Le renseignement au cinéma : oser

« Qui ose gagne » dit la devise du glorieux Special Air Service (SAS) britannique, devenue depuis la Seconde Guerre mondiale celle d’autres unités d’élite occidentales. Cette courte formule dit tout de l’ambition, de l’engagement et de l’exigence nécessaires à la réussite d’opérations militaires spéciales, parfois déterminantes, souvent essentielles à la conduite des guerres modernes.

L’audace dans l’exécution n’est évidemment rien sans l’audace dans la conception de telles actions, et il est ainsi vital que les autorités politiques et administratives soient conscientes des capacités de proposition des unités qu’elles entretiennent, parfois à grand frais. La technicité doit nourrir la conception des manœuvres, et permettre ainsi d’offrir aux décideurs le plus large éventail possible d’options. Ce qui vous semblait impossible devient ainsi possible lorsque l’exposition de vos besoins, voire la présentation de l’effet que vous voulez obtenir, rencontre les possibilités offertes par d’autres professionnels, opérationnels, maîtrisant à la perfection leurs moyens et leurs méthodes.

L’association dans l’audace des projets et des capacités peut (devrait ?) donc donner des résultats spectaculaires, sur le terrain (LE TERRAIN, LES GARS !). Dans certains services, cependant, des traumatismes anciens, le plus souvent dus à des échecs, conduisent parfois à des autocensures qui se manifestent jusque dans l’expression même des besoins. Il est alors interdit d’écrire, et même de dire, ce qu’on pense qu’il serait nécessaire de réaliser. A l’audace nécessaire répond ainsi la pusillanimité de ceux qui, oublieux de leur mandat, se concentrent sur la préservation de leurs postes.

De même que les Romains différenciaient le courage de la témérité, il ne faut pas transformer l’audace en irresponsabilité. Les projets les plus ambitieux doivent voir leur faisabilité évaluée finement, tant il est vrai que les services de renseignement, pour d’évidentes raisons, sont plus sensibles que d’autres structures aux échecs, jamais secrets très longtemps. Il faudra d’ailleurs, un jour, laisser les historiens se pencher sur quelques affaires récentes afin de déterminer si certaines actions entreprises n’étaient pas au-dessus de nos forces.

De l’audace, donc, mélange de rigueur et de courage, savant équilibre entre les besoins et les risques, née de la convergence heureuse des expertises des uns et des autres. Bon, évidemment, avec cinq séances de reporting quotidiennes, la hantise du ratage et la nécessité politique de s’agiter, ce n’est pas aussi simple.

The Dark Knight, de Christopher Nolan (2008)

I am Shiva, the god of death!

Après une déjà longue carrière de scénariste l’ayant vu alterner le très bon (la trilogie Bourne, de Doug Liman et Paul Greengrass) et le nettement moins bon (L’Associé du Diable, 1997, Taylor Hackford ; Armageddon, 1998, Michael Bay), Tony Gilroy passe derrière la caméra en 2007 et réalise Michael Clayton.

Truth can be adjusted

Thriller faussement classique, son premier film surprend d’abord par un rythme, lent, presque paresseux, et une ambiance bleutée dans laquelle se meuvent des personnages jamais sympathiques. Scénariste de récits haletants, habitué des intrigues manichéennes confrontant des héros solitaires à des forces supérieures, Tony Gilroy se détache ainsi des trames formatées que lui réclament les grands studios pour réaliser une œuvre personnelle, portrait d’un homme torturé mais lorgnant vers le cinéma politique.

La scène d’ouverture, monologue inquiétant dit par Tom Wilkinson tandis qu’un employé distribue des mémos dans les travées d’une grande entreprise, est déjà intrigante. La suite, qui nous montre un George Clooney tiré d’une partie de poker nocturne et clandestine pour épargner à un chauffard richissime la responsabilité de ses actes, s’achève par l’explosion d’une berline dans un petit matin brumeux, alors qu’il a traversé un champ pour s’approcher de chevaux immobiles. Il est, dès lors, manifeste qu’il nous manque tout un pan de l’histoire et que le film ne sera pas une banale affaire policière au déroulé linéaire comme Hollywood en produit des dizaines par an.

La bande-annonce, qui pour une fois ne trahit rien ou presque, constitue à cet égard une magnifique manipulation du spectateur. Ce qu’on nous a vendu comme étant un thriller à la progression classique, de la présentation de l’intrigue à son issue spectaculaire, est en réalité un récit bien plus riche, décrivant à la fois la calamiteuse gestion par la responsable d’un géant de l’agroalimentaire d’un scandale sanitaire, la lutte désespérée et tardive d’un avocat pour la vérité, et le long chemin d’un homme perdu vers la redécouverte de sa dignité.

Parfaitement écrit et mis en scène, Michael Clayton est également porté par sa distribution, remarquable. Aux côtés de George Clooney et de Tom Wilkinson apparaissent ainsi Tilda Swinton (Oscar du meilleur second rôle féminin en 2008 pour ce film), Sydney Pollack, et une équipe de rôles secondaires tous impeccablement dirigés. L’intrigue, qui renvoie aux plus belles heures du cinéma engagé américain, permet de dresser le portrait de personnages dont pas un ne sourit, tous bloqués dans des situations qui les dépassent et dont ils ne parviennent pas à s’extirper.

Michael s'épanouit pleinement dans son travail.
Michael s’épanouit pleinement dans son travail.

Le cœur de l’intrigue repose sur l’affrontement entre deux malheurs. D’un côté, Clooney campe un homme brisé par ses rêves perdus, ses projets avortés, et qui excelle dans une activité qu’il méprise. De l’autre, Tilda Swinton incarne une dirigeante dont l’attitude glaciale cache une maladive absence de confiance dans ses capacités et qui tente de reprendre le contrôle d’une crise qui lui échappe. L’un et l’autre détestent être à leur place et font pourtant ce qu’ils pensent devoir être fait. Mais, alors que Swinton s’enfonce dans l’illégalité et panique, Clooney s’échine à redevenir ce qu’il était au début de sa vie professionnelle. Ce chemin vers la rédemption n’a rien de mystique, et Clooney portera toute sa vie la trace des années à réparer les erreurs des autres. Le dernier plan du film, en taxi, laisse voir les pensées de Clayton se succéder alors qu’il vient de mettre un point final à un parcours qui avait fini par lui être insupportable.

L’affrontement final, enfin direct, s’il offre au spectateur un moment de catharsis bienvenu, permet au héros de vider son sac et d’humilier enfin un adversaire qui, au-delà des crimes qu’il a commis, incarne tous les puissants devant lesquels Michael Clayton s’est incliné si longtemps.

Si justice est faite, c’est d’abord d’un retour à la dignité dont il s’agit, après un long et tortueux chemin dont on préfère ne rien savoir. Michael Clayton n’a sans doute pas reçu, malgré ses récompenses, l’accueil qu’il méritait. Il deviendra pourtant, à coup sûr, un classique.

« Oh, those Russians » (« Rasputin », Boney M)

L’intervention russe en Syrie semble susciter des espoirs, mais, à dire vrai, on se demande bien lesquels.

Commençons par rappeler que des troupes russes étaient présentes dans le pays depuis bien longtemps, opérateurs des systèmes d’armes les plus complexes, conseillers sur le terrain ou dans les services de renseignement. La Syrie est, après tout, le dernier allié russe au Moyen-Orient, et l’ancienneté comme la profondeur de la relation entre Moscou et Damas expliquent bien des choses depuis 2011, à commencer par la fourniture presque sans limite d’armes et de matériels russes à l’armée syrienne.

Après quatre ans de cet important effort financier et industriel, jamais payé, la Russie se décide donc à intervenir directement et de façon assez conséquente (cf. ici) dans un conflit qui n’en finit pas et déséquilibre toute la région. Avant même les premières frappes aériennes, il était manifeste que Moscou ne s’engageait pas là pour contrer l’Etat islamique (EI) mais bien pour sauver le régime. Les deux missions ne sont certes pas incompatibles, mais il est permis de se demander, à entendre les discours officiels russes mettant en avant la menace terroriste, pour quelle raison précise les décideurs moscovites ont choisi, soudainement, de passer d’une politique de soutien à une intervention armée directe. La réponse est simple, bien qu’assez peu entendue : le régime syrien est, pour faire simple, au bord de l’effondrement.

Après plus de quatre ans de combats d’une rare violence, malgré l’engagement aux côtés des troupes régulières de milices confessionnelles puis du Hezbollah libanais (toujours dans les bons coups, reconnaissons-le), malgré une campagne de répression particulièrement brutale, les autorités syriennes savent qu’elles sont en train de perdre. Il y a quelques mois, le président El Assad lui-même a reconnu que ses forces manquaient de personnels, et une étude des cartes montre, sans ambiguïté, que l’Etat a perdu, sans doute, définitivement, le contrôle de portions de son territoire. Certaines sont désormais administrées par l’EI, et d’autres sont dans les mains des groupes rebelles, jihadistes, islamistes, ou tout ce que vous voulez, qu’ils soient ou non soutenus par les Occidentaux et/ou les pétrothéocraties du Golfe.

La crise des migrants en provenance de Syrie – et d’Irak – fournit une autre confirmation de l’état de désagrégation des pays – en aucun cas des nations – pris dans cette tourmente. Les réfugiés venus de Syrie sont ainsi, en majorité, des chiites venus des zones tenues par le régime. Ils ne fuient pas l’Etat islamique mais leurs propres gouvernants, non pas tant en raison de leur violence qu’en raison de l’imminence de leur chute. On pourra admirer d’ailleurs avec quelle infinie habileté nos propres dirigeants, englués dans l’obsession de l’action à tout prix, fut-elle idiote, ont choisi de frapper l’EI – j’y reviendrai – pour répondre à la fois à la menace terroriste et aux flux migratoires massifs et illégaux alors que ces derniers sont d’abord la conséquence de l’effondrement du régime. Avoir voulu pendant des années le renversement de Bachar El Assad pour, finalement, bombarder ses ennemis, qui plus est avec des moyens dérisoires, avouons qu’il y a du génie dans cette manœuvre.

Les historiens ou les journalistes nous diront peut-être si la décision française de frapper en Syrie n’a pas conduit les Russes, déjà fort contrariés par l’intervention de la coalition, à accélérer la projection de leurs forces dans le pays afin d’y rétablir un semblant de souveraineté et d’empêcher que la Syrien ne devienne une zone de tir libre soumis à la volonté de puissances militaires étrangères. Au-delà des missions affichées, Français, Russes et Américains se sont livrés à une course de vitesse politico-militaire au-dessus de la Syrie afin d’y marquer des points. Les forces russes déployées depuis quelques jours ne sont, par exemple, pas tant tournées vers des actions de contre-terrorisme que vers la défense de l’Etat syrien lui-même. Cette posture explique la présence, notamment, de moyens de défense aérienne et d’intercepteurs dans un pays qui, officiellement, n’est en guerre avec aucun autre Etat. Mais, comme la sagesse populaire le dit si bien, on n’est jamais trop prudent. Les premières frappes semblent d’ailleurs n’avoir pas visé l’EI, alors que Vladmir Poutine lui-même proposait il y a peu de créer une coalition contre le mouvement, mais bien des rebelles soutenus par les Occidentaux, à commencer par les Etats-Unis. Le message est clair, pour ceux qui veulent le lire : la Russie ne vient pas attaquer les groupes jihadistes mais d’abord défendre le régime, y compris contre ceux qui seraient tentés de le faire chuter d’une pichenette finale.

L’intervention russe en Syrie doit donc d’abord être perçue comme un aveu d’échec pour Moscou : quatre années de soutien massif n’auront pas empêché que le régime soit fragilisé au point de nécessiter une aide étrangère, et il n’aura échappé à personne que, quelques jours après les premiers raids russes, il se murmurait avec insistance qu’une offensive terrestre à l’aide d’éléments iraniens se préparait. Il n’est ainsi pas non plus absurde d’imaginer que l’opération russe ait ouvert la voie à une intervention iranienne, en créant un précédent non négociable, alors que Téhéran, seul, aurait rencontré bien plus de difficultés à imposer une telle initiative.

A la différence des Occidentaux, qui souhaitent le départ du président syrien mais n’ont, finalement, rien entrepris de véritablement dangereux pour lui (pour de bonnes et de mauvaises raisons), les Russes se montrent, une fois de plus, d’une grande cohérence stratégique. Leur engagement dans les combats vise à la fois à sauver leur allié/client et à faire que leur voix compte dans le concert, de plus en plus cacophonique, des nations. Il est cependant permis, là encore, de s’interroger sur le réalisme de cette démarche.

On pourra dire ce qu’on veut des Occidentaux, décadents, embourgeoisés – et aussi reptiliens, sionistes et apatrides – mais leur refus de s’engager au sol en Syrie contre l’Etat islamique vise à éviter un enlisement sans retour. Les expériences récentes en Afghanistan, en Irak, mais aussi au Sahel, montrent sans ambiguïté qu’on sait quand on déclenche une opération contre insurrectionnelle, mais pas quand on la finit, ni à quel prix. En intervenant sèchement dans le conflit, et en frappant des alliés des Occidentaux et des monarchies du Golfe, la Russie choisit la voie d’une confrontation indirecte, en droite ligne des tensions qui ne cessent de (re)naître, depuis le soutien aux Serbes de Bosnie à la Crimée en passant par le Kosovo ou même le Venezuela. Sa posture est logique, et ne devrait pas entrainer de condamnation morale, du moins pas de la part d’observateurs vantant leur objectivité. On peut, en revanche, s’inquiéter des conséquences.

Parmi, en effet, les clichés les plus éculés circulant au sujet du jihad figurent l’accusation, récurrente, au-delà du financement – indéniable – des moudjahiddine afghans par les Occidentaux, de la création pure et simple d’Al Qaïda par la CIA. Il va de soi que cette thèse, que l’on retrouve souvent au comptoir du Rendez-vous des Amis et/ou dans la bouche de philosophes chevelus, ne résiste pas à la lecture des milliers de livres et d’articles consacrés au sujet depuis des décennies, mais les mêmes qui la relaient ne professent que mépris pour les faits et les raisonnements construits. Bien peu, ainsi, semblent savoir ce qui arriva à La Mecque en 1979, ou qui fit naître le projet de soutien par les Occidentaux des guérilleros afghans. Surtout, bien peu semblent voir réfléchi aux ressorts du jihad, au premier rang desquels un panarabisme radical mâtiné de religion.

On pourrait ainsi aller plus loin et postuler que le véritable déclenchement du jihad mondial n’est pas le financement de la résistance afghane par les Occidentaux et leurs alliés du Golfe (encore eux !) mais bien l’intervention brutale de l’Union soviétique sur une terre déjà travaillée par le radicalisme religieux. Et ceux qui étudient le sujet et ont lu les écrits des uns et des autres savent bien que les combattants que nous soutenions dans les années ’80 contre l’Armée rouge n’étaient pas acquis aux bienfaits de notre système sociopolitique mais n’étaient que des alliés de circonstance, qui ne nous voyaient pas d’un si bon œil. Les combats en Afghanistan depuis 2001 n’ont fait que confirmer cette vérité, dérangeante en ce qu’elle nous a rappelé que notre messianisme pouvait générer de bien cruels retours de bâton. L’intervention russe vient s’ajouter aux innombrables ingérences étrangères subies par la région depuis un siècle, et elle va immanquablement contribuer à radicaliser un peu plus nombre d’acteurs, déçus par les Occidentaux et consternés par la faiblesse des régimes locaux. Loin d’apporter une quelconque solution, Moscou complexifie et approfondit la crise.

L’intervention russe révèle également une certaine conception de la lutte contre le terrorisme, puisque c’est de cela qu’il s’agit officiellement. Ici comme partout où l’Etat russe s’est engagé contre des insurrections, sa politique a reposé sur l’emploi presque sans limite de la violence. Ce constat, bien sûr, mériterait d’être affiné, mais la pratique sécuritaire russe n’est pas connue pour sa modération ou sa capacité à articuler usage raisonné de la force et prise en compte des revendications ou des motivations de l’adversaire. Je ne critique pas, je constate.

C’est cette doctrine que Moscou projette en Syrie en même temps que ses moyens, et il est permis, au regard du bilan général russe en matière de contre-terrorisme, que cela ne soit pas si pertinent. Dans le Caucase, par exemple, terre disputée s’il en est, les autorités russes, malgré une stratégie d’une rare brutalité, n’ont pas vaincu l’insurrection islamo-irrédentiste, et celle-ci alimente même le jihad syrien. Les discours purement martiaux peuvent bien séduire, mais nous savons bien, en particulier ici, qu’ils cachent souvent une cruelle absence de vision.

L’appétence russe pour la force, si elle fait le bonheur des populistes européens, fascinés par ce qu’ils pensent être de la puissance mais qui n’est en réalité que de la violence, est mise en scène en Syrie. Moscou, qui vient évidemment défendre un allié et s’inviter un peu rudement dans un jeu déjà bien complexe, fournit un story telling rêvé aux trolls qui pullulent ces temps-ci. Ceux qui dénonçaient en geignant l’interventionnisme occidental au Sahel ou au Pakistan et déploraient les frappes de drones et les opérations spéciales au Yémen ou en Somalie, se réjouissent désormais des raids russes à l’aide de bombes lisses, ou observent, pour les plus malins, un silence qu’on imagine volontiers consterné. Et, pour ceux que ça intéresse (alerte percée conceptuelle), il existe une différence de taille entre une bavure, comme à Kunduz, et des attaques délibérées…

Les forces russes actuellement engagées ne sont certainement pas en mesure de porter des coups sérieux à l’Etat islamique. Elles vont essayer de sauver ce qui peut l’être d’un régime honni, et, ce faisant, contribuer à transformer la Syrie en un nouveau point de fixation jihadiste, sans doute le plus important de l’histoire. Le passage de l’URSS en Afghanistan avait fourni à la mouvance jihadiste mondiale ses histoires, ses légendes, et ses premiers leaders, nommés Abdallah Azzam, Oussama Ben Laden ou Ayman Al Zawahiry. Cette nouvelle intervention, qui s’ajoute aux opérations sans cohérence que les Occidentaux mènent depuis quinze ans, ne va apporter aucune solution. Il n’en existe pas de militaire dans l’immédiat, et encore moins de politique, mais on pouvait imaginer que la Russie, qui finit hélas par croire à sa propre propagande, ne se risquerait pas dans un tel bourbier. Au moins sera-t-il passionnant d’observer la version russe de l’imperial hubris que Michel Scheuer décrivait depuis Washington en 2004.

Face aux hésitations des adversaires du régime, la Russie a donc choisi de montrer son soutien à Damas et de tracer une ligne rouge à la façon de Walter Sobchak. Elle n’a, pour autant, aucune autre proposition qu’un retour à la situation ante et révèle, sans surprise, un profond conservatisme stratégique, à l’instar des Occidentaux face au jihad. Chacun d’un côté de l’échiquier, les uns et les autres n’ont, finalement, aucune solution à la crise actuelle et ne font que s’en mêler avec leurs propres biais et leur culture diplomatico-militaire. Il ne reste plus qu’à poursuivre notre contemplation d’un désastre qui ne cesse de s’étendre et de révéler notre impuissance dans un monde dont les bouleversements échappent à tout contrôle.

Pourquoi ils chantent la cucaracha

Décidément doté de tous les talents, Louis-Olivier de Saint-Clar, infatigable aventurier tout autant qu’homme de plume exigeant, marque cette rentrée littéraire par l’audace de son dernier livre Pourquoi ils chantent la cucaracha.

Sous ce titre, dont l’humour glacé et sophistiqué ne doit pas occulter la culture cosmopolite de son auteur, Louis-Olivier de Saint-Clar se livre à un éblouissant exercice d’autofiction que ne reniera sans doute pas Serge Doubrovsky. Délaissant son raffinement intellectuel et sa grande élégance personnelle, l’écrivain baroudeur se glisse ainsi dans la peau d’un abruti à la santé mentale fragile et à la syntaxe défaillante pour se moquer des faux experts qui polluent depuis trop longtemps la scène médiatique nationale.

Faisant montre d’un exceptionnel don comique, Saint-Clar livre en plusieurs centaines de pages un texte à l’incohérence parfaitement maîtrisée, alternant délires politiques, entretiens inventés et expériences opérationnelles fantasmées. Ce faisant, il produit une irrésistible parodie de plusieurs ouvrages publiés récemment à la faveur du naufrage éditorial de maisons pourtant réputées, et renvoie, l’air de rien, nombre de rédactions parisiennes à la faiblesse de leur travail documentaire.

Poussant l’exercice au bout de sa logique, Saint-Clar n’a d’ailleurs pas publié sa dernière production n’importe où. Edité par les Editions du Pilon, une maison bien connue sise dans un paradis fiscal et dont l’actualité mondaine fait le bonheur des tribunaux et de la presse de qualité, il a su trouver dans Guillaume Saurin un complice amusé de cette supercherie littéraire. Ancien parachutiste, véritable légende de l’action clandestine, Saurin, qui est connu pour sa capacité à prendre le RER A sans ticket et dont on dit qu’il savait lacer seul ses bottes de saut à 19 ans, a immédiatement saisi l’intérêt du projet de Saint-Clar, et l’a même incité à forcer le trait d’un texte qu’il jugeait encore trop élégant. Les deux compères, avec Pourquoi ils chantent la cucaracha, ont ainsi produit un véritable monument du pastiche littéraire qui n’est pas sans rappeler, dans ses meilleures pages, les maîtres que sont Jorge Luis Borges ou Umberto Eco. Leur dénonciation de l’imposture intellectuelle de certains n’est pas passée inaperçue et on trouve parmi leurs admirateurs des esprits simples, sincèrement séduits par les élucubrations parodiques de Saint-Clar. L’expérience intellectuelle est ainsi en train de se transformer en phénomène, et il ne fait guère de doute que certains journalistes, peut-être sur M6, tomberont dans un piège si habilement tendu.

En attendant, avec gourmandise, la prochaine tournée de promotion, on ne peut que s’exclamer Chapeau, l’artiste !

« Trying to make some sense of it all/But I can see it makes no sense at all » (« Stuck In The Middle With You », Stealers Wheel)

Personne ne devrait contester le fait qu’il faille, systématiquement, affronter ceux qui pratiquent le terrorisme contre nous. Personne ne devrait non plus contester le fait qu’il faille parfois les affronter par la force armée, lorsque les groupes qui nous menacent se déploient sur des théâtres lointains, qu’ils sont manifestement inaccessibles aux menées de la justice et qu’ils rompent des équilibres stratégiques.

Pour autant, et si on évite de se laisser séduire par les cris de guerre des Guy de Lusignan du pauvres, avides de combats mais incapables d’exposer une stratégie, il est permis de s’interroger sur les buts de guerre de la République. Il n’y a, après tout, pas de honte à s’interroger sur les voies que nous empruntons contre le jihad, car on peut tous vouloir la victoire sans s’accorder sur les batailles qui nous y mèneront – si elles nous y mènent un jour.

De fait, et alors qu’il est manifeste que la France va s’engager en Syrie contre l’EI après avoir, il y a deux ans, voulu s’engager contre le régime que ce même EI combat, quelques questions méritent d’être posées. Commençons par celles-là : si nous intervenons demain contre l’EI en Syrie pour réduire la menace terroriste qui pèse sur notre territoire, à quoi ont donc servi les opérations lancées contre ce groupe il y a un an en Irak ? Doit-on penser que cette évolution a été dictée par les événements de cette année, pas encore achevée mais déjà mémorable ? Doit-on, alors, en conclure, que notre stratégie initiale n’était pas pertinente, voire qu’elle reposait sur une compréhension partielle de la réalité ? Ou faut-il en conclure que nos opérations en Irak ne relevaient pas de la lutte contre le terrorisme mais bien d’un combat mené contre une force politique régionale porteuse de déstabilisation et de dangers – et que nous avons su en profiter habilement pour nous imposer auprès des Etats-Unis ?

Evidemment, si nos actions en Irak n’avaient jusque là, en réalité, que peu à voir avec la défense du territoire national, il va falloir rependre les déclarations de nos gouvernants faites après les attentats du mois de janvier, et constater qu’on a vendu à nos concitoyens une belle histoire. Expliquer que nous affrontions alors l’EI pour des motifs stratégiques sans lien direct avec la sécurité de nos rues est donc si difficile ? Quelle différence y a-t-il, à cet égard, avec l’intervention au Mali ? Faudrait-il ne combattre les jihadistes que s’ils nous menacent directement sur notre sol ? La question n’est pas anodine.

Toujours est-il que l’heure est grave et que, invoquant l’article 51 de la Charte des Nations unies, la France s’apprête à frapper l’EI en Syrie en raison des menaces que le groupe fait peser sur nous. La France n’a pourtant pas été aussi ambitieuse, cet hiver, alors qu’Al Qaïda dans la Péninsule arabique (AQPA) revendiquait fièrement, depuis le Yémen, sa responsabilité dans les attentats de Paris. Il faut dire que dans ce beau pays la pression la plus intense contre les jihadistes est exercée par les Etats-Unis. A l’aide de drones, de missiles de croisière ou de chasseurs, les Américains y réalisent depuis des années des frappes aériennes dont le but est, non pas de détruire AQPA, mais de casser son ossature opérationnelle et ses centres de conception. Cette stratégie, qui ne crée pas de miracles, a le mérite – d’un strict point de vue opérationnel – de peser très lourdement sur les capacités de projection du groupe. Evidemment, le coût politique est une autre affaire…

On peut déjà commencer à tirer des enseignements de la vaste campagne (Pakistan, Afghanistan, Yémen, Irak, Syrie, Somalie, Libye) de frappes ciblées conduite par Washington. Pour qu’elle génère des résultats (militaires, sécuritaires, et donc politiques), une telle stratégie doit reposer sur des moyens solides, puissants, dont les cibles sont fournis par des renseignements exploités très rapidement. Au Sahel, dans un environnement pauvre en objectifs, et le plus souvent hors de toute zone habitée, l’armée française expérimente avec succès, depuis des mois, cette méthode d’élimination de chefs ennemis. En Syrie, en revanche, l’affaire ne va pas être aussi simple.

Ça n’est pas faire preuve de défaitisme, et cela ne relève pas de la trahison, que de noter que nos moyens sont de plus en plus contraints. Comme c’est implacablement rappelé ici, notre participation aux opérations de la coalition contre l’EI est d’abord politique (vis-à-vis de nos alliés comme de nos concitoyens) et il ne faudrait pas que nos dirigeants, grisés par tant de succès (#OhWait), en viennent à croire que nous avons les moyens de mener, seuls, une campagne de frappes ciblées en Syrie contre les responsables de l’EI qui nous visent. Nous sommes sans doute capables d’obtenir quelques résultats, mais il nous sera impossible de les obtenir seuls, et, surtout, qui peut croire qu’ils contribueront à réduire la menace terroriste en France ?

Pour que cela soit possible, il faudrait que notre campagne soit, comme l’a été celle des Etats-Unis entre 2011 et 2013, particulièrement intense. Or, nous n’en avons pas les moyens. Où sont nos drones armés ? Nos missiles de croisière ? Et nos escadrons complets de chasseurs ? Et quid de nos unités spécialisées au sol, confirmant la nature des cibles, voire les éclairant ? Y aura-t-il des membres du COS au sol ? Ou du SA ? S’agit-il, une fois de plus, d’une initiative de quelques uns pour obtenir à Paris des succès qu’ils savent ne pouvoir remporter sur le terrain ?

Posons une autre question : les enquêtes sur attentats commis ou déjoués en France depuis six mois ont-elles tous prouvé en Syrie l’existence d’une centre unique de conception et de projection de la menace terroriste ? On ne le dirait pas, et s’il est clair que nous n’avons pas affaire à des loups solitaires, il est plus que probable que toutes les attaques subies n’ont pas été lancées par une seule structure de commandement. A dire vrai, d’ailleurs, croire cela en 2015 après plus de vingt ans de jihad contre les Occidentaux, révèle une incompréhension très préoccupante du mode de fonctionnement de ces réseaux, complexes et en permanente mutation. Il va falloir dénicher au milieu d’une guerre civile, alors que des dizaines de groupes se déchirent, les petites cellules qui, au sein de l’EI, préparent des attentats. Il y a là de fascinantes perspectives pour un analyste, et un défi gigantesque pour le politique. Quelle sera la sanction des citoyens si des attentats ont lieu alors que nous nous sommes engagés dans une nouvelle guerre justement pour les éviter ?

Tout porte à croire, par ailleurs, que les cellules que nous allons viser sont composées de jihadistes français. Ce sont donc des Français que nous allons tuer – ce qui ne me pose aucun problème – mais il serait préférable que nos chefs aient préparé un argumentaire, car on me dit en régie que ça va quand même secouer un peu dans l’opinion. On verra, alors, quelle est la solidité des positions morales que nous présentaient les défenseurs de la loi sur le renseignement.

Il est d’ailleurs permis, une fois de plus, de s’interroger sur le bienfondé de ce texte. On nous l’a présenté comme la réponse à tous nos problèmes, comme la fondation indispensable à nos services, celle sur laquelle nous allions bâtir notre sécurité, et voilà qu’on nous explique que nous allons finalement faire la guerre en Syrie pour protéger nos villes. A quoi a donc servi le durcissement du mandat de nos administrations spécialisées si, en définitive, nous choisissons d’employer des moyens militaires – qui plus est insuffisants – après avoir reconnu, de surcroît, qu’aucun système n’était infaillible ?

On ne peut pas reprocher à nos dirigeants de ne pas se démener contre le jihadisme. Mais on peut déplorer que toute cette agitation soit manifestement vaine, voire porteuse de dangers plus grands encore que ceux qu’elle est supposée combattre.

Le grappin est notre maître. Il choisit ceux qui s’en vont et ceux qui restent.

Selon un fascinant phénomène qu’il faudra un jour nommer, au chaos des crises moyen-orientales enchevêtrées répond le naufrage intellectuel d’une classe politique française, au pouvoir ou dans l’opposition, en grande partie incapable de penser et de prendre de la hauteur. Il est désormais délicat de moquer les saillies de Donald Trump, Sarah Palin ou Michele Bachman alors que dans l’Hexagone – et on pense ici très fort à Renaud – se multiplient les déclarations les plus imbéciles au sujet de la Syrie, de l’Irak, de l’EI et de ces milliers de malheureux qui fuient des guerres que nous avons déjà perdues.

Donné éliminé au premier tour de la prochaine élection présidentielle par un récent sondage, désavoué quotidiennement par la situation économique, ridiculisé par la chancelière allemande dont le portrait est promené triomphalement dans les rues irakiennes pour sa politique d’accueil des migrants, notre Président en est réduit à envisager des frappes aériennes en Syrie contre nos ennemis de l’Etat islamique. Personne n’est dupe quant à l’efficacité militaire de ces éventuels raids, que notre armée, déjà sur engagée, réalisera avec le génie de l’adaptation qui fait sa légende, mais il s’agit pour un homme dont le mandat ressemble de plus en plus à un chemin de croix, de montrer qu’il agit et qu’il fait face.

Paradoxalement, c’est donc un homme de gauche qui aura multiplié les opérations militaires extérieures, qui aura déployé la troupe dans la rue, fait voter une loi sur le renseignement dont le ministre de l’Intérieur a pratiquement avoué devant les ASI qu’elle ne servait à rien (ici), après avoir sensiblement réduit les moyens de nos forces armées. La cohérence, on vous dit.

C’est devenu la mode, la tendance : quand ça ne va pas, on déploie l’armée, pour la sécurité publique, contre les orages, et désormais contre les migrations de masses. On voulait bombarder les passeurs en Libye, et voilà qu’on veut intervenir au sol en Syrie. Tout cela révèle un terrible manque de stratégie, celle-ci ayant été remplacée par des coups médiatiques dont le but est de faire croire qu’on a des idées alors qu’en réalité on ne fait que s’agiter comme une mouche dans un bocal.

Des frappes aériennes françaises contre l’EI en Syrie seraient-elles susceptibles de modifier la situation actuelle ? Il est permis d’en douter alors que la campagne aérienne contre le mouvement jihadiste est essentiellement le fait des Etats-Unis, qui réalisent une écrasante majorité des raids. Notre participation à ce volet d’Inherent Resolve ne serait que symbolique, et s’il flatterait en effet notre goût de l’action et de l’aventure, il ne pèserait pas lourd en raison de la faiblesse de nos moyens. Il ne s’agit donc que de gesticulations, d’amples effets de manche destinés non pas à nos alliés mais à la population. Celle-ci, émue par les migrants mais qui ne semble pas vouloir aller au bout du raisonnement, demande des actes et semble estimer que de nouvelles opérations lui permettront de gérer sa frustration.

Je n’ai, évidemment, aucune réticence de principe à des actions militaires contre l’Etat islamique, Al Qaïda ou n’importe lequel de ces groupes jihadistes qui nous défient depuis des années. Je ne me contente pas, en revanche, à la différence de quelques uns, des déclarations martiales et des nuages de poussière soulevés par les GBU. J’ai besoin de savoir, en tant que simple citoyen, où nous mène cette stratégie, quels buts elle poursuit, et j’ai d’abord besoin de savoir si nos arsenaux sont à la hauteur de nos ambitions. Il est permis d’en douter. S’agissant, même, de l’argument selon lequel ces frappes permettraient de réduire la menace terroriste sur notre sol, je me permets de rappeler que les attentats de cette année ont été commis alors que les Etats-Unis menaient une campagne aérienne depuis déjà six mois. Je dis ça, c’est pour aider.

Il n’est pas, ici, inutile de rappeler que nous sommes déjà engagés au Sahel. La situation au Mali est loin d’être idéale, toute la région est sur la voie de la déstabilisation, mais nos gouvernants observent à ce sujet un silence modeste. Quant à nos médias, on sent bien qu’un vol en hélicoptère et une matinée avec le REP les a convaincus du succès durable de notre intervention. Est-il besoin d’ouvrir, avec la régularité d’un métronome, des nouveaux fronts qui ne nous apportent qu’une gloire éphémère mais des responsabilités durables ?

Les frappes aériennes qu’on nous promet en Syrie seraient, par ailleurs, justifiées par le tragique et spectaculaire afflux de réfugiés. Celui-ci, faut-il le rappeler, ne date pas d’hier et il aura donc fallu la photo d’un petit garçon mort sur une plage turque pour que nos concitoyens réalisent que la guerre civile syrienne n’était pas seulement un concept historique abstrait mais une terrible réalité. Comme toujours soumis à l’opinion, nos dirigeants ont rapidement changé les positions qu’ils affirmaient si fermement au printemps afin de répondre à la soudaine prise de conscience de nos concitoyens. Ce n’est pas comme si on parlait de centaines de morts en Méditerranée depuis des mois…

Désireux, et on le comprend tant la tâche est immense, de se doter au plus vite d’une carrure présidentielle, Xavier Bertrand, qu’on ne savait pas si en pointe sur les questions de sécurité internationales, ne veut pas seulement des frappes aériennes. Il veut une intervention terrestre, « au plus vite », et il l’a même écrit au Président. Sa lettre, cependant, n’est qu’une suite de vœux pieux évitant soigneusement toute piste concrète, toute proposition sérieuse et, surtout, postulant que tous les réfugiés venus mourir à nos portes quittaient leurs pays en raison des horreurs commises par l’EI. Comment expliquer, alors, la présence de toutes ces nationalités ? (Le tableau infra a été réalisé par Les Décodeurs)

D'où viennent les migrants ?

Il se trouve, en effet, que les enquêtes menées par les journalistes auprès des réfugiés depuis quelques jours mettent autant en avant les violences de l’EI que celles du régime syrien. Les études des ONG disent la même chose, mais nos hommes politiques n’ont que faire des faits, des données brutes, et même des conséquences de leurs actes. Des réfugiés fuient la Syrie ? L’EI est en Syrie ? Alors frappons l’EI en Syrie avec ce qu’il nous reste de force armée, et tentons de faire croire que nous allons ainsi réduire la menace terroriste et réduire les flux migratoires. Le raisonnement, repris en chœur par tous les ténors qui se voient un destin, est d’une telle médiocrité qu’on se croirait devant Bob Roberts, le brulot de Tim Robbins (1992).

S’agissant des flux migratoires, on voit mal comment une intervention terrestre en Syrie, sans objectif politiques et opérationnels précis, pourrait réduire le nombre de départs. Voulons-nous croire que Damas va accepter sur son territoire des troupes étrangères, occidentales et/ou arabes ? Nos stratèges ont-ils récemment étudié la composition du Conseil de sécurité des Nations unies et observé les positions russes, par exemple ? Voulons-nous croire que notre armée de terre est prête à se déployer dans un pays où il n’y a que des coups à prendre et où il sera d’une complexité abyssale de créer des zones sous contrôle international ? M. Bertrand, qui aime à faire des propositions martiales, est-il prêt à encaisser les conséquences d’un attentat commis contre nos troupes en Syrie, où nos ennemis sont nombreux – et bien plus dangereux qu’au Sahel ?

Qui, par ailleurs, croit vraiment que des opérations terrestres en Syrie n’entraîneront pas des représailles en France, où nos services sont, comment, dire, déjà pas mal occupés ? Quelle est notre stratégie ? En avons-nous une, d’ailleurs ?

Faire la guerre à l’Etat islamique, à Al Qaïda, et aux groupes jihadistes ? Oui, EVIDEMMENT, mais nous ne devons pas tomber dans les pièges que des acteurs plus habiles que nous tendent. Intervenir en Syrie sans objectif sérieux pour le seul plaisir de réaliser des briefings ? Prendre le risque de prolonger l’existence du régime syrien alors que depuis des décennies il est un de nos plus farouches adversaires et que nous soutenons son opposition depuis quatre ans ? Favoriser le passage à l’acte de jihadistes qui verront dans une opération terrestre une nouvelle et insupportable – à leurs yeux – ingérence occidentale ?

Notre impuissance politique, ou notre incapacité à concevoir une authentique stratégie, nous conduit à nous lancer dans des actions improvisées, qui ne sont que des manœuvres de communication, sans d’autre ambition que de faire croire qu’il y a un quelqu’un à la barre. Nos opérations militaires sont de plus en plus dictées par des réactions émotives et non par une réflexion solide. Nos soldats sont ainsi devenus des variables d’ajustement au service d’une pratique de la politique irresponsable et, de plus en plus souvent, teintée de démagogie et de populisme. On attend toujours qu’une de nos actions nous donne, enfin, l’initiative.

Air combat maneuvering is a full-brain task

Quitte à écrire un recueil de souvenirs, autant qu’ils soient vrais et intéressants. C’est exactement à cet exercice que s’est livré Dave Baranek (indicatif radio : Bio) dans son livre Topgun Days: Dogfighting, Cheating Death, and Hollywood Glory as one of America’s Best Fighter Jocks (Skyhorse Publishing, 2010, 320 pages).

Top Gun Days

Rêvant, depuis son adolescence, d’intégrer l’aéronavale américaine, il travaille d’arrache-pied et parvient, diplômé de Georgia Tech, à intégrer l’école de Pensacola, en Floride. Là, en raison d’une vue déclinante, il renonce au pilotage et devient officier radar (RIO), ce qui le place quand même à bord d’un chasseur. Affecté à la fin de ses classes à la flottille VF-24 Figthing Renegades, il part pour Miramar et embarque ensuite à bord de l’USS Constellation (CV-64).

VF-24

Nous sommes en 1981, et à la lecture du récit de Baranek, on a bien l’impression que les budgets sont illimités. Vols quotidiens, entrainement permanent, interceptions et escortes d’appareils soviétiques, les pilotes de la Navy ne s’ennuient pas et l’auteur nous plonge dans le quotidien de la chasse embarquée américaine. Des heures à patienter en salle d’alerte aux combats tournoyants avec les coéquipiers, de catapultages en appontages, le texte ne nous dissimule rien des grandeurs et des servitudes des hommes de l’aéronavale.

Baranek, dont l’enthousiasme n’a visiblement pas faibli, raconte tout cela avec force détails, mais aussi avec humour, et même autodérision. Les anecdotes sont innombrables, tout comme les petits détails, très instructifs. Il faut dire que Bio n’a pas la carrière de tout le monde. Il échappe ainsi de peu à la mort après la chute de son F-14 à l’eau, dans l’Océan Indien, à la suite d’un défaut des brins d’arrêt. Le récit qu’il fait de cet accident est saisissant et constitue un des points forts du livre.

Baranek est aussi un photographe de talent, et certains de ses clichés, comme ceux de son camarade de jeu C.J Heatley, figurent parmi les plus beaux que l’on puisse trouver du F-14 de la grande époque. Ainsi, cette image d’un F-14A de la VF-24 :

F-14A

Sélectionné ensuite pour Top Gun, il y suit les cours de la célèbre école en 1982 et y est approché afin d’y devenir instructeur à son tour. L’idée fait son chemin et le voilà, en 1984, membre de la prestigieuse unité, chargé des cours sur la menace aérienne soviétique contre les bâtiments de la Navy. On le suit alors dans toutes ses activités, des salles vides où il répète aux dogfights au-dessus des ranges de Yuma, d’El Toro ou de Fallon.

Ces passages sont, une fois encore, passionnants et on sent Baranek encore ébloui et surpris d’avoir été là à cette époque. C’est dans cet état d’esprit que l’état-major de la Navy le trouve et le choisit pour coopérer avec l’équipe de production du film que prépare le cinéaste britannique Tony Scott sur l’école. Baranek fait même partie des équipages qui tournent les séquences aériennes – le copilote du F-5F/MiG-28, c’est lui – et donne un sérieux coup de main aux dialoguistes en ajoutant quelques expressions techniques. Il figure même au générique :

La gloire, baby !

F-5F Tiger II / MiG-28

TopGun Days est un livre sans prétention, qui se doit de figurer dans toute bibliothèque consacrée à l’aéronavale US. Dave Baranek est un auteur attachant, qui ne cache rien et parvient à mêler le quotidien le plus banal au mythe. Son récit s’achève alors que le film est un succès, et on ne saura donc rien de la suite de la carrière de Bio. Son compte LinkedIn nous renseigne cependant à ce sujet : brièvement affecté après Top Gun à la VF-124, il intègre ensuite la VF-2, passe des examens, travaille en état-major, et finit par commander la VF-211. Un sacré parcours, donc, et un sacré témoignage. A lire.

Dave "Bio" Baranek

Le bourreau des légendes

Quel service de renseignement intégrer quand on a soif d’aventure et que l’on veut servir les valeurs les plus élevées ? Vers quelle unité des forces spéciales se tourner ? Quelle organisation saura, mieux que les autres, répondre à votre ambition ? La réponse est simple : rejoignez Jack Crow et son équipe – si les jurons ne vous rebutent pas trop.

Jack Crow, il faut le dire, n’est pas le premier venu. Il ne planque pas des jours dans une vieille camionnette devant une mosquée londonienne vide, il n’invente pas des entretiens avec des diplomates américains, il n’écrit pas d’autofiction publiée ensuite comme une  enquête de terrain. Non, Jack Crow ne fait rien de tout ça, car lui, il tue des vampires pour le compte du Vatican. Avouez que ça claque.

Crow est un mercenaire en mission pour le Seigneur et, à la tête d’une bande de furieux, il écume le sud-ouest des Etats-Unis à la recherche de goules, de morts-vivants et de vampires qu’il extermine dans le cadre d’un ambitieux programme clandestin. Heureusement que M. Chamayou n’est pas au courant, il nous sortirait un livre. Ou pas, d’ailleurs, car nos héros ne sont pas vraiment éloignés du champ de bataille : au fusil, au pieu ou à l’arbalète, ils sont au plus près des combats contre les créatures qu’ils pourchassent. Et ensuite, ils boivent et fréquentent des tapineuses – ce qui correspond probablement à la vision qu’ont certains de nos commentateurs de la virilité guerrière.

C’est en 1998 que John Carpenter, maître du film d’épouvante, adapte à l’écran le roman de John Steakey Vampire$ (1991, Roc Box, 357 pages). Le scénario, en réalité, est très éloigné du récit original, et Carpenter fait de son film une série B réjouissante, jamais très éloignée de la parodie. Badass as ever, James Woods, qui incarne Jack Crow, fait de son personnage une réplique du policier de La Manière forte (The Hard way), la comédie policière de John Badham sortie en 1991 (avec Michael J. Fox, Stephen Lang et Luis Guzman), violent, grossier, impatient, ne cessant de toiser le monde avec arrogance et ironie, le genre de gars qui vous dit « c’est sale, mais il faut le faire, et c’est moi qui m’y colle, alors viens pas me gonfler ».

Vampires Vampire$

Le film de Carpenter mélange les ambiances, et on passe du western crépusculaire au film noir en passant par le road movie et même le survival movie. Comment, ainsi, ne pas penser à Alien (1979, Ridley Scott) et à ses dérivés lors de certaines séquences ? L’histoire, de toute façon, n’a ici guère d’importance, et les péripéties sont attendues. Les acteurs, manifestement en roue libre, semblent jouer sans retenue. Woods, on l’a vu, est un homme en colère, bien décidé à descendre à peu près tout ce qui se dressera sur son chemin, et à ses côtés Daniel Baldwin (le frère des autres) campe un adjoint un peu lourd mais touché par l’amour. Sheryl Lee, à peine vêtue, apporte quant à elle la tension érotique sans laquelle on ne saurait concevoir un film sur des vampires. Face à eux, Maximilian Schell, le grand acteur autrichien bien connu à Hollywood, donne un peu de classe à tout cela tandis que Thomas Ian Griffith cabotine en vampire en chef.

Les plus attentifs pourront, par ailleurs, noter que l’hôtel dans lequel se réfugient nos fuyards, le Plaza Hotel, à Las Vegas, au Nouveau Mexique, est celui dans lequel vient à son tour se cacher Josh Brolin dans le chef d’œuvre des frères Coen No country for old men (2008), d’après Cormac McCarthy. Et les plus attentifs des plus attentifs reconnaîtront dans l’automobiliste auquel on vole sa voiture Frank Darabont, le réalisateur de deux très grands films sur la prison, Les Evadés (The Shawshank Redemption, 1994) et La Ligne verte (The Green mile, 1999), tous les deux tirés de romans de Stephen King.

Jack Crow et sa bande
Jack Crow et sa bande

Vampires, mis en musique par Carpenter lui-même, est sans aucune prétention et se révèle très distrayant. Sa seule originalité réside dans le personnage de Jack Crow. A la différence de nombre de survival movies, le héros de Vampires est, en effet, le traqueur initial, qui doit à son tour se défendre contre sa proie. Le changement de perspective est assez amusant pour être souligné.

Bref, si vous vous ennuyez au bureau, rendez-vous à Monterey, où le père Guiteau vous présentera à Crow. Pas sérieux, s’abstenir.

La peur ! Voilà ce qui bâillonnera les systèmes séditieux.

A l’occasion de l’enquête sur l’attentat du RER Port-Royal, le 3 décembre 1996, les services de sécurité découvrirent que quelques jours avant la tragédie – toujours sans coupables, près de 20 ans après – une charge explosive avait détruit, dans la lointaine banlieue parisienne, un modeste cabanon de jardin. Les policiers estimaient alors que cette explosion avait été causée par les terroristes du RER testant leur bombe, et je me souviens même que les responsables de l’enquête pensaient que l’artificier (du GIA ? du GICM ? On se le demande) avait alors été blessé.

Si personne ne discute le caractère terroriste de l’explosion d’une charge dans une rame de RER à Port-Royal, il est tout aussi évident que la destruction du cabanon n’est pas attentat terroriste. Les différences ? Pas de victime, pas de témoin, pas de revendication, aucun dégât notable, et donc ni couverture médiatique ni conséquences sur la population et donc, in fine, aucun effet politique.

Choix politique et opérationnel, le terrorisme, comme cela a déjà été dit à de nombreuses reprises, cherche à exercer une pression sur des forces politiques que les auteurs des attentats estiment devoir frapper pour obtenir leur attention. La réussite de ce projet nécessite donc que l’attentat soit – ceci étant dit très froidement – un succès, mais selon quels critères peut-on le mesurer ?

Le terrorisme, comme la guerre, est une forme, certes sauvage, de dialogue entre des forces politiques antagonistes. Ce dialogue inclut les populations, caisse de résonnance relayant vers leurs gouvernants les messages émis par les terroristes. A ce titre, c’est l’effet sur la population qui est donc naturellement recherché par les terroristes. Plus ceux-ci connaissent la société qu’ils visent, plus le choix de leurs cibles est pertinent.

Plusieurs options s’offrent à eux, qui peuvent toutes être associées en une infinité de combinaisons : tuer en grand nombre, s’en prendre à des lieux de la vie quotidienne (transports, voie publique, etc.), détruire des bâtiments symboliques (Etat, culture) et/ou à valeur historique, utiliser des explosifs, des armes à feu, des armes blanches, engager un ou plusieurs terroristes, frapper simultanément ou séquencer les attaques, etc. En fonction du pays, du contexte sociopolitique, quelques morts ici feront vaciller le système alors qu’ailleurs un carnage restera sans effet durable.

Si un attentat est le résultat d’un compromis entre de nombreux facteurs (cible, moyens, timing, technicité des auteurs, etc.), ses conséquences sont également le reflet d’interactions très complexes (évoquées, par exemple, ici ou même ). Ne nous leurrons pas, en effet, et soyons bien conscients de ce fait, central : nous, au final, nous décidons en grande partie du succès d’un attentat terroriste. Nos réactions, immédiates puis durables, envoient aux terroristes des messages quant à notre détermination, notre volonté de combattre, ou notre complet désintérêt pour la cause défendue, ou, au contraire, notre effroi, notre crainte infinie et notre capitulation imminente. Elles sont relayées, interprétées (parfois sur interprétées) par les autorités qui sont la cible ultime de l’attentat.

Nos réactions à la violence terroriste ne peuvent évidemment pas être celles de surhommes ou de héros antiques. Face aux morts, aux blessés, aux destructions et aux drames, personne n’attend de nous une totale insensibilité. Certains attentats, d’une ampleur proprement terrifiantes (New York ou Washington en 2001, Beslan en 2004, Londres en 1993, Beyrouth en 1983, Lockerbie en 1988, Oklahoma City en 1995, etc.) ne peuvent d’ailleurs pas être provoquer d’autres sentiments que la colère et la tristesse.

L’effet de surprise, pourtant, devrait s’estomper. Que les passagers du Thalys du 21 août soient encore sous le choc est parfaitement compréhensible. Faut-il, pour autant, que nous tremblions tous en montant dans un train ? Nos dirigeants, qui refusent d’admettre leur impuissance opérationnelle comme leur absence de réflexion stratégique, ne font-ils pas le jeu des terroristes en multipliant les initiatives absurdes, sans aucune valeur tactique et dont la seule logique est celle de la communication de crise ? On sait bien que le contre-terrorisme est politique tout autant que l’est le terrorisme, mais la meilleure posture ne serait-elle pas un silence solide et attentif ? « Je vous ai entendus, ennemis de la République, j’ai ramassé nos morts et recueilli nos blessés, mais vous me voyez solide comme jamais, ni terrorisé ni même impressionné ». On rêve d’entendre un ministre prononcer ces mots au lieu d’annoncer la création d’une ligne téléphonique SOS Complot jihadiste.

Comme je l’écrivais au printemps au sujet de l’attaque informatique dont a été victime TV5, les autorités, par leurs réactions brouillonnes et/ou improvisées, démultiplient les effets des attaques des terroristes. Ceux-ci, en raison de leur médiocrité technique, que ce soit à Villejuif, Saint-Quentin-Fallavier ou à bord d’un train, n’en espéraient sans doute pas tant, et on se surprend à frissonner en pensant aux mesures qu’on nous servira lorsque la France aura été visée par un attentat terroriste commis par des gens autrement plus sérieux. Après tout, il serait bon que certains de nos concitoyens, qui appellent à la création de milices armées au moindre retard dans le courrier, se préparent à bien pire que les attentats du mois de janvier dernier. On les verra alors à l’œuvre, ceux qui invoquent sans cesse l’esprit de la Résistance mais ne jurent que par la révolution nationale du Maréchal.

Pour l’heure, face à des attaques régulières mais de faible intensité menées par un ennemi qui ne cesse de nous frapper et de nous menacer depuis plus de vingt ans, pourquoi exprimer la moindre surprise ? Pourquoi, en réalité, être soumis aux événements ? Pourquoi vouloir évacuer l’Etat de droit, le code pénal, la justice, les règles administratives qui font de notre pays une démocratie alors que, de toute évidence, la France n’est pas l’Irak ou le Mali et que notre système politique n’est pas en danger de mort – ni même en danger tout court, d’ailleurs ? A quoi bon, en réalité, citer à longueur de journée Churchill ou Clemenceau alors que nous ne sommes manifestement pas dignes d’eux ?

Il va y avoir, sans nul doute, d’autres drames, certains peut-être dus à des erreurs de nos services, d’autres simplement causés par un ennemi qui manœuvre et innove, mais ça ne nous fera pas trembler plus que de raison. Ce sont ceux qui hurlent le plus et réclament les mesures les plus exceptionnelles qui ont le plus peur. Ils ne sont pas dignes – de nous.

« Caught up in a whirlwind, can’t catch my breath/Knee deep in hot water, broke out in cold sweat. » (« Tightrope », Stevie Ray Vaughan)

Morten Storm a, très tôt, fait le choix de l’action et de l’aventure, au mépris du danger et de tous les conformismes.

Adolescent difficile, délinquant juvénile, membre émérite du chapitre danois des Bandidos, notre homme mène pendant des années une vie de bâton de chaise, faites de matches de boxe, de bagarres, de came et de jeunes femmes pas spécialement farouches. Jusqu’à sa rencontre avec la foi. Sans doute convaincu par un chevalier Jedi de l’inanité de son existence, Morten Storm trouve dans l’islam toutes les réponses qui lui faisaient défaut et devient un fervent musulman.

Rapidement séduit par une pratique intransigeante de sa nouvelle religion, Storm dérive vers le salafisme et intègre progressivement des cercles radicaux, jusqu’à fréquenter d’authentiques jihadistes. Marié, il entreprend de se rendre au Yémen pour y suivre un enseignement conforme à ses croyances et, de fil en aiguille, s’approche des cellules d’Al Qaïda dans le pays. Il en vient à rencontrer le sheikh Zindani, honorablement connu, et même Anwar Al Awlaki, déjà considéré par ses pairs comme une étoile montante du jihad.

Storm, évidemment, ne passe pas inaperçu (un grand gaillard comme ça, vous pensez) et attire l’attention du PET, le service de sécurité intérieur danois, tout comme celle du Security Service britannique (ex-MI5). Approché, il rejette brutalement les démarches des policiers et s’enfonce un peu plus dans le jihad, en particulier dans le domaine du financement.

Puis vient le retournement de situation. Soudain ramené aux pénibles réalités de la cause qu’il a embrassée, Storm décide de céder aux sirènes des services de sécurité, qui s’intéressent de près à ses relations avec Al Awlaki, la « superstar du jihad ». Passé en quelques heures du statut de converti radical à celui d’infiltré de haut niveau, Storm entame une fascinante carrière d’agent, traité par les Danois, les Britanniques puis les Américains, dont l’objectif est l’élimination de l’idéologue d’AQPA.

Tout cela, et bien plus, Storm l’a raconté, avec l’aide de Paul Cruickshank et de Tim Lister, dans un ouvrage hors du commun, Agent Storm: My Life Inside al Qaeda and the CIA, paru en 2014 aux Etats-Unis (Atlantic Monthly Press, 320 pages) et publié en France par Le Cherche Midi (2015, 504 pages).

Agent Storm

Le récit du parcours de Storm au sein de la mouvance jihadiste en Europe constitue un témoignage véritablement exceptionnel, offrant à la fois une description dynamique des réalités les plus concrètes des réseaux islamistes radicaux et une plongée, parfois franchement hilarante, au cœur d’une complexe opération tripartite de renseignement au Yémen. Les services danois, en particulier, y sont décrits sans concession, et je dois avouer avoir jubilé en lisant les dérives en tous genres d’un partenaire européen particulièrement pénible lorsque j’avais encore un métier honorable.

Confirmant la vieille règle selon laquelle les mythomanes, affabulateurs et autres escrocs n’ont ni humour ni détails à raconter (et pour cause), le texte de Storm fourmille de petites remarques amusées, d’autodérision et de faits amusants. L’auteur, dont les affirmations ont été confirmées par Paul Cruickshank et Tim Lister (on ne dira jamais assez à quel point le travail d’éditeur est indispensable, #jemecomprends), n’est de toute façon pas un individu ordinaire.

Ses motivations sont, en effet, complexes, et Storm, dans le jihad comme dans le contre-jihad, semble avoir cherché à donner un sens à sa vie, à être valorisé par des gens qui l’appréciaient, et même à avoir gagné de l’argent. Idéaliste et vénal, faible mais courageux, son profil et son parcours d’islamiste radical converti devraient faire réfléchir ceux qui parlent trop vite…

Son livre, qui a été largement promu dans les médias (ici, ici, ici ou , par exemple) va être prochainement adapté par le grand Paul Greengrass, dont on connaît l’appétence pour les affaires de renseignement. Nul doute que Morgen Storm, qui n’est pas connu pour son humilité, sera sensible à cet hommage.

Quoi qu’il en soit, il faut, d’ores et déjà, placer Agent Storm: My Life Inside al Qaeda and the CIA aux côtés du livre d’Omar Nasiri, Au cœur du jihad, qui traitait d’une génération précédente. Un document indispensable.