Jusqu’au bout sur nos MiG-25

Le plaisir de les voir réunis valait bien que nous modifiions la date de ce 35e café stratégique. C’est donc le 20 mai prochain, à 19h au Concorde, qu’AGS aura le plaisir et l’honneur de recevoir Stéphane Mantoux, tôlier d’Historicoblog et dont les travaux sur les acteurs de l’insurrection syrienne font déjà autorité, et Joseph Bahout, qu’on ne présente plus – et que nous avions déjà eu la joie d’accueillir il y a quelques mois.

A eux deux, nos invités développeront une vision aussi exhaustive et froide que possible de l’état des forces à la fois des différentes factions insurgées et du régime et de ses alliés. Un rappel indispensable alors que plus personne ne semble réellement soucier de ce conflit. #Bringbackourmedias

Mantoux Bahout

L’Afrique, c’est chic.

Un mois après l’enlèvement de plus de deux cents jeunes filles à Chibok par les poètes incompris de Boko Haram, la secte islamiste radicale qui sévit dans le nord du Nigeria depuis 2000, le monde paraît prendre conscience de l’existence dans ce pays d’une menace terroriste particulièrement virulente. Elle n’a pourtant rien de nouveau et fait l’objet, depuis des années, du suivi attentif de nombre de services et d’universitaires. On pourra ainsi consulter avec profit les travaux de Marc-Antoine Pérouse de Montclos ou, par exemple, les études régulières du Combating Terrorism Center (CTC) de West Point.

Je ne vais évidemment pas revenir sur l’émergence déjà ancienne d’un islamisme combattant au Nord Nigeria. J’avais d’ailleurs, il y a déjà deux ans, rapidement évoqué ceux qui, un temps, se présentèrent comme des Taliban nigérians, provoquant à Paris quelques moqueries méprisantes (« Ah la la, ces Africains, quand même ») associées aux habituelles invocations (« L’islam africain est pacifique »). Pour beaucoup d’observateurs, ces sanglantes turbulences dans une région déjà frappée par bien des maux (pauvreté, corruption, défaillance de l’Etat, tensions ethniques) étaient localisées et ne devaient être vues que comme les vicissitudes de la vie d’un Etat complexe et instable au cœur d’une région souvent observée avec paternalisme.

Comme souvent se heurtèrent là l’approche transversale et volontiers pessimiste d’une génération de contre-terroristes qui poursuivaient leur mission (et leurs cibles) comme ils le pouvaient et les réflexes d’analystes politiques excellents dans le suivi de leurs dossiers géographiques mais parfois incapables de saisir l’ampleur des interconnexions. Alors que nos enquêtes nous conduisaient d’un bout à l’autre de la carte, ceux qui auraient pu nous éclairer nous percevaient d’abord comme une bande d’hystériques capables de dévaster la planète pour s’opposer à une menace dont ils ne percevaient pas l’originalité.

Je ne vais donc pas me risquer à expliquer ou décrire dans le détail la vie et l’œuvre de Boko Haram – même si certains articles récemment parus en France pourraient rendre ce projet nécessaire. Il ne me semble, en revanche, pas inutile d’aligner quelques réflexions, comme toujours de bon sens.

Commençons donc par la campagne d’indignation, probablement sincère à ses débuts, lancée sur les réseaux sociaux. Devenu un phénomène mondial grâce à l’Impératrice, qui l’a relayé, le fameux slogan #bringbackourgirls, inventé au Nigeria, n’en finit pas de s’afficher sur nos écrans, dans les mains de personnalités qu’on n’imaginait pas si sensibles à la violence au Nigeria. On y brûle pourtant des écoles et églises depuis plus de dix ans, et les attaques contre les enfants ou les adolescents y sont monnaie courante. Pas plus tard que le 25 février dernier, 42 adolescents ont été massacrés dans le dortoir de leur lycée à Buni Yadi, dans l’Etat de Yobe, sans que leur mort provoque autre chose qu’une poignée d’articles. De même, le jour où étaient enlevées les jeunes filles de Chibok était commis à Abuja un attentat dans une gare routière dont le bilan a atteint le score très honorable de 75 morts. J’ajoute qu’un suspect de cet attentat a été arrêté au Soudan le 14 mai.

#bringbackourgirls

Gare routière d'Abuja le 14 avril

De tous les Etats confrontés à la violence islamiste radicale, le Nigeria, aux côtés du Yémen ou de l’Irak, est un des plus durement touchés, sans autrement attirer l’attention des grands médias. Comme en Algérie, où seule la violence commise dans la capitale provoque un vague intérêt par chez nous, le Nigeria ne fait la une qu’en cas d’authentique carnage ou de frappes symboliques. Le reste du temps, les attentats réguliers à Maiduguri ont bien moins d’écho ici que les déclarations ordurières d’un tapin espagnol exprimant avec élégance son dépit de ne pas voir son petit ami s’envoler au Brésil avec l’équipe de France de balle aux prisonniers. Qui sait, par exemple, que la capitale fédérale nigériane a été touchée par des attentats en 2010, 2011, 2012, avant ceux de ce début d’année, et qu’ils ont visé des bâtiments de la police, le siège des agences des Nations unies ou un quotidien ?

Personne ne déplore évidemment la mobilisation initiale en faveur des jeunes filles de Chibok. Nombreux, en revanche, sont les observateurs du pays, sur place ou à Paris, qui s’agacent de son incohérence, de son caractère tardif et partiel, et de sa totale inefficacité – comme dans cet intéressant article de L’Express. Certains, et je peux entendre leurs arguments, estiment même que cette soudaine furie sert les intérêts de Boko Haram en lui donnant une audience mondiale.

Il me semble, en réalité, que le groupe, certes peu ou pas connu du grand public occidental, était depuis longtemps l’objet de toutes les attentions des Etats que la situation sécuritaire en Afrique de l’Ouest préoccupe. Responsable de plusieurs enlèvements d’Occidentaux, lié à AQMI et aux Shebab somaliens avec lesquels il entretient d’étroites relations (y compris financières), maison mère d’Ansaru, un autre groupe de charmants bambins, le mouvement inquiète et mobilise. On a vu des membres de Boko Haram au Mali, et les recrutements au Niger, parmi les réfugiés sont nombreux et aisés. Plusieurs services ont même longtemps cherché le coordinateur algérien présent au Nord Nigeria qui œuvrait pour tout ce petit monde.

Dans le nord du Cameroun voisin, BH est très à son aise et défie les autorités de Yaoundé, décidément bien impuissantes. Il y bénéficie du développement, déjà ancien, de l’islam radical, selon un schéma bien connu que j’ai rapidement exposé ici. L’armée nigériane, qui ne fait pas dans la dentelle, effectue d’ailleurs de régulières incursions chez son voisin afin d’y poursuivre les opérations de combat qu’elle mène depuis des mois contre le mouvement. Je rappelle d’ailleurs que les récentes libérations d’otages français détenus au Nord Nigeria se sont faites grâce à d’obligeantes décisions de la justice camerounaise relâchant des membres de BH. Et à Niamey, le 1er juin 2013, une audacieuse attaque de la prison de la ville a permis à plusieurs jihadistes de se faire la belle, dont des petits gars de Boko Haram. Autant dire que ça va, merci, le mouvement est plutôt observé de près.

La mobilisation médiatique qui se développe en Occident exaspère, à dire vrai, les spécialistes du Nigeria. Je n’en suis pas un, mais j’en côtoie plusieurs de (très) près et je partage leur agacement devant cet emballement qui semble découvrir la violence qui ensanglante le pays depuis si longtemps, dans l’indifférence générale. Même la récente visite du Président, il n’y a pas si longtemps, n’a manifestement conduit nos compatriotes ou notre chère presse à s’intéresser intelligemment à notre premier partenaire économique en Afrique sub-saharienne. N’y avait-il pas moyen de s’émouvoir, avant la tragédie de Chibok, du terrorisme qui ravage le nord du pays, jette des milliers de civils sur les routes et déstabilise toute une région ?

On en vient alors à contempler avec consternation, non pas tant les #bringbackourgirls qui fleurissent sur Internet que le rassemblement mondain tardif et indécent, au Trocadéro, de personnalités aux indignations sélectives et à l’ignorance quasi complète. Mesdames, si la situation des populations au Nigeria, en particulier dans les Etats où est appliquée la charia, vous choque tant, pourquoi ne pas avoir réagi après les combats du 19 et du 20 avril 2013 dans le village de Baga, sur les rives du lac Tchad, au cours desquels 185 personnes sont mortes ? Ou après l’attaque d’une résidence universitaire, le 2 octobre 2012, qui a vu près de 30 étudiants égorgés ou abattus par les terroristes de Boko Haram ? Il faut sans doute conclure, après vous avoir entendues aligner les truismes au sujet d’un pays que vous ne placiez pas sur une carte il y a une semaine, que vous êtes là, au mieux parce que vous êtes des ignorantes repenties, au pire par que c’est follement trendy d’aller manifester contre des jihadistes avant d’aller passer un casting et que ça renforce votre image de people responsable. Celles qui ont un peu de temps pourraient d’ailleurs se mobiliser pour sauver cette jeune Soudanaise condamnée à la pendaison pour apostasie.

Se pose alors la question des conséquences pour Boko Haram de cette bruyante mobilisation. Comme souvent, on nous dit qu’il ne s’agit pas de donner trop de visibilité à un groupe terroriste, qui, et c’est vrai, fait ce qu’il fait pour créer un effet médiatique qui se transformera en pression politique. C’est vrai, mais c’est impossible à réaliser, et sans doute pas totalement pertinent.

Boko Haram, qui n’est plus une secte, n’est pas non plus un véritable mouvement jihadiste. Les racines communautaires de son combat en font un groupe véritablement à part au sein de la mouvance islamiste combattante mondiale (il faudrait regarder de près le TTP pakistanais, pour essayer de modéliser tout ça, puisque l’Armée islamique de l’Ogaden n’est plus qu’un souvenir romantique). Par ailleurs, la puissance des coups qu’il porte aux autorités, comparable à ce qu’on observe au Yémen de la part d’AQPA, lui garantit une notoriété régionale et toute l’attention des autorités, directement et violemment défiées dans leur existence même. Considérer, ainsi, qu’en se mobilisant ici on fait le jeu de groupe là-bas révèle une profonde méconnaissance du contexte nigérian, et néglige les circonstances de cette mobilisation.

Les caractéristiques de Boko Haram, que j’ai évoquées plus haut (ancienne secte, lutte communautaire, attaques répétées contre les populations), font donc du mouvement un groupe singulier. L’enlèvement de Chibok – une ville où devait se rendre le président Jonathan avant de se rendre à Paris et où il n’ira finalement pas – doit être vue comme une nouvelle déclinaison de la Prise d’otages de masse (POM). Ces opérations, lourdes et complexes (Boudennovsk, Moscou, Beslan, Bombay, In Amenas, Arlit, Nairobi) visent à obtenir un impact politique majeur en faisant durer l’événement le plus longtemps possible (jusqu’à trois jours, pour l’instant) et en révélant les faiblesses des autorités. La capture de plus de deux cents jeunes filles par un groupe de terroristes, leur déplacement, les affirmations selon lesquelles elles seraient vendues une par une à des jihadistes esseulés, et les rumeurs qui en voient certaines en RCA, sont autant de facteurs qui ne pouvaient que provoquer un retentissement maximal, sans que les exclamations occidentales y soient pour quelque chose.

Dès l’enlèvement connu, l’émotion a été très vive et a placé les autorités sous un flot ininterrompu de critiques. Initiées par les familles des captives, elles ont été relayées par la presse et les observateurs, dans le pays comme ailleurs. Imaginer que le phénomène relayé sur Internet ait pu être déterminant relève d’une forme sournoise de paternalisme, comme si les Nigérians avaient besoin des Occidentaux pour se révolter quand un groupe terroriste s’en prend à leurs enfants. De même, penser que toute l’affaire serait restée dans l’ombre sans ce fameux hashtag révèle un regard bien lointain sur le pays et la région.

A dire vrai, au lieu de se lamenter ou d’aligner les lieux communs, il ne serait pas inutile de mesurer les conséquences négatives pour le groupe de cette opération. L’émir de Boko Haram, Abubakar Shekau, n’est certes pas l’homme des demi-mesures et il mène depuis des années une stratégie particulièrement violente, associant attentats, guérilla et massacres. Il a cependant manifestement franchi un palier avec cette affaire, qui lui échappe désormais et qui lui offre une notoriété qui lui dessert. Condamnés par Al Azhar, la plus haute autorité de l’islam sunnite, les enlèvements de Chibok et les déclarations incendiaires qui ont suivi peuvent éloigner Boko Haram du reste de la mouvance islamiste combattante.

Au lieu d’affirmer, par pure ignorance, que le mouvement n’a pas de lien avec les autres groupes de la région (alors que, par exemple, la montée en gamme des opérations conduites depuis des mois tient d’abord aux formations reçues au Mali en 2012 des instructeurs du MUJAO et d’AQMI), il serait bon de s’interroger sur l’effet de l’affaire de Chibok sur ses relations régionales. A ce sujet, il n’est sans doute pas inutile de se rappeler des lourdes conséquences pour le GIA des massacres de 1997 et 1998, à commencer par la perte de ses idéologues londoniens, de ses réseaux européens et son expulsion des camps des afghans et pakistanais.

Outre que l’affaire de Chibok pourrait donc isoler Boko Haram, et peut-être même fragiliser son émir, il faut constater que la mobilisation internationale n’est pas que médiatique. La France, qui suit la situation au Nord Nigeria depuis des années et ne voit pas d’un bon œil s’étendre ce foutoir vers le nord ou l’est, tente de développer avec le pays une coopération sécuritaire sérieuse. La chose n’est pas aisée, tant les services nigérians sont attachés à leur indépendance. Jusqu’aux attentats d’Abuja en 2011, les autorités refusaient toute aide extérieure, mais elle leur a été aimablement imposée par l’Empire, qui a ouvert une légation du FBI dans le pays. Les Britanniques, également fort mal considérés dans ce domaine, ont réussi à convaincre leur ancienne possession qu’elle ne pouvait pas poursuivre seule dans cette voie.

Pour autant, la stratégie nigériane contre Boko Haram est d’abord militaire, et donc, quand on connaît l’armée nigériane, sans grande finesse. On est loin de la COIN préconisée dans les pays occidentaux, sans même parler du fait que certaines unités se comportent au moins aussi mal sur le terrain que l’ennemi qu’elles pourchassent. Enfin, les deux principales agences de renseignement nigérianes, le SSS et le NIA, si elles sont compétentes, se livrent une terrible guerre de périmètre et n’entendaient pas, jusqu’à il y a peu, réellement coopérer avec les services occidentaux.

Le fait est que le sommet de Paris pour la sécurité au Nigeria, prévu le 17 mai, signe un terrible désaveu pour la plus grande puissance d’Afrique de l’Ouest. Voilà, en effet, qu’un Etat européen convoque abruptement une conférence internationale au cours de laquelle doit être évoquée une situation de crise intérieure dont les conséquences menacent toute la région. Il y a là une terrible perte de souveraineté, même symbolique, et si on voit mal comment les services français ou britanniques vont aider en si peu de temps à retrouver les captives (on leur souhaite évidemment tout le succès possible) il est désormais publiquement admis que le Nigeria ne maîtrise pas le nord de son territoire. On a déjà vu meilleur signal.

Alors que la France réorganise en profondeur son dispositif sahélien en le tournant vers le nord, il va falloir s’interroger sur nos capacités à gérer une crise nigériane qui pourrait fusionner avec d’autres, ou pour le moins interagir avec elle. Le Cameroun, dont la radicalisation du Nord est documentée depuis des années sans qu’aucune action n’ait été entreprise, fait figure de maillon faible. Je suis, pour ma part, extrêmement préoccupé par la situation au Niger, au cœur de la région. Une crise majeure dans ce pays aurait d’immenses conséquences, pour tout le monde, et nous forcerait à mener une guerre dont nous n’avons, malgré nos succès, peut-être plus les moyens. L’Empire ne s’y trompe pas, étudie la question et renforce à la fois ses positions et ses moyens.

Autant dire que si ça a commencé il y a déjà longtemps ce n’est pas près de finir.

Le renseignement au cinéma : les faits et les certitudes (1)

Les jihadistes d’AQMI ? Une bande de pouilleux balayés en une semaine, et de la main gauche, encore. Le jihad ? Un feu de paille. Les milices en RCA ? De grands enfants un peu turbulents qui ne connaissent pas la puissance de la magie de l’homme blanc. Les attentats de Nairobi et Dar-es-Salam en 1998 ? Les services secrets soudanais. Les Ardennes ? Infranchissables. Le Vietminh ? Sans artillerie. La chevalerie française à Azincourt ? Invincible.

Depuis des décennies, les intelligences studies se concentrent sur les dysfonctionnements conduisant aux naufrages que connaissent de temps à autre les services de renseignement et les états-majors. On peut ainsi lire, essentiellement en langue anglaise, de fascinants développements sur les biais idéologiques, les dérives technologiques, les filtres culturels, les aveuglements collectifs et les pressions gouvernementales qui peuvent mener à des échecs.

On oublie cependant trop souvent d’étudier la capacité de nuisance de personnalités isolées, placées à des postes centraux et qui, armées de leurs seules convictions, conduisent avec elles tout le système dans le mur. Dans un monde idéal, de tels responsables se verraient contrés par leurs supérieurs, ou circonvenus par leurs subordonnés, mais il n’est pas toujours possible de s’opposer aux options retenues, quand bien même on en aurait la volonté. Dans le système pyramidal qui caractérise les administrations, la pensée hétérodoxe ne peut être la bienvenue et la force de conviction vient avec la puissance hiérarchique.

Obama RCA Sangaris

Ce décalage entre la réalité sur laquelle il faudrait peser et ceux qui ont les moyens de le faire mais n’en éprouvent pas le besoin explique bien des échecs. S’il n’est évidemment pas question d’exonérer les services de leurs responsabilités – et elles sont parfois tellement grandes qu’on est pris de vertige, il n’est pas inutile de se pencher sur le cas de ces professionnels déconnectés usant de leur pouvoir pour imposer au système des décisions au mépris des faits, des analyses ou même du bon sens.

Je pourrais, par exemple, vous parler du regretté Fazul Abdallah, dont la carrière aurait pu être abrégée, mais ce serait retourner la hallebarde dans la plaie, et ça n’est pas mon genre, d’autant plus que cette histoire est déjà ancienne. Je préfère m’arrêter sur une idée soufflée par Clarisse qui réagissait à la fois aux scissions au sein du jihad syrien et des difficultés observées dans les grands services de renseignement et de sécurité occidentaux – et pas que – face à l’islamisme combattant. « Il s’agit d’une lutte entre les anciens et les modernes », m’a-t-elle asséné. « Les seconds prennent le pas, parfois brutalement, sur les premiers », déphasés, dépassés, déconnectés, presque perdus.

Aux combattants des années ’90 et 2000 succèdent à présent de jeunes hommes encore plus radicaux, sans attache personnelle avec le jihad fondateur contre les Soviétiques et formés par la résistance à l’Empire en Irak. Après tout, le jihad syrien, mené en partie par un groupe formé par Abou Moussab Al Zarqawi, n’est qu’une déclinaison du jihad irakien, et il s’en diffère surtout par son ampleur et sa facilité d’accès.

Face à ces terroristes, les services qui les combattent sont dirigés par des hommes ayant parfois, eux aussi, fait leurs classes contre les Soviétiques (ou les Syriens, même si certains l’ont manifestement oublié). Dans l’administration et les forces armées, où les promotions sont plus lentes qu’au sein de groupes clandestins pratiquant un darwinisme brutal et sans entrave (bien que ponctuellement attachant par son refus des compromis), cette génération de hauts responsables se voit forcée de lutter contre des hommes qu’elle comprend d’autant moins qu’ils ont succédé à des terroristes dont elle ne saisissait déjà pas les motivations, ou sur lesquels elle projetait de vieux concepts.

Si l’explication ne peut évidemment tout éclairer, elle a l’immense mérite de souligner une des caractéristiques de cette guerre qui dure et n’en finit pas de s’étendre. Contre des ennemis en colère qui innovent et se nourrissent de nos ripostes mêmes, nos systèmes socio-politico-administratifs ne peuvent, fort logiquement, que tenter d’améliorer l’existant sans parvenir à faire la révolution. Cet état de fait explique, en partie, mon immense scepticisme quand on me parle de lutte contre la radicalisation religieuse. Surtout, on voit mal comment ceux qui ont ignoré un phénomène, l’ont mal compris ou l’ont nié pourraient, d’un coup, et le cerner parfaitement et concevoir des stratégies que devraient valider des dirigeants encore plus impuissants.

Monty Python and the Holy Grail, de Terry Williams et Terry Jones, 1975.

Vous savez, donner tous les moyens à des incapables, c’est comme verser de l’huile sur le feu.

J’aimais beaucoup Michael Moore pour son travail, non pas de documentariste mais de cinéaste engagé. J’avais ainsi apprécié Roger and Me (1989), bien rigolé devant Canadian Bacon (1995) malgré ses faiblesses, et partagé les indignations de Bowling for Columbine (2002, Oscar du meilleur documentaire). Il y montrait un authentique sens de l’indignation et argumentait de façon efficace. Sa lutte contre l’élection, en 2000, de George W. Bush dans des conditions pour le moins discutables fut également admirable, mais elle marqua certainement le début de la fin.

En 2004, Michael Moore remporta la Palme d’Or à Cannes pour Fahrenheit 9/11, un film à charge éreintant l’Administration Bush et posant des questions que d’aucuns jugèrent pertinentes au sujet des attentats de New York et Washington. Présenté abusivement comme un documentaire, Fahrenheit 9/11 est en réalité un brulot dans lequel le talent de Moore pour la parodie, sa faconde, son admirable mauvaise foi, se substituent habilement à toute réflexion de fond sur le terrorisme, le renseignement ou la géopolitique. Salué par tous alors que le monde était encore outré de l’invasion de l’Irak par l’Empire, le film n’est certainement pas un documentaire mais bien, au contraire, l’œuvre très personnelle d’un homme, Michael Moore, qui en déteste un autre. Il faut le voir comme le témoignage du climat politique d’une époque et non comme une date majeure du cinéma.

Fahrenheit 9/11

Ça n’est évidemment pas un hasard si le film a remporté en France un grand succès. Flattant les Français dans leurs convictions, même les plus imbéciles, il a donné l’impression à certains qu’ils comprenaient enfin ce qui était arrivé ce fameux mardi 11 septembre 2001, et a contribué, j’en suis persuadé, à développer l’esprit conspirationniste qui fait voir des machinations imaginaires partout alors que la réalité est bien plus complexe et subtile – et donc plus délicate à appréhender.

Un an avant la sortie de Fahrenheit 9/11, un grand documentariste français, William Karel, s’était également penché sur la face cachée de l’Empire en s’attaquant à la CIA. Diffusé par Arte, co-écrit avec Alexandre Adler, CIA. Guerres Secrètes, en trois parties, promettait d’éclairer le fameux service de renseignement, qui ne cessait de faire la une en raison des attentats du 11 septembre et des mensonges ayant précédé l’invasion de l’Irak. Censé être un travail sérieux, il était manifeste qu’il était avant tout à charge, comme le laissait supposer le climat régnant en France et en Allemagne à l’époque et la médiocrité des commentaires lus et entendus alors. Je dois dire, en passant, qu’une décennie de guerres et d’opérations spéciales n’y ont pas changé grand’ chose, mais ne nous égarons pas, comme disait Grouchy.

CIA. Guerres secrètes.

J’ai revu les 2h36 du film avant d’écrire cette chronique, et je suis toujours incapable de vous dire de quoi Karel et Adler nous parlent. En 1987, Bob Woodward avait déjà publié un livre (que j’ai rapidement évoqué ici) traduit en français sous le titre, justement, de CIA. Guerres secrètes. 1981-1987. (Stock, 606 pages). Il y décrivait les opérations clandestines de l’agence en Amérique centrale, les manœuvres de couloir à Washington, les opérations associant Israéliens, Saoudiens, et Iraniens autour du Liban, et il y expliquait les évolutions de la communauté américaine du renseignement à la suite de la guerre du Vietnam, du Watergate et des dérives du FBI contre la contestation étudiante.

La CIA par Bob Woodward

En 156 minutes, William Karel fait mine de vouloir en dire plus, mais son propos est ailleurs. Organisé en trois époquess, (Opérations clandestines 1947-1977 ; La fin des illusions 1977-1989 ; D’une guerre à l’autre 1989-2001), son documentaire souffre de lourds défauts, et on aurait aimé qu’il partage avec le livre de Woodward autre chose que le titre. CIA. Guerres secrètes. n’est ainsi qu’une construction intellectuelle biaisée dont le seul but est de critiquer la CIA, et donc le pouvoir américain sans jamais convaincre.

La chose, en soi, est parfaitement respectable, et Dieu sait qu’on peut dire bien des choses sur ce service. Après tout, l’adoration sans faille est au moins aussi insupportable que la critique gratuite. Une fois de plus, ce qui pêche ici est le mélange de mauvaise foi et d’incompréhension crasse des ressorts profonds de la diplomatie américaine – à tel point qu’on croit parfois lire ou entendre Eric Laurent, c’est dire – et une méconnaissance absolue de ce que sont le renseignement et l’action clandestine.

Karel et son équipe ont pourtant rencontré des interlocuteurs de haut niveau, anciens directeurs, hommes de terrain, historiens, et ces entretiens sont, et de loin, le point fort du film. On a cependant rapidement l’impression que tout est orienté et que les témoignages ne sont là que pour soutenir une vision nécessairement très négative de la CIA et des Etats-Unis. Les propos de Robert Gates et de Frank Carlucci, par exemple, sont montés de telle façon qu’on ne peut que douter de leur sincérité, et ils ne servent aucunement à nourrir une réflexion.

A l’inverse de la méthode historique, William Karel et Alexandre Adler n’étudient, en effet, pas le matériau recueilli pour en tirer des conclusions. Ils choisissent, au contraire, les extraits pour alimenter une vision, et révèlent ainsi qu’ils sont les victimes, consentantes, d’un biais de confirmation qui ne déplairait pas à Gerald Bronner (in La Démocratie des Crédules, PUF, 2013, 360 pages). Comme souvent en France, la vision des Etats-Unis et de leur puissance repose sur une poignée de fortes pensées, bien connues, qui postulent que les Américains sont des crétins, que leur gouvernement est corrompu et que leurs services de renseignement sont nuls. Ces affirmations, qui seraient taxées de racisme si elles étaient proférées à l’encontre de la Turquie ou de la Corée du Sud, ne satisfont que les idiots et ne devraient pas faire l’objet de documentaires sur Arte. Bon, en même temps, si je vous parlais motoculture ou drones, hein…

Dieu sait qu’il y a des choses à dire sur la CIA – et le FBI, qui en prend aussi pour son grade – mais pas comme ça, pas sans rien comprendre. Le film évoque vaguement le Chili, survole le Nicaragua, la mort de Lumumba ou le projet Phoenix au Sud Viêtnam. Il prend bien soin de ne presque jamais adopter une perspective historique et préfère largement reprendre des explications caricaturales sur le pétrole du Golfe – sans, par exemple, mentionner le fait que s’il est américain il est consommé en Europe ou au Japon. On est censé parler de guerres secrètes, d’opérations illégales, de domination mondiale, et on a l’impression de voir une mauvaise adaptation de James Ellroy ou de James Grady.

Le principal défaut du film reste cependant le manque de clarté de son projet. De quoi parlons-nous ? D’impérialisme ? Non, car il manque quantité de réflexions de théoriciens, de diplomates, d’observateurs étrangers. De renseignement ? Non, pas vraiment, car on ne parle pas de méthodes, à peine d’organisation, et la description des relations entre la CIA et le Sénat, par exemple, est incomplète. Je défie d’ailleurs quiconque de comprendre l’affaire de l’Irangate à l’aide de ce seul film.  De corruption, de relations coupables ? Oui, mais en oubliant les tentatives de moralisation d’un métier qui ne peut être pratiqué par des séminaristes et démontrant une grande ignorance des caractéristiques de la nation américaine. Les sempiternelles leçons sur le complexe pétrolier texan et le poids des lobbys sont bien plus intéressantes chez Oliver Stone.

Le film ne devient finalement distrayant que lorsqu’il aborde le jihad et les événements ayant conduit aux attentats de septembre 2001. Il prend alors son temps, et on se dit qu’il aura donc fallu attendre plus d’une heure (au cours de laquelle on aura survolé un demi-siècle, une paille) pour enfin s’attaquer au sujet. Mais là encore on est déçu. Si Karel obtient des témoignages passionnants, il n’en fait rien et on reste, encore une fois, confronté à cette incohérence argumentaire typiquement française qui postule que tous ces gens sont des abrutis incompétents et qu’ils sont la puissance dominante.

Au final, on se demande bien ce que Karel et Adler ont voulu faire. Le film n’est pas une charge cruelle, il n’est pas un travail d’historien, et il faut peut-être le voir comme une tentative de vulgarisation. Mais on n’explique bien que ce qu’on comprend, et on ne peut pas déplorer l’ignorance de nos concitoyens quand on réalise que rien n’est fait pour les en affranchir.

Y a du suif chez Tomate.

Juin 2013. Un fort de la banlieue parisienne. Il pleut. Un think tank organise un colloque consacré au renseignement, et la gestion de la menace terroriste va occuper, évidemment, une place centrale dans la journée qui s’annonce. Comme à mon habitude, je suis avachi au fond de la salle, blasé, déjà déçu, et j’observe les participants entrer et s’installer.

On trouve là une poignée de journalistes, des parlementaires, pas mal d’uniformes, et les habituels observateurs au statut incertain – dont je suis – qui se mêlent aux professionnels. Je reconnais quelques visages, un ancien chef du RAID, des directeurs de la Sûreté de géants industriels français, les usual suspects déjà croisés depuis des années dans de semblables enceintes, et parfois dans les médias. Je serre quelques mains, avant de me vautrer pas très loin du fond de l’amphithéâtre, selon une habitude ancienne.

Comme toujours, je ressens un mélange d’excitation et de dépit anticipé alors que de hauts responsables de nos services vont nous délivrer, sinon ce qu’ils pensent, du moins ce qui pourrait s’apparenter à la parole officielle au sujet de la menace jihadiste. Je m’attends à tout, et surtout à une longue litanie de propos généraux, pesés et mesurés, mais je me trompe.

La journée commence par le discours d’un député devenu récemment, par on ne sait quel enchaînement de circonstances, un spécialiste écouté des questions de renseignement. Son rapport sur l’affaire Merah n’a pourtant pas bouleversé grand monde, mais il faut croire que son but n’était pas tant d’identifier les failles ayant conduit au fiasco que l’on sait que de placer son auteur sur une trajectoire le menant à la place Beauvau. Se présentant volontiers comme un sourcilleux défenseur des citoyens que nous sommes face à la toute puissance des services de sécurité, notre homme, en réalité, est surtout fasciné, et son militantisme n’est que de façade. Il n’est pas le seul, me direz-vous, et on ne lui en tiendra donc pas rigueur.

Ayant longuement énuméré ses nombreux mandats, cet irréprochable élu de la République laisser enfin sa place au premier des orateurs, un – très – haut fonctionnaire qui va nous expliquer la vie. Brillant causeur, esprit acéré, technocrate expérimenté promis aux plus hauts postes, il aligne avec une morgue stupéfiante une invraisemblable série d’erreurs et de présupposés idiots au sujet du jihad. Sa perception est celle d’un mauvais étudiant en 1ière année, ou pire, celle largement partagée par nos chefs, et il restitue une vision du terrorisme qui n’a pas évolué depuis la fin de la guerre civile libanaise. Les jihadistes isolés ? Des dingues. Le terrorisme suicidaire ? Des détraqués. Le jihad lui-même ? Rien de très original, un simple feu de paille, pour tout dire. Il n’évoque pas les prises d’otages de masse, la multiplicité des acteurs ou leur coordination souple, et choisit de disserter comme à un comptoir au lieu de tenter une modélisation de la menace. Dieu merci, il nous épargne au moins les habituels lieux communs sur les drones, laissant cette tâche à la presse française.

Je capte dans la salle des regards étonnés, mais je ne perds surtout pas de vue, sagement assis derrière lui, les chefs de service dont les visages reflètent une consternation croissante à mesure qu’il avance dans son propos. Sa dissertation, d’ailleurs, perd progressivement de sa superbe, et en vient même à se contredire – le drame de ceux qui parlent trop longuement de ce qu’ils ne comprennent pas. Bien qu’inondant Twitter de remarques acerbes et d’attaques, parfois injustes, je suis loin de jubiler tant ma consternation croît.

Malgré toutes ces années, en effet, à fréquenter le meilleur et surtout le pire du management à la française, je garde, sans doute en raison de mon éducation déplorablement bourgeoise, un respect de principe pour ces hauts responsables, issus de nos meilleures écoles, sélectionnés par les plus difficiles de nos concours, aux carrières éloignées de nos préoccupations terre à terre. Du coup, chaque nouvelle illustration de leur incompréhension me déçoit, et parfois même me blesse tant leur aveuglement constitue un danger pour nous tous, et la preuve que le travail des administrations ne saurait infléchir le cours de leurs propres réflexions. Quand on sait tout, à quoi bon écouter les autres ?

Rien, en effet, n’est plus éloigné de la réalité de la menace et de son appréhension par les services que le discours flamboyant mais creux qui nous est asséné avec suffisance par l’orateur. Puisque je ne peux pas me lever et hurler, je me démène donc sur Internet, relevant tant bien que mal, les unes après les autres, les incongruités et autres idioties entendues, et Dieu sait qu’il y en a.

Mais le supplice prend fin, déjà, nous laissant assommés, presque hébétés, tant il est manifeste que ce fonctionnaire, dont on dit qu’il est écouté au plus haut niveau de l’Etat, a au moins une guerre de retard, sans même parler de sa compréhension des évolutions de nos sociétés. A dire vrai, ricaner au fond d’un fauteuil comme je l’ai fait a pu me distraire, mais à la longue la chose devient lassante, puis franchement déprimante, en plus d’être parfaitement vaine. Sans doute peut-on voir dans cette déplorable attitude une nouvelle manifestation d’arrogance, mais il s’agit surtout d’une marque d’inquiétude.

Ce sentiment est d’ailleurs confirmé par la première intervention d’un chef de service. Voilà, en effet, que le Directeur du Renseignement intérieur se penche vers le micro. Le responsable policier semble dépité, presque abattu. On pourrait croire qu’il est encore sous le choc des idioties entendues tantôt, mais, bien vite, on découvre la vérité.

En près de vingt ans, vous n’imaginez pas à combien de briefings j’ai été contraint d’assister, combien d’interminables séances d’information j’ai dû subir, à Paris comme dans bon nombre de capitales, et parfois pour entendre des synthèses de lieux communs ou des compétitions de langue de bois. Ici, dans ce fort de banlieue, devant un parterre d’officiers supérieurs à la retraite devenus cadres supérieurs au service du grand capital et de parlementaires pensant déjà à leur week-end sur les marchés, le responsable de la sécurité intérieure nationale va pourtant casser cette pénible habitude, et sa franchise, rarissime chez un homme de son rang, va permettre à l’auditoire d’entendre une authentique évaluation de la menace, telle qu’on peut parfois en entendre lors des véritables réunions de travail entre services.

Le moment, déjà intrinsèquement précieux, s’impose très vite comme un de mes souvenirs les plus forts, dans une carrière qui n’en est pourtant pas avare. Voilà, en effet, qu’après des années de communication maîtrisée et de propos incomplets, quelqu’un qui sait dit les choses, simplement, sans fioritures. Après tout, qui essaye d’habitude de décrire la nature de la menace jihadiste au public ? De faux experts, spécialistes en tout, bons à rien, courant les plateaux pour vendre des analyses écrites par d’autres, ou des retraités qui, après avoir nié l’existence de l’ennemi et perdu nombre de batailles, répètent ad nauseam qu’ils avaient tout compris mais qu’on ne les a pas écoutés. C’est si facile d’avancer des certitudes au lieu d’affronter la réalité pour y voir les dogmes remis en cause par l’ennemi.

Le DCRI expose donc la situation, avance quelques chiffres, contredit en passant les donneurs de leçons en se plaignant du faible nombre d’écoutes téléphoniques administratives, et énonce une vérité froide, cruelle : les terroristes finiront par réussir à frapper.

Je ne sais plus quelle a été sa formule exacte, mais j’ai bien noté que peu des hauts responsables assis dans les premiers rangs avaient réagi. Sans doute plus émotif, j’ai, pour ma part, bien sursauté. En quelques secondes, le patron de la sécurité intérieure venait, à l’instar de son homologue britannique en 2005, d’admettre qu’un attentat sur le territoire national était inéluctable. « Ils vont finir par passer », a-t-il même glissé, comme un personnage d’Aliens (1986, James Cameron) ou de Wold War Z (le roman de Max Brooks, publié en 2006) confronté à une menace déferlant sur des défenses insuffisantes ou inadaptées. Et le voilà lancé dans un exposé sans langue de bois, évoquant des adversaires évoluant rapidement, innovants, autonomes, bien formés et bien commandés – ce qui n’est pas le cas de tout le monde. #jemecomprends.

En quelques mots, ce praticien chargé de la défense du territoire a réduit en miettes l’exposé introductif. A la différence des mandarins et autres éminences plus ou moins grises, ses remarques ne reposaient pas sur d’anciennes certitudes issues de livres rédigés à l’occasion des guerres précédentes, mais bien sur l’observation du terrain. Il ne s’agit pas, ici, d’être le plus intelligent ou le plus élégant, mais bien de remplir au mieux la mission confiée, et ça n’est possible que si on saisit dans toute sa complexité la nature du danger.

Au-delà de la franchise du DCRI puis des autres directeurs, tout aussi directs, qui parlent au cours de cette matinée, on ne peut que constater l’existence de ces gouffres béants entre certains hauts fonctionnaires proches du politique, les chefs de nos services, le monde universitaire, les journalistes et le public. Face à une menace d’une fascinante complexité, se nourrissant de nos failles et de nos crises, personne ne communique au-delà des impératifs opérationnels immédiats, et aucune réflexion stratégique commune n’est menée en dehors des synthèses gouvernementales devenues insipides à force de lâcheté et/ou de calculs à courte vue. Tant pourrait cependant être dit, et peut-être même réalisé, si les logiques administratives, les luttes de périmètres et les compétitions stériles étaient abandonnées, au moins pour établir une poignée de constats. Imaginez que nous soyons en guerre, ce serait terrible. Oh wait…

We gotta play with more bullets.

Michael Cimino n’a réalisé que huit films entre 1974 (Thuderbolt and lightfoot – Le Canardeur, avec Clint Eastwood) et 1996 (Sunchaser, avec Woody Harrelson), et sa dernière participation à un projet cinématographique remonte à 2007 (Chacun son cinéma ou Ce petit coup au coeur quand la lumière s’éteint et que le film commence, aux côtés d’une trentaine d’autres cinéastes). Il bénéficie cependant d’une incroyable réputation de réalisateur génial, incontrôlable, exigeant, capable du pire comme du meilleur, et fossoyeur, à la suite du désastre de Heaven’s Gate (Les Portes du Paradis) en 1980, du studio le produisant, United Artists, vendu en quasi faillite à la MGM.

La Porte du Paradis

Le naufrage de Heaven’s Gate est intervenu alors que Michael Cimino venait de triompher en remportant deux Oscars (meilleur film, meilleur réalisateur) pour son chef d’œuvre, The Deer Hunter, sorti en 1978. Diffusé en France sous le titre, simpliste et racoleur, de Voyage au bout de l’Enfer, ce film constitue une date majeure de l’histoire du cinéma, à la fois dans la longue série de longs métrages consacrés au conflit vietnamien et dans celle, interminable, des films de guerre.

The Deer Hunter

The Deer Hunter

The Deer Hunter

The Deer Hunter

Mais, comme toute œuvre de cette ampleur, The Deer Hunter est bien plus qu’un film de guerre. On n’y voit d’ailleurs que très peu de combats, les scènes vietnamiennes se déroulant surtout dans un abominable camp de prisonniers, dans un hôpital militaire et dans un bouge pour le moins hallucinant.

Jeu avec la mort

Le film est d’abord le portrait d’un homme et de sa communauté, scrutés en détails dans leur vie quotidienne, au cœur d’une ville industrielle de Pennsylvanie. Michael Cimino, dont c’est seulement la deuxième réalisation, y fait montre d’une incroyable virtuosité dans l’étude de caractère et le portrait de groupe.

Ils sont six amis, Mike (Robert De Niro), Stan (John Cazale), Steven (John Savage), Nick (Christopher Walken), John (George Dzundra) et Axel (Chuck Aspegren). Tous, sauf John, qui tient un bar, sont employés de l’usine sidérurgique de Clairton, en Pennsylvanie. Ils vivent là une existence sans grand relief, sans grande ambition, au sein d’une communauté russe partagée entre les immigrés de première génération et une jeunesse américaine qui s’ennuie et essaye de ne pas penser à sa situation.

Construit autour de trois parties d’une heure (et même de trois actes, selon certains critiques), le film s’attarde longuement sur la description de cette vie simple, sans trop d’argent, dans le décor triste et boueux des aciéries. On boit, on rigole, on se chamaille, on fait des blagues idiotes, on jure, et on n’a guère d’avenir hors de la ville. C’est d’ailleurs là qu’on va se marier. Steven épouse Angela (jouée par Rutanya Alda), bien qu’elle soit enceinte d’un autre. Et Nick se fiance avec Linda (Meryl Streep), bien qu’elle éprouve sans doute des sentiments pour Mike.

Dès les premières minutes, Mike s’impose comme le leader naturel de la bande d’amis. Bien plus intelligent, il est aussi plus digne, et on ne le voit jamais aussi imbibé que les autres. Solitaire, presque taiseux, on perçoit chez lui une vraie profondeur, qui le fait toujours se tenir à distance, comme un observateur.

Toutes ses qualités sont visibles lors de la scène du mariage, longue, en partie improvisée, qui révèle la puissance du talent de Michael Cimino, extraordinairement à l’aise pour filmer les gens simples, pour saisir des expressions et créer sa toile par petites touches. On retrouvera cette sensibilité sociale dans Heaven’s Gate, puis, plus subtilement dans L’Année du Dragon (Year of the Dragon, 1985), un des plus grands films policiers des années ’80 – et nouveau portrait d’un homme déterminé. Il faudra attendre Breaking the Waves, de Lars von Trier (1996), pour voir une telle scène de mariage. Mais ne nous égarons pas et ne mélangeons pas les torchons avec les serviettes.

Year of the Dragon Breaking the Waves

Ce mariage est un moment de fête d’autant plus important dans ce quotidien terne que Mike, Nick et Steven doivent partir au Vietnam dans les heures qui suivent. Il est donc bien plus que le changement de vie des jeunes épousés, il symbolise un véritable basculement, et la fin, définitive, d’une époque et d’une certaine innocence.

The Deer Hunter : le mariage

La personnalité de Mike est particulièrement mise en valeur lors des parties de chasse au daim auxquelles se livrent les amis dans les montagnes avoisinantes (qui devraient d’ailleurs être des collines, puisque les Appalaches sont un massif ancien, mais Cimino a préféré le relief plus spectaculaire des Cascade, sur la côte Pacifique). Mike s’y montre un chasseur déterminé, capable de se concentrer quand ses amis sont d’abord là pour picoler, utiliser leurs armes et rigoler ensemble.

On perçoit alors que Mike est un prédateur, un homme à la volonté inflexible, et qu’il ne sera sans doute pas dans la guerre qu’il va rejoindre un soldat comme les autres. Et de fait, on le retrouve rapidement dans un village, dans les rangs des forces spéciales, tuant et brûlant ses ennemis avec une froide détermination – et sidérant ses amis. Le deuxième acte commence, et avec lui l’enfer ouvre ses portes.

Mike fait la guerre.

Capturés par l’ennemi, détenus dans une prison abjecte construite au bord d’un fleuve, Mike, Nick et Steven sont soumis au bon vouloir de geôliers qui torturent leurs prisonniers en les forçant à jouer à la roulette russe. Ce passage, devenu mythique, a été vivement critiqué à la sortie du film. Tous les spécialistes du conflit ont ainsi rappelé qu’aucun cas de roulette russe imposé à des POW n’avait été porté à leur attention. D’autres critiques ont estimé, sans doute à raison, que les personnages des soldats vietnamiens, cruels, sadiques, violents, étaient des caricatures racistes. Si cette accusation n’est pas infondée (et on doit pouvoir décrire la brutalité bien connue des soldats vietnamiens à l’égard des prisonniers américains – ou français sans tomber dans l’excès), la critique relative à la roulette russe est absurde. Il faut d’ailleurs noter que cette même accusation de racisme sera portée en 1985 au sujet de L’Année du Dragon. Et elle sera également entendue, la même année, lors de la sortie de Midnight Express, d’Alan Parker.

Russian roulette

Michael Cimino, qui a participé à l’écriture du scénario, raconte bien l’histoire qu’il veut, et sa liberté narrative le conduit à s’éloigner de la réalité historique. A aucun moment il n’envisage de tourner LE film définitif sur le conflit, puisque son projet est bien, d’abord et avant tout, de parler des conséquences d’une guerre sur un groupe d’hommes. Comme dans le cas d’Apocalypse Now (1979), le chef d’oeuvre de Francis Ford Coppola, il faut considérer The Deer Hunter comme un film universel, partant d’une situation contemporaine pour poser des questions intemporelles.

Le supplice de la roulette russe devient la croix que portent en commun Nick, Steven et Mike. Plus que jamais inflexible, ce-dernier retourne même le jeu contre ses bourreaux à l’issue d’un plan d’une audace invraisemblable. Il sauve ainsi ses amis, qu’il portait déjà à bout de bras, et saute même de l’hélicoptère qui les avait recueillis pour sortir Steven du fleuve dans lequel il est tombé.

Escape

La suite du film n’est plus qu’un long cauchemar. Traumatisé, amnésique, Nick est soigné dans un hôpital militaire alors que le régime sud-vietnamien est en train de s’effondrer. Grièvement blessé, Steven ne doit son salut, si l’on ose dire, qu’à Mike et disparaît lui aussi. C’est donc Mike que l’on suit, désormais. Il revient à Clairton, la poitrine couverte de décorations et de rubans, mais plus sombre et distant que jamais. Il y retrouve ses amis, eux aussi marqués, à leur façon, par la guerre, et y apprend la profonde dépression d’Angela. Repartant à la chasse, il ne parvient plus à tuer et renonce à abattre le daim qu’il tenait dans son viseur. En l’absence de Nick, il avoue son amour à la jeune femme, et il apprend également que Steven est soigné dans un hôpital militaire.

La visite qu’il rend à son ami est une des scènes les plus éprouvantes du film, et elle s’impose, sans qu’elle soit tournée dans ce but, comme une des plus implacables argumentations pacifistes de l’histoire du cinéma. Coincé dans un fauteuil roulant puisqu’il a perdu ses jambes, paralysé du bras gauche, Steven tente de survivre dans l’environnement débilitant d’une institution où de vieux vétérans et des infirmières prennent soin de blessés de guerre grièvement atteints. L’arrivée de Mike, en uniforme, incarnation de la force tranquille, est terrible. En 2003, à l’occasion d’une remise de prix, Robert De Niro a même pleuré en public en racontant le tournage de cette scène, qu’il a qualifiée de « plus émouvante » de sa carrière.

Steven à l'hôpital militaire

Et le fait est que le film ne cesse de gagner en intensité depuis le début de l’acte 2. Du Vietnam au retour en Pennsylvanie, chaque scène est plus émouvante, et on ne peut qu’être impressionné, à la fois par la grande maîtrise narrative du cinéaste et par l’étourdissante prestation des acteurs, tous remarquables. Gravement malade, presque mourant, John Cazale tient son dernier rôle à la perfection. Décédé peu de temps après la fin du tournage, l’acteur laisse le souvenir d’un artiste incroyable qui a, en peu de temps, joué sous la direction de Coppola (Le Parrain 1 et 2, en 1972 et 1974 ; Conversation Secrète la même année) ou de Sidney Lumet (Un Après-midi de Chien, 1975).

John Cazale

Meryl Streep, dont la carrière se passe de tout commentaire, y est déja lumineuse tandis que John Savage est admirable de retenue. Christopher Walken, qui remporte là son seul Oscar (meilleur second rôle masculin), s’y impose comme l’acteur des rôles borderlines. De Niro, enfin, y est magistral. Lui aussi a joué dans Le Parrain (le deuxième volet), et il est déjà l’acteur fétiche, le compagnon de route, de Martin Scorsese (Mean Streets en 1973, Taxi Driver en 1976, New York New York en 1977).

La fin du film est d’une tristesse rarement vue. Apprenant que Nick est encore en vie, à Saïgon, Mike y retourne en pleine débâcle et le retrouve dans un club privé où il joue à la roulette russe. Le jeu des gardiens de camp, évidente allégorie de la guerre, a marqué comme jamais la vie de ces trois hommes et voilà que les deux amis encore valides refont la partie qui les sortis de l’enfer. Mais en sort-on jamais, finalement ?

Une dernière partie

Mike accompagne aux Etats-Unis le cercueil de son ami et assiste à son enterrement. Réunis autour d’une table du bar de John (admirable George Dzundra), les amis d’avant-guerre se retrouvent, à jamais changés.

Admirable film, portrait d’un personnage fascinant, monument d’interprétation, The Deer Hunter est gagné, d’entrée, sa place parmi les films légendaires. Sa distribution, en état de grâce, porte un propos d’une rare puissance, jamais lourde. La mise en scène, qui évite toute démonstration excessive, ne nous épargne rien, ni la violence ni les larmes ni les silences. On sort de là sonné, et paradoxalement ébloui.

La dernière cartouche

Prenez un cachou, Karpov.

J’ai déjà indiqué ici, avec toutes les réserves qu’impose mon ignorance des détails, que la politique russe en Ukraine, et singulièrement à l’égard de la Crimée était, sinon prévisible, du moins fort logique, et même compréhensible. Je dis cela avec toute la froideur que requiert, au-delà de mon goût pour les bons mots et l’ironie, le suivi de l’actualité internationale.

L’évolution de la crise ukrainienne m’échappe largement car elle ne m’intéresse pas au-delà des articles lus ici ou là et qui relèvent de la culture générale. Je reste, en revanche, extrêmement attentif aux arguments des uns et des autres, ici, en France, où ce qui aurait pu être un débat entre adultes a tourné au pugilat. On assiste ainsi, depuis des semaines, à de fascinantes contorsions, à de merveilleux retournements de vestes, et même à des coming out venant d’un peu partout. La rationalité, à supposer que certains en aient un jour été capables, a cédé rapidement le pas à des coups de menton qui cachent mal un mélange de fascination malsaine pour la force armée et une série de certitudes idéologiques, glanées à l’extrême gauche ou à l’extrême droite, qui ont en commun d’être à la fois creuses, incohérentes et nauséabondes.

Un des arguments les plus entendus pour justifier la manifeste interférence de Moscou en Ukraine est celui du « déjà fait par l’OTAN au Kosovo ». La remarque ne manque pas, à première vue, de pertinence, mais elle est, en réalité, assez faible. En premier lieu, il est permis de noter que les actions armées de l’OTAN dans les Balkans au cours des années ’90 n’ont pas abouti à l’annexion de la Bosnie-Herzégovine (opération Deliberate Force) ou du Kosovo (opération Allied Force) par un membre de l’Alliance. Quelle qu’ait pu être la nature exacte des motivations occidentales dans la région, il est manifeste qu’elles étaient au mieux sincères (puisque seuls les idiots ignorent que la diplomatie occidentale marche à l’affect et à morale) et au pire plus subtilement mises en œuvre que celles de Moscou à l’égard de Kiev. Cette brutalité explique d’ailleurs sans doute la fascination de certains des défenseurs de la position russe, en particulier chez nos extrémistes politiques, révolutionnaires de salon, miliciens frustrés ou universitaires dépassés englués dans un passé largement fantasmé.

En second lieu, on peut également noter qu’aux yeux de ces partisans de la manière forte ce qui était insupportable de la part des Occidentaux devient une admirable manœuvre réalisée par la Russie, d’un coup parée de toutes les vertus. La justification avancée, à peine digne d’une cour de récréation, est donc que si les Occidentaux l’ont fait alors les Russes peuvent bien le faire. Une abomination illégale conçue à l’Ouest deviendrait la preuve d’un grand pragmatisme au service d’une noble cause. Ben voyons.

Comme on peut le constater, on est loin de la finesse rhétorique du défunt empire soviétique, dont on ne regrette évidemment pas la disparition mais dont l’habileté manœuvrière était quand même supérieure. Il faut dire que les dirigeants de l’époque ne pouvaient être résumés à des séries de photographies viriles dont on ne sait si elles ont leur place dans Têtu ou dans Le Chasseur Français – deux revues de qualité que je salue, soit dit en passant.

Après avoir, donc, voué aux gémonies les Occidentaux pour leurs opérations balkaniques, les partisans de la politique de Moscou en Ukraine justifient le coup de force par la nécessité, évidemment impérieuse, de porter secours à la minorité russe présente dans le pays. Il faut, naturellement, saluer ce souci de protéger un groupe humain minoritaire, mais il est également permis de s’étonner de cette émotion sélective. Quitte à prendre la défense, en effet, de minorités opprimées pour leurs origines, leur culture, leur religion ou leur langue, il n’eût pas été absurde de s’intéresser au sort des populations du Caucase, luttant depuis deux cents ans pour leur survie, et embarquées depuis vingt ans dans des opérations de guerre infiniment plus brutales que celles menées par les Occidentaux, y compris en Irak.

Seulement voilà, il ne saurait être question de critiquer la politique intérieure russe. Pour les partisans de Moscou, en effet, l’invocation des grands principes moraux n’est qu’un artifice. On pourrait d’ailleurs ajouter, même si une parfaite éducation est censée empêcher de balancer en public, qu’on a connu les défenseurs de la grande Russie moins exigeants moralement quand ils supportaient, sans sourciller, les méthodes soviétiques ou qu’ils glorifiaient les pages de gloire de la glorieuse Wehrmacht (ceci n’est pas une manifestation de la loi Godwin), mais les temps changent, et tout le monde a droit à une deuxième chance, n’est-ce pas ?

Les raisonnements tenus par les thuriféraires de Vladimir Poutine ne sont pas de ceux que vous et moi tenons, parfois péniblement. Nulle rationalité chez eux, pas plus que l’emploi de notions aussi bourgeoises et décadentes que l’universalité des principes, la retenue dans l’usage de la force ou la proportionnalité. On observe, ainsi, qu’intervenir en Ukraine sous le couvert de forces spéciales vaguement dissimulées ou que soutenir des milices surarmées n’est pas de l’ingérence – alors que s’émouvoir de la liberté de la presse, de la corruption, du système carcéral en est. Pour nos amis, soutenir les insurgés syriens est d’ailleurs une nouvelle et criante manifestation de cette détestable manie qu’ont les Occidentaux – et ce bien qu’ils soient ramollis par des décennies d’opulence capitaliste – d’intervenir partout. En résumé, quand la Russie agit hors de ses frontières, c’est bien. Et quand les Occidentaux le font, c’est mal.

On voit là, dans cette magnifique incohérence, que le moteur du soutien à la Russie n’est pas l’application d’une doctrine mûrement réfléchie mais bien, et avant tout, un anti américanisme qui, dans notre pays, relève parfois de la pathologie mentale. Regroupés au sein d’une fascinante mouvance se côtoient ainsi des gens qui ne devraient même pas se parler. On trouve là des membres d’une extrême gauche qui a oublié, si elle y a jamais cru, son engagement pacifiste, mais qui continue de vomir, peut-être par réflexe acquis, l’Amérique et plus généralement les Occidentaux. Des brochures publiées par l’Union soviétique dans les années ’80 ressurgissent même, à peine changées, pour montrer à quel point l’Empire est une puissance menaçante. Quand on connaît le ressenti des populations qui ont, au fil des siècles, connu l’aimable domination de la Russie, en particulier en Europe orientale, il est permis de ricaner. Et il ne s’agit évidemment pas ici, en aucune façon, de justifier les interventions américaines en Asie du Sud-Est, en Amérique centrale ou au Moyen-Orient, mais simplement de se demander si les soutiens de Moscou s’écoutent parler.

On trouve aussi, à l’extrême droite, nombre de partisans de la diplomatie musculeuse de Moscou. Eux, reconnaissons-leur cette franchise, assument leur approbation d’une approche purement nationaliste de la diplomatie. On ne s’étonnera pas que de tels esprits éprouvent une semblable admiration pour un Etat ouvertement raciste et militariste. Et on ne leur fera pas l’insulte de leur demander s’ils comprennent le sens du mot « ingérence ». On ne leur demandera pas non plus d’essayer de mettre en conformité leurs discours vengeurs et leurs relations financières plus qu’étroites avec l’Iran ou la Russie, car on ne saurait questionner l’intégrité de tels esprits. Défendre la souveraineté de la nation avec l’argent de l’étranger, ça ne manque pas de panache. Evidemment, d’autres, moins respectueux, le font (voir ici, par exemple), et on se demande alors si on a affaire à des idiots utiles ou à de simples traîtres, dont les pieux discours patriotiques sonnent comme les promesses d’un alcoolique incurable.

Un autre argument avancé pour justifier les menées russes en Ukraine est celui de la désormais non pertinence des frontières internationalement reconnues. Pour une disciple de Georges Frêche, feu le Staline du Languedoc, et élue de la République depuis déjà quelques années, toutes ces histoires de frontières sont bien dépassées (ma bonne dame) et il est temps, manifestement, de remédier à toutes ces injustices. On laissera le lecteur juger de l’extrême pertinence d’une telle position, alors même qu’on se présente comme un ardent défenseur de l’intégrité territoriale nationale. La pauvre femme n’a sans doute pas conscience de l’immense foutoir qui pourrait découler d’un abandon généralisé de ce concept fondamental de notre vie internationale. A moins, mais je n’ose y croire, qu’elle ne flatte un certain électorat.

En réalité, aux yeux de Moscou et de ses soutiens, l’ingérence, c’est les autres. Toute position contraire, ou simplement critique, est hostile. On comprend dès lors mieux pourquoi une telle posture peut séduire ceux qui, tout en invoquant certaines (pas toutes, bien sûr) valeurs de la République, n’éprouvent que de la détestation pour la démocratie, pour l’égalité devant la loi ou pour toutes ces autres fadaises bourgeoises. C’est qu’on trouve des amis de M. Poutine bien au-delà des extrémistes officiels, à gauche ou à droite. On pourrait, ainsi, citer M. Fillon, mais on n’ira pas plus loin, par pure charité chrétienne. Laissons ce pauvre homme gérer ses douloureuses contradictions personnelles. On pourrait, également, se pencher sur le cas de ce jeune responsable de l’UMP, se proclamant sur Twitter à la fois gaulliste et pro-russe. A ce stade, il ne s’agit plus de contradictions mais de confusion mentale. Quoique… Après tout, qu’un jeune blanc-bec avoue son admiration à la fois pour Mon général et pour le tsar bodybuildé qui règne à Moscou n’est sans doute pas si incohérent. Entre la corruption de l’entourage, le pouvoir personnel, la propagande d’Etat, la vision mystique de son propre destin et le cynisme le plus éhonté avançant sous les atours de la vertu outragée, il y a peut-être quelque chose à creuser.

On trouve dans ce soutien à Moscou, habilement flatté par les actions des services russes (qui ne chôment pas, #jemecomprends), une nouvelle manifestation du flottement de nos sociétés, troublées, désarçonnées par un monde trop rapide, et désireuses de trouver un sens à tous ces événements. La soif d’ordre ne me choque pas outre mesure, mais encore faudrait-il ne pas être naïf. Ceux qui, à droite comme à gauche, voient dans la Russie un acteur s’opposant au capitalisme immoral des Occidentaux semblent tout ignorer de la vraie nature de l’économie russe, tout entière aux mains des hommes du pouvoir, centrée autour des hydrocarbures, fragile, et déjà impactée, paraît-il, par des sanctions prises il y a un mois. Rires. J’ajoute qu’il est permis de douter de l’objectivité de tel ou tel théoricien qui glose à longueur de journée sur la sortie de l’euro. J’aime ces types qui font mine, un pied dans un camp, de se présenter comme des témoins objectifs et relaient la propagande qui tente d’abattre le système dans lequel nous vivons. Quand les esprits les plus écoutés commencent à entonner des refrains entendus chez l’ennemi… Ils peuvent bien essayer de se justifier, parfois misérablement, ils ne sont que des jouets. Idiots, je ne sais pas. Utiles, sans le moindre doute.

Quand la force de l’évidence l’emporte sur les discours formatés, on en revient aux fondamentaux et on oublie les misérables éléments de langage ayant trait aux droits de la minorité russe ukrainienne. Il n’est, en effet, question que de la puissance russe, et je préfère mile fois la rude franchise de déclarations martiales aux argumentations hypocrites de laudateurs sous influence. Les faits sont d’ailleurs têtus, comme le disait je ne sais plus qui, et il est difficile de croire à la spontanéité de certaines actions lorsque de « pacifiques manifestants » parviennent à abattre, comme ce matin, deux hélicoptères militaires ukrainiens. Mais souvenez-vous, les amis, que l’ingérence c’est quand on s’en prend aux intérêts de Moscou, et que la souveraineté nationale est un concept à la définition mouvante. Et si vous ne comprenez pas, c’est que vous êtes des marionnettes manipulées par une presse bien pensante bourgeoise financée par des conglomérats internationaux cosmopolites aux mains d’une oligarchie mondialisée décadente.

Mais les invectives ne font pas tout. Fort opportunément, l’Empire a récemment révélé qu’il disposait d’enregistrements de communications entre les autorités russes et des unités clandestines agissant en Ukraine, afin de prouver, pour les aveugles, sourds et voyageurs de retour de Mars, que Moscou était loin d’être un simple observateur dans cette affaire. « Mensonges ! » s’est-on exclamé d’une seule voix. Et voilà qu’on nous a servi, une nouvelle fois, les mensonges de l’Administration Bush – vieux de douze ans – sur l’Irak. Pas un n’a jugé utile de relever que ces mensonges, dénoncés par tous dès leur diffusion, étaient d’autant plus absurdes qu’ils visaient un Etat immobilisé par une décennie de sanctions internationales et d’embargo. Il ne semble pas que la Russie puisse être perçue comme une puissance immobile, mais sans doute suis-je abusé à mon tour, et il ne semble pas non plus que ces enregistrements soient les seuls éléments à charge.

Ceux qui ont accusé les Etats-Unis de mentir au sujet de ces nouvelles preuves – puisqu’il en existe bien d’autres – n’ont pas eu conscience de leur nouvelle incohérence. Eux qui accusaient il y a un an la NSA de tout voir, de tout entendre, de tout espionner, jugent désormais impossible que ce service de renseignement puisse capter les conversations entre Moscou et la Crimée, alors que c’est justement le cœur de son mandat. Mieux vaut rire d’une telle crétinerie, et traiter comme il se doit un tel argument.

Et, comme lorsque du débat de l’été dernier au sujet de la Syrie, voilà que ceux qui vous insultaient alors vous insultent encore. On vous demande avec insistance de prendre en compte des arguments imbéciles au nom de la liberté d’opinion (Quel rapport ? Personne ne vous empêche de penser ce que vous pensez, simplement c’est nul et donc on s’en moque), et on vous traite de vendu si, malgré la force de certains arguments, vous n’êtes pas d’accord. C’est que nos fiers esprits perdent vite leur calme et révèlent rapidement leur vraie nature, celle de lutteurs de rue, incapables de vous convaincre et ne cherchant qu’à vous soumettre, suffisamment immatures pour ne pas tolérer la contradiction et se répandant en pitoyables gémissements dès lors qu’on fait mine de démonter leurs fragiles argumentations.

Comme je le disais plus haut, j’estime ne pas avoir de jugement moral à porter sur les événements d’Ukraine, et je répète que les manœuvres russes, osées, agressives, porteuses de bien des dangers, répondent à la défense d’intérêts parfaitement identifiés. Pour le reste… Mes parents ont essayé de m’inculquer le respect des opinions simplistes et même celui des crétins. Ils ont échoué.

What did you see, old man?

Les grands studios hollywoodiens, en panne d’inspiration depuis de trop longues années, n’en finissent pas revisiter les grandes franchises. Le résultat est parfois remarquable, comme lorsque Christopher Nolan s’empare de Batman (Batman Begins en 2005, The Dark Knight en 2008, The Dark Knight Rises en 2012), et parfois d’une rare indigence (Lone Ranger, en 2013, pour ne citer qu’un des exemples les plus récents). Le fait est que cette fuite en avant, dont les bénéfices permettent de financer le cinéma d’auteur, dénote un terrible manque de créativité et une obsession simplement financière qui tire le cinéma grand public vers le bas.

Il peut cependant arriver, ponctuellement, que de bons films (je n’ai pas dit « grands ») soient ainsi produits, et je nourris donc quelque espoir à l’approche de la dernière déclinaison de la mythique série japonaise Godzilla, réalisée par Gareth Edwards, un jeune cinéaste qui a déjà traité de dévastations et d’aliens. Il est, évidemment, permis, de se demander si un réalisateur encore jeune se sera montré capable de résister à la pression des producteurs, aux moyens faramineux qui lui ont été alloués et au casting de luxe qu’il a eu à diriger (dont, quand même, Bryan Cranston, Juliette Binoche, Ken Watanabe et David Strathairn), mais la bande-annonce est prometteuse.

Comme de nombreux films récents, cette nouvelle interprétation du mythe de Godzilla fait la part belle aux forces spéciales, et la scène du saut en altitude, entraperçue dans le trailer, pourrait bien entrer dans les annales. On a d’ailleurs désormais peine à imaginer un blockbuster sans une poignée de soldats d’élite, et on s’attend même à voir débarquer des SEALS dans un prochain Wes Anderson. La chose ne manquerait sans doute pas d’intérêt, à bien y réfléchir. Face à une situation de crise, dans l’esprit des décideurs que comme dans celui de leurs électeurs, le recours à des unités spécialisées semble être devenu, plus qu’une option évidente parmi d’autres, l’ultime recours.

Godzilla 2014

En 1998, il y a donc une éternité, Hollywood, déjà lancé de longue date dans une folle course au spectaculaire pur, et qui redécouvrait le film catastrophe (Daylight et Twister en 1996, Volcano et Le Pic de Dante en 1997, par exemple) avait adapté la franchise japonaise en lui donnant un sérieux coup de jeune. L’affaire avait alors été confiée à un cinéaste allemand exilé en Californie, Roland Emmerich, spécialisé dans les drames intimistes et les films expérimentaux (Universal Soldier en 1992, Stargate en 1994, Independence Day en 1996).

Ô surprise, l’affaire, qui aurait pu se transformer en un poussif fiasco, voire en une déroute cinématographique, se révéla avoir pas mal d’allure et fonctionne toujours. On y trouve, évidemment, tous les ingrédients classiques : un savant distrait ayant tendance à agir comme il l’entend,  un amour contrarié, des politiciens incompétents, des militaires dévoués mais dépassés, et un paquet de seconds rôles sympathiques, à commencer par Hank Azaria (une des principales voix des Simpsons), Kevin Dunn ou Doug Savant (vu notamment dans Melrose Place, une des pires purges télévisuelles des années 90, puis dans Desperate Housewives, que je n’estime guère plus, mais passons).

Kevin Dunn

Doug Savant

Reprenant les fondamentaux de la série, créée au Japon en 1954, Emmerich et ses scénaristes ne cachent pas le fait que le monstre est une conséquence de l’usage militaire de l’atome. Mais, au lieu de passer sur ce qui ne pourrait être qu’un détail, les voilà qui s’en servent très habilement. Trois ans après la décision française pour le moins controversée de reprendre les essais nucléaires dans le Pacifique, le film lie directement l’existence du monstre aux conséquences des tests pratiqués dans à Mururoa.

Le générique d’entrée fait craindre le pire, et on s’attend, alors qu’une Marseillaise assourdie et grésillante, peut être entendue, à une nouvelle, longue et pénible démonstration de French bashing. Il est, par ailleurs, inutile de s’arrêter sur le fait que les essais montrés sont atmosphériques et non souterrains, puisque nous sommes dans le domaine de la fiction la plus délirante.

Et pourtant. Certes pointée du doigt par les scénaristes, la France semble mesurer l’ampleur de la catastrophe qui s’annonce bien avant l’Empire. Des jours avant la mobilisation des autorités américaines, un mystérieux fonctionnaire français, joué par Jean Réno, est déjà sur la brèche et il a, dirait-on, comme un doute.

Le coup de génie du scénario est, en effet, de ne pas laisser la puissance publique américaine (puisque, évidemment, Godzilla va à New York) seule face au monstre.

On aurait pu rejouer la partition bien connue, typique des films catastrophes, du savant isolé contre l’Etat, ayant raison avant les autres et organisant la riposte avant tout le monde. Pas de ça ici. Le spécialiste (Matthew Broderick), à supposer qu’il puisse y en avoir un, est associé d’entrée à l’action de l’Etat et il ne doit sa disgrâce, tardive, qu’à la maladresse de son ex. Ah, les femmes, quand même.

Ecarté du PC de crise, notre savant est repris en main par le personnage de Jean Réno, qui incarne le chef d’une équipe de la DGSE agissant clandestinement aux Etats-Unis et tentant, elle aussi, de participer à la lutte contre Godzilla. Responsable du cirque, la France a, en effet, envoyé une équipe de ses services de renseignement, et le film, d’un coup, devient quasi unique dans son genre. Combien de fois Hollywood a-t-il fait partager l’affiche à des espions français, qui plus est ramant dans le même sens que l’Empire ?

La présence d’un détachement complet de la DGSE à New York est évidemment le prétexte de quelques belles parties de rigolade, volontaires ou non. Comme prévu, les Français se plaignent du café – tout en admettant que son horrible goût participe du mythe américain – et ne trouvent pas de croissant pour le petit-déjeuner. Tous affublés de prénoms composés (Jean-Philippe, Jean-Luc, Jean-Claude, Jean-Pierre), ils ne parlent pas un mot d’anglais et doivent mâchonner du chewing-gum pour faire couleur locale. Offrant un regard des plus bovins, Réno parvient même à abuser une sentinelle avant d’invoquer la mémoire d’Elvis Presley. Alliés fidèles, bien qu’un peu turbulents, les Français sont donc fascinés par l’Empire et partagent ses luttes. J’ajoute que dans The Patriot (2000), Roland Emmerich confiera un rôle voisin, bien que plus complexe, à Tchéky Karyo. Quant à la capacité de la France ou de toute autre nation à monter une cellule clandestine surarmée dans un entrepôt new-yorkais, hein, je me comprends.

Après avoir longuement exposé (le film dure 2h19) l’inefficacité des moyens militaires conventionnels déployés dans la ville contre le monstre, Emmerich donne donc la parole à une action clandestine, discrète mais pas moins dangereuse. Etonnamment, c’est même un service secret étranger qui mène le bal, alors que la CIA ou d’autres agences gouvernementales américaines sont totalement absentes. Cet hommage à une forme, certes virile, de subtilité de la part d’un cinéaste dont la filmographie est ce qu’elle est, ne manque pas d’ironie. Peut-être peut-on y voir une manifestation de l’esprit de l’époque, en pleine présidence Clinton, et une forme de lucidité face à la puissance pure. Quelques mois après la sortie de Godzilla sortira d’ailleurs le chef d’oeuvre d’Edward Zwick, The Siege, fascinant récit d’une campagne d’attentats à NY et de la réaction des autorités.

L’Empire prospère et à peu près en paix de la fin des années 90 pressentait-il déjà la fin d’un rêve ? Le fait est qu’en quelques mois il projeta sur les écrans du monde les images de la destruction de son plus opulente cité et la description de ce que pourrait être (et sera) sa réaction de puissance blessée et humiliée. Film artistiquement médiocre, mais honnête divertissement, sans prétention, le Godzilla de Roland Emmerich est le reflet d’une époque qui pressent sa fin. Même le rôle des services français aux côtés des Etats-Unis a quelque chose de prémonitoire. Les terroristes d’Al Qaïda n’y ont évidemment pas puisé leur inspiration, mais le choc entre leur projet et les peurs les plus profondes des Etats-Unis n’a jamais cessé de me troubler.

 

Et puisque c’est vous, je ne résiste pas au plaisir de souligner la présence dans la bande-son du film de deux très bons morceaux, Deeper Underground, de Jamiroquai, et une des plus remarquables reprises de Led Zeppelin, Come with me, de Puff Daddy, avec sa majesté Jimmy Page elle-même.

Tempora mori, tempora mundis recorda.

On a appris avec tristesse, le 22 avril, la mort de Gilberto Rodrigues Real, un des deux derniers otages français détenus au Sahel – l’autre étant Serge Lazarevic, dont on n’a pas de nouvelle et pour lequel on craint également le pire.

Revendiquée par le MUJAO, la mort, tragique et impardonnable, de M. Rodrigues Real ne saurait être une véritable surprise pour tous ceux qui suivent la situation au Sahel. Dès cet automne, les proches du malheureux avaient été prévenus par les autorités qu’aucune rançon ne serait versée, qu’aucune concession ne serait faite et qu’en conséquence l’espoir d’une issue heureuse était pour le moins ténu.

Il faut dire que la situation sécuritaire dans la région ne s’arrange pas, alors que l’armée française y repense en profondeur son dispositif afin, manifestement, de rester longtemps et de poursuivre une lutte qui n’a pas pris fin, quoi qu’on dise, au printemps dernier. Reconduit dans ses fonctions, au moins pour un temps, le ministre de la Défense va donc pouvoir continuer une guerre dont il se disait qu’elle avait été gagnée il y a un an. Il serait bien inopportun de rappeler ici que cette évolution avait été prévue par une poignée de PEAP dont on ne sait s’ils ont le tort de penser en dehors de l’Institution, ou simplement de penser.

Les bilans, impressionnants, des combats régulièrement diffusés par les autorités françaises mettent en avant l’extrême létalité de nos forces, aguerries, combattives, et manifestement parfaitement commandées. Des dizaines de jihadistes ont ainsi été dézingués depuis des semaines, et un esprit simple pourrait se réjouir à la vue de ces tas de cadavres. Il y a, d’ailleurs, de quoi. Je ne suis cependant pas un partisan acharné du body count, qui assouvit les pulsions comptables des états-majors et cache parfois l’essentiel. L’ennemi, en effet, après s’être (comme prévu) dispersé, revient (comme prévu) en nombre suffisant pour subir des chocs, mais sans que la situation paraisse s’améliorer au nord du pays. Il ne faut pas être un grand spécialiste de la guérilla ou de la guerre insurrectionnelle pour en conclure que la guerre n’est donc pas finie. Comme sous d’autres cieux, en d’autres temps, plus on en tue et plus il y en vient, ce qui est souvent le signe d’une défaite programmée, ou au moins d’un enlisement durable.

Je ne m’attarderai évidemment pas sur l’état de la scène politique au Mali, même s’il est manifeste que nous allons encore tenir le pays à bout de bras pendant des années, tout en faisant la guerre contre un ennemi toujours plus insaisissable, dans une région où les ambiguïtés du Burkina ou de la Mauritanie vont devenir de plus en plus problématiques. J’ajoute que la façon dont certains officiers français sont intoxiqués par les affirmations péremptoires des militaires de Nouakchott fait peur. A dire vrai, l’armée mauritanienne, déjà incapable de tenir face à AQMI, ne saurait être comptée parmi les partenaires fiables de la France, terriblement seule en première ligne, malgré la présence croissante de l’Empire.

Face à cet ennemi, les mêmes qui râlaient, au nom de la morale et de quelques autres foutaises de salon, célèbrent désormais la pratique française de la guerre contre le jihadisme. Le 6 mars dernier, Jean-Yves Le Drian a ainsi révélé, quelques heures après l’élimination d’une dizaine de membres d’AQMI près de Kidal, que cette opération avait été permise par les drones Reaper mis en œuvre à Niamey, (en Afrique occidentale française – AOF), par le 1/33 Belfort.

Un des Reaper français à Niamey

Ce succès, que je me permets ici de saluer humblement, a confirmé, en creux, à quel point ces précieux appareils avaient, jusque là, cruellement manqué à nos forces engagées au Mali, et sans doute bientôt ailleurs. Il a également confirmé, car les faits ont toujours plus de poids que les élucubrations, que nous étions bien en guerre contre des terroristes et que nous menions ce conflit comme l’Empire. Etions-nous en guerre sans le savoir ? Avions-nous, simplement, reculé l’inévitable échéance ou simplement nié l’évidence ? Preuve est faite, ici comme ailleurs, que les mouvements jhadistes, par leur ampleur, leur complexité, leurs méthodes et leurs objectifs, ne peuvent être combattus par les simples moyens judiciaires. La force armée n’a, évidemment, pas réponse à tout, mais les tests ont montré qu’une CRI a moins de poids contre un groupe de maquisards qu’une volée d’obus, et tant pis pour ceux que ça chagrine.

Dans ce contexte d’affrontement direct, le sort de Gilberto Rodrigues Real paraissait, en effet, scellé. S’il n’est nullement dans mes intentions de revenir sur les circonstances de son enlèvement, je ne vais pas me priver de quelques commentaires désagréables sur son épilogue.

En premier lieu, il paraissait logique que le gouvernement français ait mis, officiellement, fin à ses tentatives de libérer par la négociation cet otage alors même qu’il affirmait à qui voulait l’entendre que nous étions en guerre au Mali pour éradiquer les groupes jihadistes. Faut admettre, on ne peut pas à la fois promettre un adversaire à une fin brutale et douloureuse tout en tissant avec lui des liens de confiance permettant de libérer des captifs. Nous avions donc, publiquement, choisi la fermeté, et j’aime autant vous dire que je ne vais pas le déplorer.

Le hic vient toujours de la mise en œuvre des grands discours. La libération, cet automne, des otages d’Arlit, grâce aux manœuvres confraternelles d’affairistes agissant quasiment contre les administrations régaliennes, a apporté un démenti assez sec à la posture d’intransigeance de Paris. « On va tous vous tuer, mais qu’est-ce qu’on pourrait faire qui vous obligerait ? » semblait être devenu le résumé d’une doctrine qui, comme souvent, manquait singulièrement de clarté et de cohérence. On peut se réjouir de la liberté retrouvée de nos compatriotes et s’étonner des conditions dans lesquelles la chose s’est produite.

Du coup, évidemment, les familles des autres otages pouvaient légitimement s’étonner. On payait pour les uns, mais pas pour les autres. On était raides comme la justice dans un cas, bien plus pragmatiques dans un autre. Difficile, dans ces conditions, d’expliquer la main sur le cœur que toutes les errances précédentes avaient pris fin. « Y a plus de Rami, y a plus de Rami », aurait-on même crié dans les couloirs du Quai, avant de signer l’ordre de virement bancaire.

Et voilà qu’une autre affaire d’otages a pris fin le week-end dernier. Quatre journalistes, appréciés de tous, courageux, détenus en Syrie par les esthètes turbulents de l’Etat islamique d’Irak et du Levant (EIIL) ou certains de leurs alliés, ont été libérés avant d’effectuer un retour triomphal à Villacoublay, accueillis comme il se doit par le Président et par une presse extatique. Didier François, fidèle à lui-même, a même impressionné par sa solidité tout en jouant les mystérieux lors des innombrables interviews données en quelques jours.

La façon dont la presse française a accompagné la libération de ces quatre hommes, admirables de courage et de dignité, a pu paraître excessive à ceux, dont je ne suis pas, qui ne cessent de critiquer les médias. A mes yeux, il ne s’agissait là que d’un enthousiasme bien compréhensible quand on sait l’aura dont bénéficiaient ces otages dans la profession. On aurait aimé, évidemment, que quelqu’un ose poser la question des liens d’un de ces journalistes avec une grande administration régalienne, mais les questions gênantes, reconnaissons-le, ne sont pas bien le genre, ces temps-ci.

On en était donc à se réjouir et à critiquer les ignorants et autres crétins de compétition qui jugeaient cette libération « bien opportune pour le Président » quand ont commencé à circuler, dans quelques cercles bien renseignés, d’alarmantes rumeurs au sujet de la vie de Gilberto Rodrigues Real. Il se murmure ainsi, avec une troublante insistance, que l’AFP détenait depuis le dimanche 20 avril un texte du MUJAO annonçant la mort de l’otage. De même, une ONG très concernée par le sujet avait-elle reçu des informations voisines, sans que rien ne transpire. De sa part, on le comprend, mais on ne peut que s’interroger au sujet de l’AFP. Pour quelles raisons, sans doute valables (mais encore faudrait-il les connaître pour les juger), cette information n’a-t-elle pas été divulguée par une des plus importantes agences de presse du monde ?

Fallait-il, par exemple, ne pas gâcher le retour des journalistes ? Fallait-il éviter l’accumulation des mauvaises nouvelles ? Si je ne crois pas une seconde que les otages de Syrie aient été libérés pour servir une quelconque manœuvre politique intérieure, je suis prêt, en revanche, à considérer l’hypothèse de la rétention d’une information gênante afin de ne pas trop charger la barque. Mais le pire est ailleurs.

Le télescopage, en effet, est brutal entre ces libérations en Syrie, et cette mort au Mali. Relâchés grâce au travail de nos services, les quatre journalistes n’ont sans doute pas été échangés contre l’édition de luxe des Rougon-Macquart, et il faut bien envisager, sous une forme ou une autre, par les uns ou par les autres de nos alliés, le versement d’une rançon, ou au moins d’une contrepartie. Mort en détention, Gilberto Rodrigues Real, lui, n’a pas eu cette chance, puisque Paris, ici, est inflexible. La France, c’est bien connu, ne cède pas sauf quand elle cède.

Le retour des journalistes a été célébré pendant deux jours. La mort de notre otage au Mali n’a, elle, pas tenu une journée dans la presse. Le Président, martial, a indiqué qu’elle ne resterait pas impunie (la mort, pas la presse), et que des mesures seraient prises. Dans la mesure où nous faisons déjà la guerre au MUJAO, on ne voit pas bien que ce nous pourrions faire de plus, mais admettons. La famille, effondrée, s’est naturellement émue de la différence de traitement, et, loin de tout poujadisme, on ne peut que tousser avec elle.

La mort d’un civil, retraité anonyme un brin inconscient, détenu depuis des mois par des terroristes que nous combattons sans relâche, aurait donc moins de poids que la libération de quatre journalistes. L’affaire rappelle la manière dont l’assassinat des deux journalistes à Kidal, l’automne dernier, avait provoqué une émotion devenue presque de l’hystérie dans certaines rédactions. La vie d’un compatriote est la vie d’un compatriote. Le fait qu’il soit journaliste est une circonstance particulière en raison du rôle de cette profession dans le fonctionnement de notre démocratie, mais une vie reste une vie, et un assassinat reste un assassinat.

Penser que les relations amicales du Président avec l’un ou l’autre des otages de Syrie aient pu peser me met mal à l’aise. Constater que notre sort, aux mains des mêmes barbares, n’a pas le même retentissement en fonction de notre statut professionnel ou social ne peut que jouer en faveur de ceux qui pensent que la République est aux mains de quelques milliers de personnes qui ne quittent pas Paris et confondent la capitale avec le vaste monde.

La joie et le soulagement avec lesquels j’ai appris le retour de Syrie de nos journalistes ne sont pas plus intenses que la tristesse et la colère avec lesquels j’ai appris la mort de notre otage au Mali. J’aimerais être certain que ces sentiments, de joie comme de tristesse, ont été également partagés.

Si ça doit tomber comme à Stalingrad, une fois ça suffit. J’aime autant garder mes distances.

La doctrine américaine a changé, qu’ils disaient. Moitié moins de frappes que l’année dernière, c’est un signe, qu’ils se réjouissaient. Et toujours les mêmes foutaises, répétées comme un mantra, entre jeu de mots mille fois entendu (« La guerre des drones ») et abyssale ignorance aimablement relayée par Arte, décidément plus en pointe dans le domaine des arts vivants que de la guerre aérienne et condamnations morales à deux balles.

Nous avions été quelques uns, pourtant, à contester aussi bien les arguments idiots – car il y en a de fort pertinents, mais encore faut-il les chercher – que les conclusions hâtives quant à l’éventuel renoncement impérial à ses attaques contre les membres d’Al Qaïda. Déjà, au mois d’août 2013, tandis que des idiots, utiles ou pas, glosaient sans comprendre sur le Yémen et voyaient des complots quand il fallait contempler un échec, le discours du président Obama tenu au printemps précédent s’était estompé dans la poussière et la fumée des explosions de Hellfire.

L’insensée banalité des réflexions d’une poignée de stratèges de salon paraissait, désespérément, peser d’un plus grand poids que le travail d’auteurs autrement plus sérieux (parmi lesquels je ne me compte évidemment pas), et il était donc établi pour le plus grand nombre, à la fois que les drones révolutionnaient la guerre et que les Etats-Unis allaient y renoncer. La démonstration était même faite, une fois de plus, qu’une bêtise fausse répétée en boucle a plus de force qu’une vérité manifestement trop complexe pour être livrée au public, et finit même par s’y substituer.

Au Pakistan, soyons juste, il était manifeste, malgré la confirmation, aimablement fournie par Wikileaks, que les autorités d’Islamabad approuvaient officiellement mais en secret les frappes de l’Empire sur le TTP, le réseau Haqqani et les autres petits comiques du coin, que Washington avait levé le pied. Si on en croit le recensement scrupuleusement établi par les concepteurs de l’application Metadata, le dernier raid dans le pays daterait même du 25 décembre dernier. Difficile, dans ces conditions, de ne pas parler de pause.

Seulement voilà, la réalité est toujours différente de celle que décrivent les journalistes qui rédigent leurs articles avant de poser les questions, et qui, en tout logique, ne tiennent pas compte des réponses. Au Yémen, ainsi, les frappes aériennes n’ont jamais cessé, et elles prennent même, depuis quelques jours, une importance rarement vue. Pour une fois, sans doute occupé à nous expliquer comment la libération de nos quatre otages n’est qu’une vaste manœuvre présidentielle, aucun de nos amis bloggeurs omniscients ne s’est penché sur cet intéressant phénomène.

Il y aurait pourtant à dire. On pourrait, par exemple, rappeler que le 31 mars dernier le président yéménite Abd Rabbo Mansour Hadi a publiquement salué les frappes américaines sur son territoire contre les cellules d’AQPA, sans s’attarder, évidemment, sur le fait anecdotique de savoir si elles étaient réalisées par des drones armés, des avions de combat ou des missiles de croisière. Sans doute par pudeur, il n’a même pas précisé que certains de ces raids étaient peut-être le fait de F-15S saoudiens, venus du grand voisin du nord, qui sait ce qu’il doit craindre du groupe jihadiste.

F-15S

Au moins 55 personnes ont été tuées par au moins 5 raids réalisés les 19 et 20 avril contre des bases d’AQPA, et plus que jamais Washington s’engage militairement au Yémen, au profit de Sanaa et d’autres Etats de la région, au Moyen-Orient comme dans la Corne, menacés par cette franchise d’Al Qaïda. Le recours massif à de telles actions confirme, de façon spectaculaire, que la doctrine n’a pas changé (« Hit them wherever we can »), ni même, peut-être, évolué, mais que simplement le contexte politique local pèse plus dans la prise de décision. Il ne s’agit donc pas de doctrine, mais des modalités de sa mise en œuvre, sans aucune remise en question des moyens.

Oui, je sais, tout cela est d’une ébouriffante subtilité.