la satisfaction d’avoir fait son job.
Avoir renoncé à une carrière universitaire n’impliquait évidemment aucun renoncement intellectuel. Et, de fait, nous ne renoncions à rien, pas à la soif obsessionnelle d’en savoir plus, pas aux recherches maniaques dans les archives, pas aux heures perdues dans des cartons ou des bases de données, pas aux schémas incompréhensibles, pas aux listes de pistes à creuser, d’hypothèses à valider, de projets à expérimenter, de modèles à concevoir. Les méthodes de l’université mises en œuvre pour traquer des terroristes, ou au moins comprendre ce qu’ils tramaient… Je me surprenais parfois à penser à Mishima, à la rencontre des mots et de l’action, mais fort heureusement un nouveau naufrage interne me rappelait que je n’étais qu’un petit fonctionnaire, loin de tout romantisme exalté, dont l’ennemi le plus nuisible était dans un bureau de l’état-major plus probablement que dans une école coranique de l’Hadramaout ou une guest house de Peshawar.
A la différence d’un sociologue, notre travail d’observation de la scène jihadiste ne visait pas seulement à la comprendre pour mieux s’en prémunir mais bien à interagir avec elle en lui glissant le plus possible de bâtons dans les roues. On était loin des travaux visant à mesurer l’influence de l’observateur sur l’objet observé, puisque notre but ultime n’était, ni plus ni moins, que de détruire l’objet de notre étude. Avec le recul, il est d’ailleurs manifeste que la lutte mondiale contre le jihadisme a profondément influencé, non seulement l’environnement international (non, sans blague ?) mais aussi et surtout le jihad lui-même. Autant dire qu’il est vain de vouloir combattre un ennemi avec des outils dépassés ou inadaptés, selon une vision fausse, alors qu’il s’adapte bien plus vite que nous. Mais comme il me semble avoir déjà développé ce point ailleurs, et que par ailleurs tout le monde s’en moque, je n’y reviens pas.
Je ne vais non plus revenir sur ce que j’écrivais il y a plus d’un an au sujet des forces spéciales de l’analyse. L’augmentation non maîtrisée, et parfois non voulue, des effectifs et des moyens sans une profonde réflexion organisationnelle, une claire définition des buts à atteindre et des effets à produire, ne peut que conduire à la disparition d’une certaine expertise. Avec près d’une dizaine de cellules de crise tournant en même temps, certaines administrations parisiennes ont développé de remarquables capacités en matière de gestion des urgences mais il est manifeste – et ne le prenez pas mal, les gars – que la connaissance approfondie des dossiers a, dans certains cas, disparu. S’agissant de lutter contre un ennemi qui se régénère et apprend de ses erreurs, il va de soi que ce phénomène pose un sérieux problème. Je suis évidemment conscient des impératifs politiques et opérationnels qui pèsent sur les structures, mais je suis tout autant, peut-être cruellement ou injustement, conscient des lacunes qui ne peuvent que se creuser à mesure que la situation internationale se dégrade. A quand 15 cellules de crise ? Et 20 ? Comment, en effet, « gérer l’incertitude », comme l’écrivait récemment le DGSE dans la RDN, sans cette expertise, sans cette profondeur de vue que seule une analyse approfondie autorise ?
Mais ne nous égarons pas, comme le disait le commandant Koenig. Chaque année, il nous fallait donc former de nouveaux collègues, et souvent leur expliquer que le stage dont ils étaient issus ne leur avait rien appris. Notre pédagogie s’appuyait sur l’exemple, et toujours par deux nous allions, un maître et son apprenti. En quelques mois, nous étions en mesure de déterminer si la greffe était en bonne voie ou si, au contraire, elle était rejetée. Parfois l’échec venait plus de la matière plus que du métier lui-même. Tout le monde n’est pas obligé d’adorer le contre-terrorisme, sans doute trop rapide, ou d’être fasciné par l’extrême complexité de la mouvance jihadiste. Bon, moi, je sais ce qu’il faut penser de ceux qui entrent dans un service de renseignement pour recopier les télégrammes diplomatiques.
Nous en vînmes à chercher des totems, des symboles de notre engagement pour cette analyse. Il nous fallait à la fois des personnalités ne renonçant pas et des esprits d’une extrême rigueur intellectuelle. Nous nous tournâmes, très naturellement, vers Boba Fett, le célèbre chasseur de primes, mais nous étions bien conscients que nos véritables modèles étaient à trouver du côté des grands journalistes d’investigation. Curieusement, en effet, pour des espions (ouh, le vilain mot) supposés ourdir d’épouvantables complots contre la démocratie, nous estimions que ce qui s’approchait le plus, hors de la Centrale, de notre démarche était l’enquête journalistique.
Lors du stage censé préparer les jeunes recrues au renseignement, il était d’usage de leur projeter quelques films, dont les remarquables Les Patriotes, d’Eric Rochant (1994), Le Transfuge, de Philippe Lefebvre (1985) ou Le Dossier 51, de Michel Deville (1978).
Rien, en revanche, n’était fait pour illustrer le travail d’analyste, qui pourtant serait le quotidien d’une majorité de membres du Service. A mon sens, il aurait fallu, dès les premiers cours, projeter aux nouvelles recrues All the President’s men (1976), le chef d’œuvre d’Alan J. Pakula relatant l’affaire du Watergate du point de vue des reporters du Washington Post.
Le film de Pakula appartient à cette décennie magique du cinéma hollywoodien, brillante, politiquement engagée, associant immenses acteurs, immenses réalisateurs et producteurs courageux. Avec une exemplaire sobriété, le cinéaste, qui adapte à l’écran deux ans après la démission de Richard Nixon le livre de Bob Woodward et Carl Bernstein, décrit l’enquête, qui débute sur une intuition, ses évolutions, ses étapes, le traitement des sources, l’exigence de rigueur des responsables, chef de desk, rédacteur en chef, les pressions, les interactions entre l’avancée des investigations et le dossier lui-même. Le cas de l’Administration Nixon s’aggrave en effet à mesure que les deux journalistes, admirablement incarnés par Robert Redford et Dustin Hoffman, s’approchent du cœur du pouvoir impérial.
Il n’a jamais fait le moindre doute dans mon esprit que le film de Pakula était l’illustration la plus extraordinairement réaliste à la fois du travail d’analyste et du fonctionnement d’une structure chargée d’analyser. Tout est là, en effet, et il suffit de changer les titres et les décors pour se retrouver dans un service. Les démarches d’un journaliste et d’un analyste ne sont pas si éloignées, si vous y pensez un instant : rapporter la rumeur du monde, enquêter, essayer d’y voir clair, trouver des sources, dénicher des renseignements, les malaxer, influer sur le monde en écrivant aux citoyens ou aux responsables politiques. Et je ne parle pas ici de la passion, de l’obsession, du travail incessant sur les faits, de la recherche de connexions, de l’inspiration que l’on trouve ailleurs, loin du bureau.
Pour un véritable analyste comme pour un véritable journaliste, admettre, comme le fait Catherine Graciet au sujet de son livre Sarkozy-Kadhafi. Histoire secrète d’une trahison (2013), qu’elle ne dispose pas d’un seul témoin direct ni d’une seule preuve concrète et qu’elle a donc construit son récit – publié au Seuil, quand même – sur du vent et ses seules convictions est simplement inenvisageable. « Je n’ai pas vu moi-même cette vidéo, mais je suis convaincue de son existence » a ainsi déclaré Mme Graciet, sans que cela fasse réagir plus que ça. A une autre époque, une telle remarque aurait fait hurler, mais plus maintenant. Dans un service de renseignement ou de sécurité, la même aurait sans le moindre doute été sanctionnée, et il faut se souvenir de Ben Bradlee sermonnant Woodward et Bernstein parce que leurs affirmations ne sont pas étayées. Si j’étais cruel, je pourrais aussi revenir sur la supposée nouvelle doctrine anti terroriste impériale…
C’est donc au cinéma que j’ai principalement trouvé de quoi illustrer le travail que nous faisions et qui semblait si magique aux yeux de certains. Essayez de vous souvenir combien de fois vous avez vu sur un grand écran un homme ou une femme s’asseoir devant des dossiers, des manuscrits, des grimoires, des indices éparpillés et tenter d’y voir clair ? Le grand Sherlock Holmes, malgré ses légendaires capacité de déduction, m’a toujours semblé trop marqué par les énigmes policières. Dans un service de renseignement, les enjeux dépassent largement la résolution d’une simple enquête, fut-elle complexe.
Alors ? Des films inspirés de Tom Clancy, par exemple (pas tous…). OuZero Dark Thirty, LE film de l’année 2013, ou encore Manhunt. Ou encore Mille milliards de dollars, de Henri Verneuil (1982). Dans Les Incorruptibles (1987) de Brian De Palma, Oscar Wallace, le comptable d’Eliot Ness, est l’artisan, malgré sa mort prématurée, de la chute d’Al Capone.
En 1993, Alan J. Pakula tourne L’Affaire Pélican, et on y retrouve les fondamentaux d’une analyse sourcilleuse, reposant sur des faits, reliant les points les uns aux autres sans présupposés.
Mais ces exigences de rigueur, cette quête d’une certaine vérité semblent lointaines, presque dépassées. Entre les impératifs économiques qui dégradent, au moins en France, les ambitions de la presse et les contraintes opérationnelles qui obèrent les capacités de vision en profondeur des administrations spécialisées, il se crée un manque, un vide, un appel d’air qui bénéficie, plus qu’aux escrocs, à ceux qui mentent sur ordre ou qui défendent leurs délires politiques. Il est peut-être trop tôt pour y voir une nouvelle manifestation de la lente dégradation du système dans lequel nous vivons, mais on ne peut que s’inquiéter des conséquences, à commencer sur les guerres que nous menons.
Un peu plus de trois ans après le début des révolutions arabes, et alors que la poussière est loin de retomber, il nous a paru utile de prendre un peu de hauteur afin de tirer un premier bilan, provisoire, de ces événements.
Jeudi 13 février, au café Le Concorde, Jean-François Daguzan, directeur-adjoint à la Fondation pour la Recherche Stratégique (FRS), nous fera donc l’honneur de nous entretenir du « printemps arabe », de ses suites, de ses évolutions et de ses conséquences.
Un an après le déclenchement audacieux et précipité de l’opération Serval au Mali contre AQMI et ses alliés, on se bat encore dans le pays. Tenez, pas plus tard que le 23 janvier dernier, des affrontements ont encore eu lieu entre nos soldats et des jihadistes au nord de Tombouctou, une dizaine de ces derniers restant sur le carreau. Bon, en même temps, on ne va pas pleurer non plus. Sur le terrain, les découvertes d’IED se font, par ailleurs plus nombreuses, sans doute les premières manifestations du retour du printemps, et certains responsables tremblent encore en pensant au convoi de l’armée togolaise qui n’a pas sauté sur la charge qui lui était destinée et qui, loué soit le Très haut, n’a pas détonné.
Autant dire que si l’intervention française a bien abouti au départ des groupes terroristes, et à la mort d’environ 700 de leurs membres, on est loin de leur éradication complète, appelée de ses vœux par le Président au mois de janvier 2013. En dépit de cette situation, il est cependant fermement conseillé de ne pas émettre de critiques ou de réserves, car la liberté d’expression en France ne concerne pas les affaires militaires, réservées à leurs seuls praticiens, priés de célébrer réglementairement les succès de la République. Toute manifestation s’éloignant de la ligne du Parti est défaitiste, contre-révolutionnaire et vendue à la main de l’étranger – et pas celui de Camus.
Il n’y a pourtant pas à rougir du bilan, que j’ai déjà évoqué à plusieurs reprises (ici), à commencer par la restauration de la souveraineté malienne. Il faut, sans doute, avoir l’âme d’un chef, un vrai, comme l’était le regretté Raoul Volfoni, pour ne pas s’arrêter aux détails insignifiants que sont la résurgence de la menace terroriste au Mali, la dégradation continue de la situation dans le grand sud algérien ou l’extrême fragilité du Niger.
Toujours chaleureux, un brin moqueurs, les jihadistes supposément vaincus ont même tiré une poignée de roquettes, dans la direction générale de mon bras, sur Gao alors que l’amiral Guillaud, le CEMA sur le départ, y effectuait sa tournée d’adieu, le 4 février. « Sans doute le nouvel an chinois », a-t-il peut-être commenté, lui qui avait estimé au mois de janvier 2013 que les jihadistes seraient « balayés en une semaine ». En Algérie, on aurait parlé de « terrorisme résiduel ». Simple question de vocabulaire, me direz-vous avec raison.
Victorieux en Libye en 2011, victorieux au Mali en 2013, donc, Guillaud l’Africain, dont on trouve déjà le profil sur des bas-reliefs à Carthage ou Leptis Magna, a récemment déclaré qu’une intervention armée dans le sud libyen contre les groupes jihadistes qui y ont trouvé refuge pourrait bien être nécessaire. Rapidement corrigée par le ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius, cette déclaration a reçu un écho assez large, jusqu’au Niger. Le ministre nigérien de l’Intérieur, Massoudou Hassoumi, a ainsi demandé, lui-même en personne, une intervention en Libye pas plus tard qu’hier, quelques jours après les déclarations du DNI impérial, James Clapper, devant le Congrès, comparant le pays à un « incubateur jihadiste ». J’ajoute, car je suis taquin, que le même Clapper a proposé à notre ministre de la Défense de devenir « analyste Sahel ». J’en ai conclu avec mon habituelle finesse qu’un analyste de l’Empire pouvait donc, selon le bon vieux principe de réciprocité, devenir ministre de la République, mais j’en étais déjà convaincu, à dire vrai.
Soyons juste, l’idée d’aller lâcher quelques GBU, plus ou moins discrètement, en Libye est dans l’air depuis des mois. Il se murmurait dès cet été que les petits gars du CPCO étaient devenus de vrais spécialistes de la géographie de la zone, et les chasseurs stationnés au Tchad semblent effectuer d’attentives reconnaissances de la frontière sud de la Libye, histoire de prévenir des infiltrations vers le Niger.
La Libye, qui n’a plus grand chose d’un Etat (et merci de m’épargner les foutaises sur les avantages supposés du régime Kadhafi, qui n’avait rien d’un Etat moderne et ne fonctionnait pas), est en train de s’effondrer sur elle-même, et on y trouve tout un tas de charmants garçons, à commencer par Mokhtar Belmokhtar, l’homme qui a promis de nous refaire le coup d’In Amenas et qui a déjà frappé Arlit et ses mines. Autant dire qu’il existe pas mal de bonnes raisons de faire une visite de courtoisie dans le sud de la Libye.
Il existe, hélas, un certain nombre d’excellentes raisons de ne pas y aller. En premier lieu, même si ça peut sembler un détail pour l’arrogante puissance mondiale que nous sommes, la Libye est encore un Etat souverain, aux frontières garanties, et il va être délicat de débarquer avec armes et bagages sans avoir été invité. Ensuite, et malgré son efficacité et son courage, on voit mal comment l’armée française, engagée au Mali et en RCA, épuisée, mal équipée, au moral chancelant et au budget, comment dire, contraint, pourrait se lancer dans une nouvelle folle équipée dans les sables libyens. Peut-être M. Le Drian, s’il renonce finalement à son emploi d’analyste en Virginie occidentale (notez bien que, moi, je peux me libérer), rêve-t-il d’un nouveau serment de Koufra devant les décombres d’une colonne de pick-ups ravagée par nos Rafale et autres Tigre. Allez savoir.
Par ailleurs, il n’est sans doute pas si pertinent d’étirer à l’infini notre dispositif africain, même en voie de réorganisation, et de faire le coup de feu dans une région que l’on sait incontrôlable, à la poursuite d’un ennemi d’autant plus insaisissable qu’il s’adapte plus vite que nous et qu’il compte bien plus d’alliés que nous. Avec qui, en effet, se lancer dans l’aventure ? Avec l’Union européenne, dont on mesure chaque jour la puissance et la solidarité ? Avec l’OTAN ? Avec l’Union africaine, dont les contingents déployés au Mali ne sont pas d’une grande efficacité ? Avec des amis serviables, dont le Tchad ? Avec l’Empire, dont on dit que les forces spéciales seraient déjà à la manœuvre ?
Les jihadistes, eux, pourront compter sur l’amitié indéfectible des mouvements jihadistes locaux comme sur celle des mouvements qui chérissent le nom de la France, en Egypte, en Algérie, au Liban, au Yémen. Je ne vais pas vous refaire le coup du jihad glocal, ça en agace, et c’est vraiment pas mon genre, ah ça non.
Courir après des jihadistes pour les dézinguer ne manque pas d’attrait, je suis le premier à le reconnaître, mais encore faut-il s’en donner les moyens et ne pas rater le coche. Toujours sans drones de combat, et donc incapable d’exercer une pression permanente sur l’adversaire, la France n’est pas en mesure de déclencher, seule, une traque agressive. On le déplore, mais c’est comme ça. Envisager de poursuivre l’ennemi presque un an après sa fuite révèle, par ailleurs, les impasses stratégiques de l’opération Serval. La dispersion des jihadistes, en particulier vers les zones les plus instables, ne devrait pas être une surprise, mais on sait à quel point nos responsables sont méfiants à l’égard des porteurs de mauvaise nouvelle. Mieux vaut les courtisans, c’est plus reposant – jusqu’au moment où l’ennemi fait irruption dans votre ambassade. Du coup, faut-il les actuelles déclarations des uns et des autres comme la répétition de l’automne 2012, quand une opération au Mali était évoquée avec insistance, mais sans cohérence, par nos chefs ? Ou faut-il simplement comprendre que la réalité est en passe de s’imposer ?
De tout cela je retire la modeste satisfaction de voir enfin mon pays mener une guerre contre le jihadisme après avoir, pendant près de vingt ans, obstinément refusé de lire les intentions de l’ennemi et avoir écouté les remarques imbéciles de responsables d’un autre temps, niant l’existence d’Al Qaïda, attendant les T-80 à Fulda et les Typhoon à Brest et ne voyant dans les jihadistes que des adolescents psychologiquement perturbés. On les lit encore parfois dans la mauvaise presse, et il serait sans doute plus pertinent pour nos chefs de lire de pseudos experts autoproclamés, comme, par exemple, J.M Berger, voire même, horreur, quelques auteurs français.
Comme n’importe quelle autre activité humaine, le renseignement obéit à des lois, à des règles, à des usages et même à des rituels. Sa nature particulière, évidemment, donne à son univers des caractéristiques parfois attachantes, parfois exaspérantes, et la plus grande prudence verbale n’en est pas la moindre.
Dans un milieu où, selon l’expression consacrée, la manipulation serait un métier et parfois même une vocation, le contrôle de la parole est naturellement un impératif, en mission, sur le terrain, ou lors de rencontre avec d’autres services. Il ne s’agit pas seulement de paranoïa, ou d’une volonté pathologique de contrôle permanent, mais d’une attitude technique qui cherche à maîtriser les signaux qu’on émet et que votre interlocuteur guette – de même que vous guettez ses propres remarques ou ses gestes.
Naturellement, quand il s’agit de faire son métier, tout cela semble bien logique. Mais quand la même maîtrise devient un comportement quotidien au bureau, à la centrale ou en ambassade, il est permis, au moins, de s’interroger. Au sein des services sérieux, rigoureux, en particulier ceux chargés des missions de contre-espionnage ou de contre ingérence, on peut aisément comprendre qu’une certaine retenue soit de mise, et on peut/doit même se souvenir qu’il y a encore quinze ans les fonctionnaires du BND utilisaient de fausses identités au bureau, même auprès de leurs collègues les plus proches. On n’est jamais trop prudent, et je ne vais pas commencer à vous raconter de pénibles affaires de trombinoscopes. #Jemecomprends
La prudence, la rigueur, la stricte observance des règles de sécurité, la compréhension des risques et des dangers, la discipline, sont des qualités, mais elles peuvent aisément devenir autant de lourds défauts. Dans des administrations culturellement disciplinées, structurellement très hiérarchisées, confrontées à des environnements à hauts risques (opérationnels ou politiques), la rigueur peut conduire à de terribles autocensures, à l’étouffement de toute forme de pensée hétérodoxe. « Je ne veux voir qu’une tête » semble être le leitmotiv de bien des responsables, plus désireux de voir régner l’ordre dans les rangs que d’inventer de nouvelles façons d’accomplir la mission – ou quand le fonctionnement, même sans objet, d’une mécanique se substitue au mandat qui lui a été confié.
L’expérience prouve qu’une part non négligeable des chefs parviennent à leurs postes grâce à leur scrupuleux respect du système plus que grâce à leurs talents d’innovateurs. Cela n’a rien de bien choquant, mais il est parfois plus important pour eux de se maintenir que de faire progresser l’ensemble. On est bien obligé de voir dans cette posture une forme de médiocrité, parfois crasse, parfois simplement désagréable à fréquenter, et on ne peut que déplorer ce manque d’étoffe, ce refus du risque, cette prudence devenue lâcheté et petitesse.
Pourtant, un système lourd, complexe, comme une administration ou une grande entreprise, ne peut survivre si tous ses membres ne cessent de tirer à hue et à dia. Il faut impulser un élan, voire imposer un sens de la marche, et personne ne compte vraiment faire fonctionner Exxon comme une startup fondée par trois amis à peine sortis de l’adolescence.
Nous le savons tous, il est aussi difficile de gérer une équipe de génies qu’une équipe de bras cassés, et une gestion intelligente des ressources humaines, en fonction des métiers et de leurs impératifs les plus concrets, doit conduire à la création d’équipes équilibrées au sein desquelles le dosage doit être habilement fait entre leaders, exécutants talentueux, esprits frondeurs et esprits disciplinés. Tous ont leur utilité et leur rôle, et ce peut être, aussi, la mission du chef que de donner à l’ensemble sa cohérence, voire sa cohésion.
Certaines personnalités, cependant, sont trop impulsives, explosives, intellectuellement sourcilleuses, rétives, justement, à la médiocrité et à la malhonnêteté qui souvent vont de pair, et leur capacité à sortir des chemins balisés inquiète plus qu’elle ne crée des opportunités.
Les services de renseignement, comme les armées, détestent la pensée hétérodoxe, mais ils ne survivent que grâce à elle. La routine du temps de paix disparaît pour nos forces, de plus en plus réduites, de plus en plus engagées dans des missions aussi glorieuses et nécessaires qu’indécises. Cette routine n’est plus qu’un lointain souvenir au sein de la communauté du renseignement, chahutée de crise en crise, de coup dur en coup dur, de prise d’otages en révolution, de menace terroriste en opération de pénétration de services étrangers. La nécessité de faire tourner la boutique, de maintenir la cohérence d’ensembles complexes se heurte aux obligations opérationnelles. Face à cette situation, la tentation est grande de se raidir, de s’arcbouter sur des principes ou des postulats dépassés, simplement pour ne pas donner l’impression qu’on cède. La guerre, pourtant, la diplomatie, le renseignement ne sont que mouvement, et s’il ne saurait être question de tolérer le désordre ou d’encourager les délires (j’ai des noms), il est plus que jamais nécessaire de sortir des logiques administratives, des discours maintes fois lissés, des postures d’autant plus intransigeantes qu’on y joue plus sa carrière que l’accomplissement de sa mission.
Je me souviens comme si c’était hier avoir décidé de démissionner, un après-midi d’hiver, parce qu’une conjuration d’imbéciles, une fois de trop dans un mois déjà chargé, avait préféré tuer le messager plutôt qu’affronter un problème dont la simple existence démontrait l’étendue de leur incompétence. Nous sommes quelques uns à toujours refuser de croire que les Ardennes sont infranchissables, que la rade de Pearl Harbor est hors de portée et qu’il est facile de pacifier la RCA avec les effectifs d’un gros régiment d’infanterie.
Il y a de la grandeur à suivre un chef qui vous inspire, vous motive, vous défie, vous éclaire, mais il y a aussi de la grandeur à refuser de se taire, à dire les choses telles qu’elles sont. C’est votre devoir de cadre, c’est votre devoir de technicien, c’est votre devoir de citoyen, dans ces métiers où les décisions prises engagent bien plus que votre avancement. Si tout le monde parle, ça ne marche pas. Si tout le monde se tait, ça meurt.
Depuis quelques jours, on serait presque tenté d’arrêter de compter les cadavres en Egypte. Rien que le 24 janvier, par exemple, quatre attentats ont été commis au Caire. Le lendemain, 25 janvier, 3e anniversaire de la révolution, trois autres explosions ont retenti, tandis que manifestants et forces de l’ordre, ayant de toute évidence de sérieuses différences d’appréciation quant à la teneur de l’héritage révolutionnaire, s’affrontaient avec une violence rarement – mais déjà trop souvent – vue dans les rues égyptiennes. Au moins 49 personnes sont ainsi mortes en quelques heures, parfois victimes d’une police qui n’a rien perdu de son charme désuet, parfois prises à partie par une foule qui n’a plus rien de charmant mais évoque, terriblement, furieusement, des hordes haineuses de crétins fanatiques. Quand des milices favorables à un pouvoir militaire apparaissent, spontanément, on peut difficilement parler d’embellie.
Et pendant que la révolution égyptienne mourait doucement dans l’indifférence des chancelleries occidentales, la guerre continuait dans le Sinaï. Là, malgré plus de deux ans d’opérations de l’armée, de ratissages ratés en raids imprécis, l’Egypte ne parvient pas à enrayer la croissance d’une insurrection jihadiste qui ne cesse d’impressionner par son audace et sa technicité. On y dénombre plusieurs groupes, dont la Katibat Al Furquan, qui a revendiqué deux attaques contre des navires transitant par le Canal, ou Ansar Al Jihad, adoubé par Al Qaïda, ou al Salafiyya al Jihadiyya, ou, évidemment, la pointe de diamant du jihad égyptien, les exigeants esthètes d’Ansar Bayt Al Maqdis (ABM). Ceux-ci, malgré leur jeune âge, se sont d’ores et déjà imposés comme un mouvement à suivre de près. Leur bilan, en effet, parle pour eux : embuscades contre l’armée ou la police et attentats dans le Sinaï, attentats à l’ouest du Canal – 15 morts à Mansourah le 24 décembre, tentative d’assassinat du ministre de l’Intérieur le 5 septembre dernier et assassinat d’un de ses adjoints, le 28 janvier, etc. Des gars sérieux, on vous dit, qui se réclament d’Al Qaïda, ont été reconnus comme des frères par leurs camarades de jihad syrien, et manifestent bien des ambitions.
Tenez, pas plus tard que le 25 janvier, sans doute afin de célébrer dignement la révolution, les garçons d’ABM ont, sans prévenir, comme ça, abattu un hélicoptère militaire dans le Sinaï à l’aide d’un missile sol-air portable (MANPADS). Et comme pour ridiculiser un peu plus la glorieuse armée égyptienne qui affirmait que la perte du Mi-8 était un accident, ils ont revendiqué la chose, d’abord par un communiqué, puis par une vidéo.
(Supprimée par YouTube, la vidéo est visible chez Jihadology, ici)
Après cette vidéo, terrifiante, qui nous voit assister à la mort de cinq soldats, peut-être peut-on réévaluer notre jugement et comprendre la thèse de l’accident avancée par les autorités égyptiennes. Car il s’agit bien d’un accident, en effet, d’un terrible événement, imprévu, et, pour tout dire, d’un échec. L’hélicoptère abattu effectuait un vol de routine, à une altitude et une vitesse de routine, sans se douter le moins du monde que les terroristes présents dans la région possédaient des missiles sol-air en état de marche, et qu’ils savaient s’en servir.
La rumeur courait pourtant depuis des mois, et on sait, par exemple, que des missiles sol-air, aimablement fournis par l’Iran, sont présents à Gaza, tandis que d’autres sont dans les mains de groupes jihadistes en Syrie. Et sans doute est-il inutile de rappeler que près de 10.000 missiles sol-air portables ont quitté les arsenaux libyens lors de la révolution puis de l’intervention occidentale de 2011 et qu’on les cherche encore, dans toute l’Afrique et même ailleurs. Les spécialistes de Jane’s ont, pour leur part, diffusé une série de remarques techniques fort intéressantes.
La question de l’origine du missile utilisé ici est certes passionnante, mais il faut surtout s’intéresser au saut opérationnel qui vient d’être franchi. Les tirs de MANPADS hors des zones de guerre ne sont pas si courants, et ils sont, naturellement, un des principaux cauchemars des services de sécurité. On peut, d’ailleurs, consulter un rapport, perfectible, du Congrès impérial (téléchargeable ici) à ce sujet. En abattant un hélicoptère militaire, les jihadistes égyptiens viennent de lancer un message fort, aussi bien au Caire qu’à tous leurs petits camarades qui, dans la région, affirment détenir des armes identiques mais ne s’en servent pas.
Une vidéo d’AQMI, diffusée à la fin du mois d’octobre dernier, montrait un lanceur portable aux mains des jihadistes que la France tente d’éradiquer au Sahel. Quand on sait que plusieurs de ces engins ont été découverts en état de marche, dans le massif des Ifoghas, par nos troupes, et que l’armée algérienne effectue de temps en temps d’intéressantes saisies à la frontière libyenne, on est bien obligé, sinon de s’inquiéter, du moins d’être raisonnablement attentif à cette menace. C’est bien là notre drame, à nous autres, pseudos experts autoproclamés, de nous inquiéter pendant que tombent les hélicoptères.