En territoire indien

Trois ans après le déclenchement de l’opération Serval au Mali contre AQMI et ses alliés, l’opération terroriste commise à Ouagadougou, les 15 et 16 janvier, rappelle que la France est confrontée aux limites de sa présence dans la région. L’intervention militaire déclenchée le 11 janvier 2013, authentique succès tactique, n’avait évidemment pas éradiqué les terroristes, comme le souhaitait le Président – dont les ambitions dans le domaine sont d’un constant irréalisme – mais elle avait permis à la fois le rétablissement de la souveraineté du Mali sur l’ensemble de son territoire et infligé des coups sévères aux jihadistes. Il est évidemment inutile de rappeler ici à ceux qui ne veulent rien comprendre que ces terroristes étaient présents et actifs dans la région bien avant la révolution libyenne. Un simple coup d’œil à la chronologie récente devrait permettre de lutter contre ce pitoyable lieu commun, mais encore faut-il avoir cette rigueur élémentaire.

Toujours est-il que les victoires initiales remportées par Serval n’avaient, sans surprise, rien réglé. Chassés, affaiblis, les jihadistes avaient su, comme sur d’autres théâtres, se disperser, se renforcer patiemment, et, utilisant notre impatience à leur avantage, attendre que le temps jouât en leur faveur. Finalement conscientes que la présence de nos troupes serait nécessaire bien plus longtemps que prévu, les autorités françaises avaient, pour dire les choses simplement, intégré les moyens et la mission initiale de Serval à l’opération Epervier pour créer le dispositif Barkhane.

Barkhane

Barkhane n’est, ni plus ni moins, qu’une opération de contre-insurrection régionale menée par la France sur les territoires de cinq pays (Mauritanie, Mali, Burkina-Faso, Niger, Tchad, Mauritanie) avec l’accord, évidemment, de ceux-ci, afin de lutter contre les réseaux jihadistes. Il s’agit, ainsi, de dépasser les contraintes imposées par les frontières (et dont se jouent les terroristes) et de mener une action militaire cohérente et sans entrave. Le dispositif français, sans jamais l’avouer, est surtout conçu pour pallier les nombreuses insuffisances des forces locales et mener une politique que personne ne semble capable de conduire dans la région puisque la seule véritable puissance de la zone, l’Algérie, brille par son absence – et ce depuis 2009 et le sabordage de son propre dispositif. Alger, d’ailleurs, n’agit qu’en sous-main, surtout au Mali, et sans vraiment peser. On ne peut que le déplorer.

Quel que soit le discours officiel des diplomates et des militaires français, l’opération Barkhane doit être vue comme la reconnaissance par Paris de l’échec des indépendances de ses anciennes colonies. Laurent Bigot, qui a écrit ici une lumineuse tribune, avait chèrement payé en 2012 sa franchise et sa lucidité. Comme de juste dans notre admirable monarchie républicaine, on tue le messager pour ne surtout pas prendre connaissance du message.

Après des années, sinon des décennies, de formations, de stages, d’opérations conjointes, les forces de sécurité locales sont en grande partie inopérantes. Parfois dirigées par des hommes dont les compétences pèsent moins que leurs affiliations, mal équipées, parfois à peine payées, elles sont plus souvent un instrument de stabilité au service du régime que de véritables outils de souveraineté. La faute n’en revient pas aux hommes et aux femmes qui les composent mais bien à leurs dirigeants et à ceux qui les soutiennent, en Europe ou ailleurs. La lecture de certains rapports avant leur caviardage ou leur réécriture complète, à Bruxelles ou à Paris, est à cet égard édifiante. Il suffit, pour s’en convaincre, de lire avec attention les communiqués de l’état-major français : les troupes de Barkhane frappent le plus souvent seules, et se contentent de conduire avec les unités nigériennes ou tchadiennes des ratissages au cours desquels on tire finalement assez peu. Au moins sont-ils le prétexte à de beaux sauts de guerre sur la passe de Salvador qui font les délices des afficionados sur Facebook.

Déployée sur trois pays, l’opération B arkhane concerne, en réalité, toute la région, de la Mauritanie et du Sénégal jusqu’à Djibouti. Les moyens qui y sont déployés, malgré leur importance (3.500 hommes, des avions de combat et de transport, des hélicoptères, etc.), paraissent bien insuffisants : ils sont supposés agir directement sur un territoire (Mali + Niger + Tchad) dont la superficie équivaut à celle de l’Inde. Avouons que ça fait peu d’hommes pour beaucoup de kilomètres carrés, et ce d’autant plus que la France n’a pas que ce fer au feu. Elle combat également en Syrie, en Irak, en RCA et semble même envisager d’aller refaire un tour en Libye. Republican hubris

A la faiblesse des moyens engagés s’ajoute la complexité d’une crise sans solution simple ou rapide. Le Sahel, ou la BSS si l’on reprend la nomenclature officielle française, constitue un fascinant cas d’école. Crise régionale, il est aussi composé de crises locales aux causes bien connues mais que personne ne parvient pour autant à résorber : tensions entre communautés, crises économiques (parfois structurelles), gouvernances imparfaites (voire franchement néfastes), phénomènes de regain religieux, etc. Rien de tout cela ne se règle à coups de discours enflammés et de plans technocratiques dont l’échec n’est pas politiquement envisageable. La stratégie française au Sahel contre les jihadistes n’en est ainsi pas une, et elle relève de la tactique : incapable, pour des raisons évidentes, d’apporter des réponses à des crises aussi anciennes et aussi profondes, que le jihadisme phagocyte et recycle, Paris met en œuvre une politique anti terroriste admirable dans son exécution et parfaitement inefficace à moyen terme.

On devrait savoir, pourtant, que la réponse militaro-sécuritaire ne peut être qu’une composante, indispensable mais insuffisante, d’une stratégie réellement ambitieuse contre le jihad. Vous me répondrez qu’il n’y a aucune raison qu’un Etat aussi aveugle aux défis qu’il affronte sur son propre territoire soit capable de faire preuve de lucidité hors de ses frontières, et vous aurez cruellement raison. A ce stade, à l’efficacité tactique des unités déployés répond l’absence totale d’impulsion politique de la part des autorités françaises à l’égard des gouvernements locaux. Aucune critique publique n’est formulée envers certains, malgré leur pratique du pouvoir, et ce silence nourrit évidemment la rancœur de bien des acteurs. De sauveurs, les militaires français sont ainsi devenus des occupants, accusés au Mali par les radicaux du sud de protéger les irrédentistes et par ceux du nord d’être les supplétifs des forces armées.

La situation, mal gérée dès le départ, est d’autant plus inextricable qu’aucun théâtre d’opérations contre des groupes jihadistes n’est jamais isolé. La lutte menée par les Français et leurs alliés contre AQMI est perçue – à raison – comme une partie d’un conflit plus vaste, à dire vrai presque mondial. Le jihad sahélien est évidemment lié à ceux menés en Algérie, en Tunisie, en Libye ou au Nigeria et au Cameroun, mais il est symboliquement connecté aux combats du Moyen-Orient ou de la zone pakistano-afghane. Les attentats réalisés ici répondent à ceux commis à là-bas, et les Français visés le sont autant en raison de l’action de la France dans la BSS qu’en raison de ce qu’elle dit et fait ailleurs.

La tendance naturelle des crises jihadistes à converger, au moins dans le discours des terroristes, donne toujours une dimension symbolique forte aux interventions militaires, en particulier occidentales. Cette réalité constitue une faiblesse à prendre en considération dès qu’une opération est planifiée, et elle rend encore plus impératif le besoin d’une véritable stratégie politique, incluant notamment un retrait du théâtre.

L’attentat perpétré à Ouagadougou doit ainsi être interprété comme la confirmation d’une dégradation de la situation régionale, et non comme un quelconque aveu de faiblesse (comment, d’ailleurs, peut-on penser cela ?). Il est, selon la bonne vieille logique jihadiste, la manifestation aussi bien de la situation locale (le Burkina a été épargné tant qu’il était un partenaire, aussi précieux qu’ambigu, des négociations avec AQMI) qu’un acte à dimension régionale (Ouagadougou abrite le QG de l’opération Sabre et accueille nombre de réunions entre services de renseignement, tout cela tournant évidemment autour de la BSS). Le défi est, enfin, directement adressé à Paris puisque l’attentat a été revendiqué par AQMI et les Mourabitoun (cf. ici), des groupes que les forces françaises traquent au Mali et au Niger depuis des mois sinon des années. Il faudra, une fois que le poussière sera retombée, peser les conséquences de cette prise de contrôle par AQMI du groupe du toujours silencieux Belmokhtar, les Mourabitoun devenant comme une sorte de branche dédiée aux opérations spéciales et/ou ambitieuses.

Le mode opératoire lui-même, que certains ont lié aux attentats de l’EI du 13 novembre, est surtout typique d’Al Qaïda et de ses alliés. On l’a vu à Beslan, Bombay, Nairobi, Garissa, In Amenas, Arlit et Agadez, Peshawar, et évidemment à Bamako le 20 novembre dernier (oui, une semaine après le carnage de Paris).

source : AFP
source : AFP

AQMI, en pointe contre la France, ne cesse de reprendre des forces et à échapper à un dispositif militaire qui, après avoir été dévastateur pour l’ennemi, ne parvient plus à l’empêcher de manœuvrer. Deux touristes australiens ont par ailleurs été enlevés dans ce même Burkina, autre preuve tragique s’il en était besoin que les affaires reprennent. Comme le note Jean-Dominique Merchet ici, moins de 10 engagements directs ont eu lieu en 2015 entre nos soldats et nos ennemis, pour un bilan certes appréciable mais aucunement décisif, et pour un coût exorbitant. Il serait sans doute temps de regarder les difficultés en face, et de méditer, par exemple, la puissante contribution d’Yvan Guichaoua. Mais j’imagine que ça aussi, c’est commencer à désobéir.

Le Graal, c’est la vie

La première vision des épisodes de Kaamelott a constitué un choc sévère pour l’amateur de la Matière de Bretagne que je suis depuis ma prime adolescence. Loin des chevaliers courtois et héroïques décrits par Chrétien de Troyes ou Sir Arthur Mallory, loin de l’héroïsme hollywoodien (Knights of the Round Table, de Richard Thorpe en 1953, par exemple) et, évidemment du chef d’œuvre de John Boorman, Excalibur (1981), la série d’Alexandre Astier, adoptant le format des fictions de M6, montre en effet des chevaliers bretons à peine plus fréquentables que les pires demi-sel des films dialogués par Michel Audiard.

Knights of the Round Table Excalibur

Je dois confesser qu’il me fallut quelques épisodes pour dépasser ce choc et me rallier au projet. Comme des millions d’autres, je fus finalement conquis par le comique des situations, la drôlerie des personnages, les dialogues ciselés, interprétés avec ce qu’il faut d’outrance par une troupe de comédiens manifestement enchantés de participer à la série. Devenue culte, Kaamelott nous séduit car elle est comme un miroir pour les Français : on y aime le verbe, les engueulades sans conséquence, les formules assassines, l’argot. On s’y bat mais on sait s’unir contre l’ennemi, qu’on amadoue plus souvent avec de la nourriture (le roi des Burgondes, Attila, Caius le centurion ou la délégation maure) que par la force des armes, et on s’y dispute en général pour des broutilles sans importance.

Kaamelott, pourtant, n’est pas qu’une farce. Nicolas Truffinet, dans Kaamelott, ou la quête du savoir (Vendémiaire, 2014), a ainsi montré que la série traitait aussi de la connaissance, de sa transmission, et de l’apprentissage. Perceval et Karadoc, aussi péremptoires que parfaitement idiots, évoquent ainsi irrésistiblement les Bouvard et Pécuchet du roman inachevé de Gustave Flaubert (1881), et Arthur, éduqué à Rome, esprit rationnel, est souvent bien seul face à ses sujets, y compris les plus puissants et les plus prestigieux d’entre eux.

Kaamelott

Alexandre Astier, en effet, est allé bien au-delà du simple divertissement. Bien sûr, mettre dans la bouche de chevaliers supposément courtois jurons et considérations triviales a été une idée géniale. Les héros en armure censés chercher le Graal picolent, sont confrontés à un quotidien sans relief, et leur vie s’écoule au rythme d’activités médiocres (Combien de batailles perdues ? De missions ratées ? De plans sabotés par pure bêtise ?) ou de réunions autour de la Table ronde au cours desquelles on fait bien rarement preuve de panache ou d’engagement. De prime abord, Astier semble ainsi s’être livré à une destruction méthodique du mythe, présentant des personnages risibles, d’une bêtise parfois confondante, que leur grossièreté place à mille lieues de la légende arthurienne et, surtout, de ses représentations à l’écran. Il suffit de comparer…

Pourtant, de cette accumulation de scènes cocasses émerge une authentique cohérence, qui révèle le projet de l’auteur. Dialoguiste remarquable, capable de trousser d’hilarants gags absurdes (et on pense parfois au film, lui aussi culte, de Terry Gilliam et Terry Jones Monty Python and the Holy Grail, en 1975), Astier connaît sa Matière de Bretagne comme bien peu d’entre nous et, au lieu de la trahir, il la revisite et la modernise sans jamais abandonner sa puissance et sa grandeur. Mieux, il l’humanise et nous fait partager les doutes d’Arthur, un roi de Bretagne bien seul.

Arthur

Kaamelott est ainsi la chronique de la solitude d’un homme écrasé par son destin, élu des Dieux contre son gré, sommé d’atteindre la grandeur et d’entraîner avec lui des compagnons dont la plupart sont incapables de la moindre élévation spirituelle. Arthur est sans doute un homme aux nombreux talents et aux grandes capacités, mais il n’en est pas moins homme, travaillé par le doute, proie de ses passions, victime de ses nombreux défauts. On le voit impatient, colérique, blessant à l’égard de ses subordonnés, odieux avec son épouse, méprisant à l’égard des gens du peuple. Rarement souriant, avide de solitude, le roi Arthur décrit (et joué) par Alexandre Astier est à l’opposé du chevalier courtois de la littérature médiévale. Il n’a guère de sagesse, ne tolère pas la médiocrité ou les manquements au devoir – mais s’autorise de nombreux écarts.

Par bien des côtés, Arthur de Bretagne est présenté dans la série comme un être égoïste, peu sympathique, mais il est également partisan du progrès social, hostile à la violence que ses compagnons pratiquent sans retenue, et doué d’un grand sens de la justice. Profondément humain par ses défauts, il s’élève ainsi par son sens politique, et, évidemment, son ambition morale. A l’écouter, à le voir tenter de dépasser la trivialité de son quotidien pour conduire ses chevaliers vers le Graal, on mesure la souffrance d’un souverain dont l’arrogance cache mal les questionnements, tiraillé entre la vie qu’il voudrait mener et celle que les Dieux lui imposent, alors qu’autour de lui s’affrontent, de plus en plus vivement au fur et à mesure des épisodes, des personnalités rivales puis opposées.

Kaamelott est ainsi bien plus qu’une série comique. Héritière d’une tradition millénaire qu’elle enrichit, elle redonne au mythe une modernité qui ne le trahit pas. Sans jamais se soucier de vérité historique (les anachronismes sont innombrables), elle présente un monde complexe, en train de changer, parcouru de barbares profitant de la chute d’un empire dont l’influence est omniprésente. Au-delà de la quête du Graal et de sa dimension religieuse, elle montre l’extrême solitude de l’exercice du pouvoir, ses nécessaires compromissions et le gouffre impossible à combler entre les principes, les ambitions et la réalité. A cet égard, Kaamelott doit aussi être regardée comme une série politique.

Le renseignement au cinéma : le briefing présidentiel

Instauré dans les années ’60, le briefing des services de renseignement fait au président des Etats-Unis marque le début de la journée du chef de l’Etat. Il lui permet, en quelques minutes, d’effectuer un tour d’horizon de l’actualité internationale et des menaces pesant sur le pays grâce au rapport présenté par des membres des agences spécialisées, parfois par leurs chefs en personne (comme ici).

Ces briefings sont évidemment l’occasion pour le président d’échanger de vive voix avec des responsables de services, ou certains de leurs cadres supérieurs. Parfois médiatisées, ces rencontres n’ont aucun caractère exceptionnel et participent de l’intégration du renseignement à la conduite des affaires du pays. Nul besoin d’être du même parti que lui ou d’être un camarade de promotion – voire un ancien mentor – pour avoir accès au président, et si vous n’êtes pas écouté, au moins êtes vous entendu. Le renseignement, s’il n’est peut-être ni folichon ni d’une parfaite rectitude morale, est intégré au processus de décision politique, et il semble plus compter aux Etats-Unis qu’en France, où les services sont concurrencés par des philosophes de comptoir, des éditorialistes omniscients et quelques personnalités médiatiques aux compétences mal cernées.

Jack

Le briefing présidentiel n’a donc rien d’inhabituel dans le cinéma américain, et on en compte même plusieurs dans Clear and present danger (1994, Philip Noyce), d’après Tom Clancy. C’est pourtant loin des intrigues d’espionnage et des récits de bataille qu’on en trouve une distrayante reconstitution.

Le Roi Lion (1994) de Roger Allers et Rob Minkoff.

Do you know what it means when a flag flies upside down?

Etats-Unis, hiver 2004. Alors que les médias suivent la seconde bataille de Falloujah, un policier militaire à la retraite, qui vient d’être informé de la possible désertion de son fils, de retour au pays mais qu’il pensait encore en Irak, décide partir à sa recherche. Laissant derrière lui son épouse dans une banlieue ouvrière du Tennessee, il gagne le Texas en voiture et apprend rapidement que son fils a été assassiné, qui plus est dans des conditions épouvantables. Il essaye de comprendre et finit par faire équipe avec une policière, jusqu’au dénouement.

Charlize Theron et Tommy Lee Jones

Sorti en 2007, Dans la Vallée d’Elah est sans nul doute un des grands films consacrés par Hollywood à la Troisième Guerre du Golfe. Sombre, poignant, par moment désespéré, il emprunte au récit policier – et même au polar – pour, sans jamais asséner de démonstration péniblement moralisatrice, placer l’Amérique face à ses démons. Paul Haggis, son réalisateur et scénariste, n’est, il faut le dire, pas le premier venu. Vétéran de la télévision, pour laquelle il écrit des séries depuis 1979 (il est même le créateur de Walker, Texas Ranger, c’est vous dire…), il a réalisé son premier film de cinéma en 1993 (Red Hot, un truc à oublier).

In the Valley of Elah

Venu de l’écriture au kilomètre de séries formatées pour les grandes chaînes américaines, Paul Haggis démontre au cinéma un véritable talent, et il s’impose avec Crash (2004), un film ambitieux qui lui vaut en 2006 deux Oscars (meilleur scénario, meilleur film). En 2005, il est également nommé pour le scénario de Million Dollar Baby (Clint Eastwood). Il est d’ailleurs le scénariste du diptyque du maître consacré à la Guerre du Pacifique (Mémoires de nos pères / Lettres d’Iwo Jima). Haggis contribue dans le même temps à la survie de la franchise Bond, en 2006, avec Casino Royale – de loin le meilleur film de la série – puis Quantum of Solace (2008), nettement moins bon.

Crash Collision

Million Dollar Baby

Mémoires de nos Pères

Lettres d'Iwo Jima

Casino Royale

Quantum of Solace

Fidèle à une longue tradition, le cinéma américain n’attend pas que tout le monde soit mort pour produire des films politiques. A cet égard, Dans la Vallée d’Elah, qu’il aurait été impossible de tourner en France, s’il est bien un film engagé, n’est pas le seul de la période et s’inscrit dans une vague d’œuvres hostiles à l’Administration Bush. Subtilement, il ne questionne cependant pas les raisons de l’invasion de l’Irak, et aucun des personnages du film ne se prononce d’ailleurs contre la guerre. Tout au plus certains reprennent en passant les motifs officiels (« But my son has spent the last 18 months bringing democracy to a shithole…») mais la plupart sont indifférents.

L’Amérique que nous montre le cinéaste est en effet morne, triste, indifférente. C’est le pays des zones résidentielles pauvres, des friches, des terrains vagues, des bars à soldats, des diners et des fast foods. On n’y écoute pas de musique, on n’y lit pas de livre, à peine le journal, et la radio en sourdine passe des messages patriotiques et les interventions d’auditeurs qui auraient mieux fait de ne pas appeler.

Dans la lumière froide d’un mois de novembre au Nouveau-Mexique, Tommy Lee Jones, exceptionnel (et nommé aux Oscars en 2008 pour ce rôle) se heurte à l’armée et à la police dans sa recherche de la vérité. Il s’associe, non sans heurts, à Charlize Theron, remarquable en policière isolée et mère célibataire, confrontée à la médiocrité intellectuelle et à la petitesse de ses collègues masculins, essayant de rester solide face à la violence du monde qui l’entoure. Ces deux personnages, si différents, se retrouvent autour de leur froideur feinte, de leur émotion contenue face aux drames qui les touchent.

Paul Haggis n’est pas un cinéaste de génie, mais il est un grand scénariste et un remarquable directeur d’acteurs. La distribution (Josh Brolin, James Franco, Jason Patric, Frances Fisher, Wes Chatham, Wayne Duvall) est d’une très grande qualité, au service d’un récit qui vous prend progressivement aux tripes. Susan Sarandon, en mère ayant perdu ses deux enfants, livre une prestation bouleversante.

Le film n’est pas un thriller, mais un authentique drame – tout comme l’est Missing, de Costa-Gavras (1982, avec Jack Lemmon et Sissy Spacek). Face à la perte de son deuxième enfant, Tommy Lee Jones affronte le bilan de sa vie, et les accusations de son épouse. Ses deux fils, morts sous les drapeaux, le renvoient au prix de son engagement et de ses convictions de patriote exigeant, capable de s’arrêter pour hisser correctement la bannière étoilée. Frappé par le deuil mais digne, il est l’incarnation de la douleur, et la scène de l’interrogatoire final est proprement extraordinaire. Tommy Lee Jones ne pleure pas, ou à peine, mais ses larmes contenues sont les nôtres.

Tommy Lee Jones et Susan Sarandon

Dans la Vallée d’Elah est le film de la résilience et de la prise de conscience. Père et mari ravagé par la culpabilité mais capable d’affronter la vérité, y compris celle des crimes de son fils, Tommy Lee Jones n’est rien d’autre que l’incarnation de l’Amérique découvrant les horreurs commises au nom de ses valeurs. Les soldats côtoyés au long de l’enquête n’ont rien de l’idéal militaire auquel Jones a adhéré toute sa vie. Son dernier fils, assassiné au Nouveau-Mexique par les frères d’armes avec lesquels il a commis des crimes de guerre, est la plus terrible illustration de la dérive d’un pays qui s’est progressivement et insensiblement déconnecté des idéaux qu’il prétend défendre.

Victor, mets-toi ailleurs.

Une rumeur persistante, qui court depuis des décennies, veut que Luc Besson soit un cinéaste. Il a, certes, réalisé des films (une vingtaine, selon IMDB) depuis le début des années ’80, mais le bilan général est calamiteux et notre homme s’est surtout imposé comme un industriel de talent, producteur ambitieux dont les réels succès économiques ont conduit à l’abandon de ses exigences esthétiques.

Tout avait pourtant bien commencé, et la critique avait même, à l’époque, salué Le Dernier combat (1983) ou Subway (1985), sorte de manifeste esthétique foutraque, clip géant typique d’une période où la forme primait sur le fond. Dans le paysage français du moment, d’un terrible ennui, ces deux films avaient eu un certain retentissement, mérité. Tout s’est pourtant rapidement gâté, et le troisième long métrage de Luc Besson, Le Grand bleu (1988) se révéla être un insupportable pensum, interminable, prétentieux, parfopis vaguement raciste (Ah, l’équipe japonaise…) bercé par la non-partition d’Éric Serra. On imagine sans mal un réalisateur de Plus belle la vie s’essayant à tourner comme Terence Malick, et on voit le résultat.

Jean Réno et Jean-Marc Barr

Il serait pourtant injuste d’affirmer que Luc Besson n’a pas de style, ou pas de vision, mais, simplement, son style et sa vision sont ceux d’un cinéaste qui n’a jamais quitté l’adolescence. Plus grave, ses scenarii et ses mises en scène ne visent qu’à flatter cette classe d’âge sans jamais exprimer la moindre ambition d’élévation, ou la moindre finesse. Le sentiment qui se dégage ainsi des films réalisés ou produits par Besson est celui d’une démagogie écœurante (Cf. la série des Taxi, des œuvres à peine dignes d’être qualifiées de téléfilms de consommation courante à côté desquels les épisodes de Fast and Furious, pourtant souvent lamentables, font figure de chocs esthétiques), aux personnages caricaturaux, recyclant sans fin les lieux communs les plus éculés (le pire étant Le Cinquième élément, recyclage poussif de toute la SF, de Métal hurlant à Blade Runner).

Taxi Le Cinquième Elément

Le cinéma de divertissement n’a rien d’infâmant, mais, de même que le manager d’un McDo n’a pas avoir à honte de ce qu’il fait mais doit être conscient de l’existence de brasseries ou de restaurants étoilés, le cinéaste qui se veut populaire doit faire son métier sans mépris pour ses spectateurs et sans illusion sur la portée artistique de ses œuvres. Manifestement, Luc Besson n’est pas Alain Chabat ou John Landis, et on ne peut que ressentir un malaise – grandissant au fur et à mesure de sa carrière – à la vision de ses films, de plus en plus démagogues, de plus en plus caricaturaux,  le pire étant probablement atteint à l’occasion de Jeanne d’Arc (1999), un récit ridicule et souvent hystérique – et qui ose passer après Carl Theodor Dreyer (1927), Victor Fleming (1948), Otto Preminger (1957), ou Jacques Rivette (1994), pas vraiment des cinéastes de seconde zone.

Jeanne d'Arc

Ça s’agitait déjà beaucoup dans Subway, mais le film était charmant de naïveté et reste, plus de trente ans après, plaisant (bien plus que, par exemple, le Robin des Bois de Ridley Scott). L’hystérie fait irruption dans le cinéma de Besson avec Nikita (1990), un des films d’espionnage les plus misérables et prétentieux qu’ii m’ait été donné de voir. Comme toujours, le cinéaste a su créer une belle distribution (ses acolytes Jean Réno, Tchéky Karyo, Jean-Hugues Anglade, et Anne Parillaud) mais il gâche tout, comme toujours. L’intrigue, vue et lue mille fois, aligne les clichés et relève du récit de grande consommation, de la Pulp fiction sans ironie, quatre avant le manifeste de Quentin Tarantino, autrement plus intéressant.

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Uma Thurman

Besson aurait pu faire date en livrant un thriller décomplexé, irréaliste mais fascinant par sa maîtrise. Hélas, il n’y a qu’un pas du choc esthétique à l’enflure, et il est ici franchi sans complexe. Le cinéma de Besson n’est finalement que de la mauvaise bande dessinée mise en image, et les limites du cinéaste rendent l’exercice insupportable. Anne Parillaud, dans son rôle de paumée sexy devenue exécutrice des basses œuvres d’un service secret caricatural, n’est pas convaincante une seconde tandis que Jean Réno, en nettoyeur minéral, crée un personnage qui aurait pu être fascinant mais qui n’est que ridicule. Cette vision, enfantine, du monde du renseignement sera reprise dans Léon (1994), avec un casting international de grande valeur (Natalie Portman, Gary Oldman, Danny Aiello), pour un résultat bien supérieur mais pas encore satisfaisant – surtout si on le compare à Ghost Dog, la voie du samouraï (1999), de Jim Jarmusch, sur un sujet voisin.

Léon, reviens, etc.

Dans ses récits sur le pouvoir et l’espionnage, Luc Besson révèle un cruel manque de l’humour et une vision à la fois simpliste et paranoïaque du monde. On ne saurait lui reprocher d’avoir ses propres opinions, mais le simplisme vu dans ses films ne favorise pas des mises en scène légères ou des directions d’acteur subtiles. Il pourrait se contenter du divertissement, enchaîner les péripéties et nous épargner des scènes qui rappellent parfois, dans leur naïveté, le calamiteux film d’Alexandre Arcady L’Union sacrée (1988).

Nikita, polar hystérique surjoué, est typique du cinéma de Luc Besson : se voulant populaire, il est d’abord populiste. Le cinéaste, comme d’autres, rejette d’ailleurs les critiques en invoquant leur supposé snobisme et en mettant en avant le nombre d’entrées. L’argument est un peu court, usé et usé, de Claude Lelouch à Patrick Sébastien, et le succès financier n’est pas toujours révélateur du talent.

When one man says to another, « I know what let’s do today, let’s play the war game. »… everybody dies

La Seconde Guerre mondiale, inépuisable sujet d’inspiration pour le cinéma, a été le prétexte de films géants dont la vocation était, à l’aide de moyens massifs et d’une distribution prestigieuse, de reconstituer de grandes batailles. Les exemples sont connus (Le Jour le plus long en 1962, La Bataille des Ardennes en 1965, Le Pont de Remagen et La Bataille d’Angleterre en 1969, Midway en 1976) et parfois peu convaincants ou datés. Relatant des faits d’armes devenus légendaires ou des engagements décisifs, ces productions ont souvent pêché par leur construction, trop segmentée en raison de l’ambition des scénaristes de montrer tous les protagonistes de la bataille, la lourdeur de leur propos (ces films ne montrent que des victoires alliées) et la volonté des producteurs de voir à l’écran les moyens mobilisés. La Bataille d’Angleterre, réalisé par Guy Hamilton, constitue à cet égard un échec cuisant malgré la présence de dizaines d’authentiques avions de combat britanniques ou allemands. Le film, qui aurait pu devenir une œuvre majeure du cinéma de guerre, se révèle sans intérêt, et même difficilement compréhensible. Bien malin qui, après l’avoir vu, peut décrire les grandes phases de l’affrontement entre la Royal Air Force et la Luftwaffe, et l’ensemble reste, en dépit des efforts des comédiens, d’un épouvantable ennui.

Battle of Britain

En 1977, le défi est pourtant relevé avec maestria par Richard Attenborough, acteur britannique de grand talent (vu notamment dans La canonnière du Yang-tsé, Robert Wise, 1966) devenu réalisateur et déjà auteur de deux films (Ah ! Dieu que la guerre était jolie, en 1969, et Les Griffes du lion, le récit des jeunes années de Winston Churchill, en 1972). Il s’agit, ni plus ni moins, de filmer la genèse puis le déroulement de Market Garden, une des plus importantes opérations aéroportées de la Seconde Guerre mondiale qui visait à saisir aux Pays-Bas plusieurs ponts sur le Rhin et qui s’acheva par un cruel demi-succès. Le projet, qui prend pour titre Un Pont trop loin, est particulièrement ambitieux, bénéficie de moyens considérables, d’une distribution incomparable, mais Attenborough n’accepte de le réaliser que pour pouvoir tourner son Gandhi (1982) – pour lequel il obtiendra deux Oscars.

Gandhi

Preuve de son talent, le cinéaste ne se laisse pas happer par les considérables moyens de sa production et parvient à filmer une gigantesque opération militaire de façon intelligible, en associant habilement considérations stratégiques, manœuvres de grandes unités, combats de rue et dimension humaine. Les combats sont filmés au plus près, mais on ne perd jamais de vue la logique de cette bataille : pour les Alliés, s’emparer des ponts et les tenir jusqu’à l’arrivée de la composante terrestre de leur offensive, et pour les Allemands reprendre les ponts ou les détruire. Sans doute le caractère tragique de la bataille contribue-t-il à rendre le film passionnant, la tragédie l’emportant sur les sempiternels accents cocardiers du genre. Tiré, comme Le Jour le plus long, d’un livre de Cornelius Ryan, Un Pont trop loin lui est infiniment supérieur. Il ne souffre pas, en particulier, des différences stylistiques dues à la présence de plusieurs réalisateurs, et les acteurs y sont réellement dirigés.

La distribution, à cet égard, relève de la gageure, tant il semble ne pas manquer une seule star des années ’70 – et des décennies suivantes. On trouve là, en effet, Dirk Bogarde, Gene Hackman, Sean Connery, Robert Redford, Ryan O’Neal, James Caan, Jeremy Kemp, Michael Caine, Edward Fox, Anthony Hopkins, Maximilian Shell, Hardy Krüger, Liv Ullmann, Elliott Gould, Ben Cross, sans parler du maître Laurence Olivier. A aucun moment ce casting phénoménal ne constitue cependant un poids, et il contribue, au contraire, à mettre en évidence l’importance des nombreux protagonistes. Là où certaines superproductions se fourvoyaient dans l’étalage vain de célébrités, le film d’Attenborough fait preuve de subtilité et aucune des stars présentes ne tente ainsi d’écraser les autres.

A bridge too far

Un Pont trop loin, malgré sa volonté de reconstituer un engagement de cette importance, n’est cependant pas un documentaire. Il relaye une certaine vision de la bataille, et peut être vu comme un film engagé. Le maréchal Montgomery, qui n’apparaît pas, est comme une ombre qui plane sur le désastre final, tandis que le général Browning, interprété par Dirk Bogarde, est présenté comme son responsable, aveugle et sourd aux avertissements.

Fox, O'Neal et Bogarde

Le film, au-delà de son parti-pris et de ses omissions, n’en reste pas moins porteur de bien des leçons. Personne ne conteste ainsi la nécessité de combattre le Reich nazi jusqu’à sa capitulation, et personne n’épargne même ses efforts dans ce but, mais Market Garden est présentée comme un opération déclenchée au moins autant pour des raisons politiques (Eisenhower permettant aux Britanniques, et singulièrement à Montgomery, de se mettre en avant) que militaires. Ces enjeux, diplomatiques et personnels, conduisent à faire taire les remarques formulées par les commandants de terrain – dont le général polonais Sosabowski (Gene Hackman), à minimiser les inévitables difficultés nées d’une trop grande complexité, à surestimer la puissance des forces alliées engagées tout en ne retenant que les estimations les plus optimistes de celles de l’ennemi, à ne pas prendre en considération les inévitables frictions lors de la mise en œuvre du plan, lui-même établi à partir de constats volontairement biaisés et en oubliant, très opportunément que l’ennemi, ô surprise, manœuvre. Allez savoir pourquoi ça me rappelle quelque chose. Mais quoi ? #Onseledemande

I ain’t got time to bleed.

Le général Desportes a le défaut d’écrire ce qu’il pense, de penser ce qu’il écrit, et de ne jamais hésiter à le dire. Dans un pays où les critiques sont toujours perçues par les gouvernants comme des actes de sédition, la chose est rare et agace. On se souvient qu’en 2014, alors que l’opération Sangaris s’annonçait déjà comme une mission à l’issue incertaine, le ministre de la Défense, peu sensible aux vertus du débat d’idées, avait fort élégamment rappelé que le général Desportes n’était plus aux affaires et que son opinion n’avait guère de valeur. Le ministre, comme c’est la mode, avait ainsi révélé une tendance à l’anti intellectualisme, naturellement pénible qui devient réellement handicapante en ces temps troublés.

C’est le même général Desportes qui, il y a quelques semaines, a publié un petit livre agacé et cruel (La Dernière bataille de France, Gallimard, « Le Débat », 208 pages). En quelques dizaines de pages, claires, argumentées, acides et souvent inquiètes, il dresse le bilan des décennies d’aveuglement, de renoncements, de dogmatisme et de candeur ayant abouti à la situation catastrophique dans laquelle se trouve actuellement notre outil de défense.

La dernière bataille de France

Pointant sans pitié l’absence de stratégie, les incohérences de notre diplomatie, et la faiblesse du débat national, le général Desportes, grâce à quelques formules assassines, règle ses comptes. On a le droit de ne pas souscrire à certaines de ses analyses, en particulier sur la Libye et la Sahel (où le feu couvait avant 2011), mais force est de reconnaître que les diagnostics sont pertinents, et souvent impitoyables.

Le texte, évidemment, n’est pas exempt de quelques faiblesses. Son propos principal, qui traite de l’effort de défense, est ainsi repris à plusieurs reprises, comme délayé, et donne le sentiment que le plan de l’ouvrage tourne en rond. Mais, après tout, ne dit-on pas que la pédagogie est l’art de la répétition ? De même pourra-t-on regretter une poignée de formules qui pourraient laisser penser que le coup de gueule du général Desportes relève d’une forme de corporatisme – alors qu’il n’en est rien. L’ensemble, écrit d’une plume alerte, se révèle cependant vivifiant et rappelle que le monde nécessite autre chose que des décisions cosmétiques pour que notre pays soit en mesure d’y maintenir le rang que nous estimons être le sien.

Le général Desportes, dont le livre a été publié quelques semaines avant les attentats du 13 novembre, a cruellement vu juste. Tout le monde n’a pas son talent.

« If you got bad news/You want to kick them blues/Cocaine » (« Cocaine », J.J. Cale)

L’écriture de Laurent Guillaume a la faculté de vous faire transpirer en plein hiver, ou de vous glacer au cœur de l’été. Ses polars, violents, poisseux, sans concession, sont de ceux qu’on ne lâche pas.

Il faut dire que notre homme a eu plusieurs vies. Policier en région parisienne, policier au Mali, écrivain, scénariste, consultant, il ne fait pas les choses à moitié et ses romans sont à son image. On en sort sonné, secoué par sa capacité à restituer des ambiances, reproduire la réalité, parfois terrible, des terrains qu’il a parcourus. Black Cocaïne (2013, chez Denoël, 258 pages) constitue ainsi une imparable initiation au Mali, celui du narcotrafic, des bouges, des prisons mais aussi celui de Bamako, du désert, du fleuve Niger, et surtout des Maliens, trop souvent ignorés.

Laurent Guillaume - Black cocaïne

Black Cocaïne, en suivant la vie chaotique de son héros, Solo,  détruit les clichés mais reprend les codes du roman noir. L’intrigue permet de dresser le portrait d’un pays confronté à la corruption, à la violence, à la pauvreté, et Solo est un privé comme on les aime, solitaire, torturé, tenace, attachant malgré ses défauts. Il est surtout atypique, et il nous change des romans écrits au kilomètres vendus par des écrivains sans âme. Guillaume suit là les pas des plus grands. On lui souhaite de les égaler un jour et de ne pas renoncer à la sincérité de ses textes.

Dis donc, t’essaierais pas de nous faire porter le chapeau des fois ? Faut le dire tout de suite, hein. Il faut dire Monsieur Raoul vous avez buté Henri, vous avez même buté les deux autres mecs ; vous avez peut être aussi buté le Mexicain, puis aussi l’archiduc d’Autriche !

Le romancier américain Walter Mosley, créateur du privé Easy Rawlins, l’a écrit dans un de ses polars : l’antiracisme, selon lui, ne consiste pas à favoriser ceux qui n’ont pas la même peau ou la même religion ou la même culture que vous mais à les traiter comme vos véritables égaux –puisqu’ils sont vos égaux, justement, et que c’est même votre conviction. C’est la mienne, en tout cas, et je ne doute pas un instant que cette remarque me vaudra encore quelques remarques amicales de la part des trolls habituels. La pensée de Mosley, qui se plaçait dans le débat américain au sujet de l’affirmative action, est sans doute sèche, brutale, mais elle a le mérite de rejeter la tendance de certains au paternalisme.

Denzel Washington est Easy Rawlins ("Le Diable en robe bleue", de Carl Franklin, 1995)
Denzel Washington est Easy Rawlins (« Le Diable en robe bleue », de Carl Franklin, 1995)

Ancien haut fonctionnaire de défense ne parlant que de lui, ancien Premier ministre aux ambitions impériales contrariées, députés oscillant entre le messianisme et la croisade, universitaires aux certitudes battues en brèche par l’évolution du monde, philosophes omniscients à la maîtrise pourtant imparfaite de la chronologie historique la plus élémentaire, nombre de ceux que nous avons entendus depuis quelques jours – et que nous entendions parfois depuis bien plus longtemps, n’ont eu de cesse de nous rappeler à quel point tout ce qui nous arrivait était de notre faute. De notre seule faute. Il ne fallait pas intervenir en Afghanistan, il ne fallait pas intervenir au Sahel, ou en Somalie, il ne fallait pas intervenir en Irak (sur ce point, difficile de les contredire), il ne faut pas parler avec X, il ne faut pas faire du commerce avec Y, il ne faut pas promouvoir la laïcité ou défendre la supériorité de la raison sur la religion, il ne faut pas faire la guerre, c’est mal, toute cette violence, oh mon Dieu, ce sont de vraies balles, etc. En réalité, à les entendre, nous aurions simplement le tort d’être ce que nous sommes.

Il ne s’agit pas ici, en aucune façon, de nier le fait que les politiques suivies par plusieurs puissances occidentales, en particulier au Moyen-Orient, n’ont pas toujours été, loin s’en faut, pertinentes ou efficaces. Il est même permis de se demander si elles ont été réfléchies, et la prestation du ministre de la Défense, hier matin sur Europe 1, permet hélas de répondre à cette question. Il ne faut pas non plus rejeter les accusations d’aveuglement au sujet de nos alliances avec les pétrothéocraties du Golfe, ou notre obsession pour le pétrole et les dollars qu’ils génèrent. De même est-il indispensable de repenser aux décennies passées, aux occasions perdues, aux échecs et aux leçons qui n’en ont pas été tirées. M. de Villepin, qui trouve en son discours de février 2003 l’apogée de sa carrière, prend ainsi bien soin d’occulter le zèle avec lequel la diplomatie française a flatté, des décennies durant, l’autoritarisme et les échecs socio-économiques des régimes arabes, militaires ou monarchiques sans jamais faire de nos valeurs, pourtant portées fièrement, un prérequis à nos accords ave eux. Qu’on se souvienne du Président Chirac en Tunisie, affirmant que « le premier des droits de l’Homme [était] de manger à sa faim » pour mesurer la cruelle réalité de nos ambitions morales, et on mesurera la grandeur de la supposée « politique arabe de la France ».

Il ne faudrait pas, en revanche, se contenter d’observer un seul côté de l’échiquier – et celui dont je parle en a bien plus de deux. Ceux qui nous renvoient au visage nos errements (et notre pénible histoire coloniale n’est pas le moindre) oublient opportunément de préciser qu’il faut être plusieurs pour qu’il y ait affrontement. En ne cessant de chercher dans nos seuls rangs la cause de nos malheurs, on oublie que le Moyen-Orient a une histoire, son histoire, que ses peuples ont des histoires, que ses habitants raisonnent, aiment et détestent tout autant que nous, et même, (alerte percée conceptuelle), qu’ils peuvent avoir des projets politiques (nouvelle alerte percée conceptuelle) contraires à nos intérêts. Comme le dirait Gauvain, là, c’est chaud.

Loin de cette évidence, les discours entendus depuis des semaines au sujet de l’EI semblent suggérer que les Occidentaux ont réveillé une masse informe, inerte, qualifiée parfois de monde arabo-musulman et, qui sans nous, serait restée dans son coin. A aucun moment nos chers commentateurs ne semblent envisager que les habitants de ces régions puissent avoir une conscience, des espoirs, des projets, des certitudes. A aucun moment les passants de la fameuse « rue arabe » n’auraient donc de libre arbitre, ils ne feraient que réagir, comme des animaux de laboratoire, aux stimuli que les Occidentaux, forcément apprentis sorciers, leur infligeraient. Cette vision en dit long sur la réalité des discours grandiloquents assénés par certains.

Mais le monde n’est pas cela. Le monde est fait d’interactions multiples, de rationalité et d’irrationalité, d’agendas croisés, de projets et d’ambitions contraires. Etudier les erreurs des Occidentaux – et des autres – ne peut avoir de sens que si nos élus et autres intellectuels cessent enfin de projeter sur les peuples extra-européens un paternalisme, parfois très proche d’un racisme non assumé, qui nourrit, in fine, leurs propres obsessions. Les Chinois de la fin du 19e siècle, en butte aux ambitions des puissances européennes, étaient-ils responsables de leur sort ? Les peuples vaincus et détruits d’Amérique, du Sud et du Nord, méritaient-ils leur sort ? Et ceux colonisés en Afrique ou en Asie aussi ? L’anti-impérialisme, souvent invoqué ces temps-ci pour justifier les poussées impériales, justement, d’acteurs aux ambitions bien réelles, se mâtine de présupposés nauséabonds. Ceux qui mettent le plus en avant nos valeurs sont ceux qui les comprennent le moins, en réalité, et on revient toujours à cette infernale arrogance française qui ne voit dans le monde qu’un théâtre où mettre en scène notre supposée grandeur.

A cette posture d’autoflagellation plus ou moins sincère – et qui, une fois de plus, s’appuie sur d’authentiques fautes occidentales – répond la fascinante capacité de certains à systématiquement rejeter la responsabilité de leurs propres difficultés sur d’autres. Tout est toujours la faute des autres, rien n’est de leur fait (à part, on se demande bien pourquoi, les succès) et on se demande, à cet égard, s’il est bien rassurant de voir la destinée de pays entiers, de peuples, de nations, confiée à de tels leaders jamais impliqués dans quoi que ce soit. A se renvoyer sans cesse des responsabilités, qui plus est mal documentées, voire totalement inventées, les uns et les autres ne font que polluer un débat qui devrait produire des pistes, des solutions, et non des rancœurs et des lieux communs. Une fois de plus, on a l’impression que personne n’a envie d’avancer, et que la crise actuelle est d’abord une occasion de plus de diffuser des positions idéologiques dépassées et, pour tout dire, assez misérables.

Les démons sont éternels

Fidèle à l’esprit du 11 janvier, fait d’ouverture et de lucidité, le ministre de l’Intérieur l’a clairement rappelé alors que quelques voix audacieuses s’interrogeaient sur l’efficacité de nos services, au lendemain des attentats du 13 novembre : il n’y a pas eu de faille dans le dispositif (en fait, il n’y en a jamais). Et, se justifiant avec l’agilité intellectuelle qui nous le rend si sympathique, le même a rappelé le nombre de policiers et de gendarmes mobilisés sur le territoire national depuis plusieurs mois. Manifestement, le brave homme semble confondre les moyens et leur emploi et n’entend pas voir le bilan de l’organisation dont il a la charge remis en cause par les faits. Après tout, les faits, c’est tellement 20e siècle, et critiquer, c’est tellement la marque d’une posture anti nationale.

Un succès

Le ministre a cependant raison. Le terme de faille n’est pas approprié, et je lui préfère, tout comme quelques amis bien renseignés, celui de naufrage, voire même celui de naufrage historique. NAUFRAGE HISTORIQUE.

130 morts, Monsieur le Ministre, à Paris et Saint-Denis, et certains des blessés sont vraiment dans un sale état, mais pas de faille, oh non, aucune. Devrait-on alors parler de succès ? Ou de fatalité ? Je ne suis pas le seul à trembler de rage en écrivant ces lignes tant l’indécence de la position officielle le dispute à l’ampleur de l’attaque qui nous a frappés – et à laquelle on s’attendait. Vraiment, vous êtes certain, tout s’est passé comme prévu ? Même pas un petit souci ? Ah bon, d’accord. Oui, oui, je circule.

Parce que, moi éternel ricaneur, d’un seul coup je ne ricane plus car je ne vois pas une faille, mais un tas de cadavres, plusieurs tas, en fait, devant des bars, dans les rues, dans une salle de concert, dans un quartier où l’essence même de notre pays, joyeuse, métissée, a été fauchée. Mais non, n’est-ce pas, tout va bien, tout s’est passé comme prévu ? J’imagine que c’est ce que vous allez expliquer aux familles, n’est-ce pas ? D’ailleurs, n’est-ce pas ce que vous célébriez le vendredi 13 dans la journée ? Moi, qui étais alors loin de la France, je ne trouvais alors sur le compte Twitter de la Place Beauvau, tandis que les morts s’accumulaient dans nos rues, que de misérables manifestations d’autocélébration.

Tout va bien

Tout va on ne peut mieux

Et pourtant, que ne nous avait-on promis ? La sécurité pour tous, des services devenus soudainement infaillibles grâce à une loi qu’on nous disait indispensable. A l’époque, au milieu des moqueries et des accusations à peine déguisées de trahison, on nous expliquait que les mesures votées, devenues légales après le vote d’une Représentation nationale sous pression (« Je vais voter cette loi, je ne veux pas qu’on me reproche quoi que ce soit en cas d’attentat »), étaient en réalité déjà largement mises en œuvre par les services concernés et que la lutte contre le terrorisme s’en verrait ainsi renforcée légalement et consolidée sur le terrain. Il faut dire qu’entre les attentats déjoués fortuitement et les carnages évités de justesse dans un train, la menace n’avait rien d’anecdotique.

Jamais, JAMAIS, ne fut discutée l’organisation de la communauté du renseignement. Jamais, JAMAIS, l’Assemblée, malgré les discours fermes de Jean-Jacques Gandhi, ne tenta de savoir comment les attentats du mois de janvier avaient pu se produire, comment des hommes connus – et parfois surveillés – avaient pu échapper à notre vigilance. A l’inverse de toute logique, économique ou industrielle, à l’encontre de la plus élémentaire rigueur intellectuelle, on décida de renforcer considérablement les moyens de structures lourdement prises en défaut. Ceux qui, en un fascinant mélange d’arrogance et d’ignorance (« Vous êtes très… français » aurait sans doute dit Larmina), moquaient la communauté impériale du renseignement tombaient dans les mêmes pièges, votant des budgets sans savoir s’ils seraient correctement utilisés, attribuant des renforts sans savoir où ils seraient affectés, décidant d’un accroissement de la masse des renseignements recueillis sans jamais JAMAIS se demander s’ils seraient correctement analysés, et surtout dans quel but. Avoir une idée de manœuvre, c’est tellement 20e siècle.

Il faut dire que les stratèges à l’origine de ces décisions étaient admirablement conseillés. On trouvait – et on trouve toujours – dans les antichambres du pouvoir les mêmes conseillers, inspirateurs de la catastrophique réforme de 2008 ayant abouti à la disparition des Renseignements généraux (DCRG) – une bonne raison pour les adorateurs de l’ancien Président de ne pas la ramener, d’ailleurs – et fourguant à tout va l’imposture d’une certaine criminologie française. Il faut dire que confier à des individus niant depuis le début l’existence d’Al Qaïda (elle n’existe pas, mais on écrit quand même des livres à son sujet, faut bien vivre) le soin de penser l’ensemble de notre stratégie contre le jihad tient du génie. Foulant aux pieds des milliers de pages de travaux scientifiques, les voilà qui mettent en avant une espèce de gourou aux motivations troubles qui, alors qu’on se bat du Maroc aux Philippines, affirme sans rire que tout ça c’est rien que la faute aux jeux vidéos et à la drogue et au chômage. Sans doute les assassins de Sadate, en 1981, avaient-ils trop joué en ligne (#ohwait), sans doute les fils à Papa détournant les avions du 11 septembre étaient-ils trop pauvres.

Transformant le pays occidental le plus menacé par le jihadisme en un stupéfiant îlot de superbe ignorance, vomissant la CIA ou la NSA en ne cessant secrètement de les envier, drapés dans des valeurs de gauche tout en envisageant des Guantanamo gaulois, nos héros, rejetant par avance toute vision d’ensemble d’un phénomène vieux de près de 40 ans, s’en remettent à de fumeuses théories psychologisantes qui font rire – quand elles ne font pas pleurer – les vrais professionnels (puisqu’il y en a, dans tous ces domaines, et qu’on prend bien soin de ne pas les écouter). Les historiens nous expliqueront sans doute par quel complexe cheminement une élite – ou supposée telle – a inventé la réforme- sabotage. Face à ces échecs vertigineux, personne, cependant, ne semble avoir pensé une seconde à démissionner. La décence, c’est tellement 20e siècle.

Il y a près de cinquante ans, les mêmes nous disaient qu’il était interdit d’interdire. Il est désormais interdit de critiquer, et on envoie pour nous châtier, nous autres malheureux PEAP, l’élite intellectuelle du parti. Que n’a-t-on dit au général Desportes, au colonel Goya, et à quelques autres qui déploraient la coûteuse et inutile présence de nos troupes dans nos rues ? Traités avec dédain par des responsables politiques désormais face à leurs responsabilités (Monsieur le Ministre de la Défense, ça baigne à Bamako ? ça filoche à Bangui ?), les observateurs ne ressentent aucune jubilation à avoir pu voir et comprendre ce que tant de beaux esprits s’obstinaient à ignorer. Ils pourraient cependant se moquer, même si c’est pas leur genre.

Prenons, à tout hasard, les frappes aériennes soudainement intensives réalisées en Syrie et en Irak. Qu’on écrase sous les bombes les combattants de l’EI ne me pose pas de problème, mais je me demande pourquoi on le fait APRES le carnage du 13 novembre. Ces frappes, que nous avons été quelques uns à juger trop timides, et donc à la fois peu pertinentes et inutilement dangereuses (en nous sur exposant pour un résultat opérationnel médiocre), nous ont été présentées comme des actions préventives. Il va, là aussi, être compliqué d’y voir un succès, et ce d’autant plus que nos ennemis, en revendiquant les attentats du 13 novembre, ont bien pris soin de préciser qu’ils nous frappaient en réaction. Que ce soit faux ou vrai importe peu, puisque nous parlons ici de communication. Nous sommes sans nul doute plus puissants qu’eux, mais ils sont tellement plus forts. Mais la réalité, c’est tellement 20e siècle.

Quelques heures après la perpétration du pire attentat jamais commis sur notre sol par ceux que nous bombardions justement pour l’éviter, nous avons donc redoublé d’effort. Mais, osé-je demander, si nous avons su si vite où et qui frapper après le carnage, pourquoi ne pas l’avoir fait AVANT ? Pudeur ? Splendide retenue ? Ou faut-il plutôt penser que nous nous agitons, une fois de plus, en tous sens et que, magnifique démonstration de notre solidité dans l’épreuve, nous nous vengeons ? La pertinence de cette stratégie est d’autant plus spectaculairement démontrée que celui qu’on présente comme le cerveau des attentats est mort à Saint-Denis et non pas à Raqqa. Pendant que nous ravagions des stations-services en Syrie, l’homme le plus recherché des services français pouvait s’infiltrer en Europe pour mourir finalement à quelques centaines de mètres d’un stade dont il avait fait fuir le Président. Je suis sans doute lyrique, mais j’y vois comme le symbole de notre soumission aux événements.

Dans un article devenu fameux, le Directeur général de la DGSE écrivait en 2014 que le renseignement visait à réduire l’incertitude. Il a, ici, spectaculairement échoué. Comme souvent dans l’histoire de notre pays, les plus épouvantables tannées ne sont pas dues à la lâcheté de nos combattants mais à la médiocrité de nos chefs. Jamais, en effet, les policiers, espions, magistrats, douaniers, gendarmes n’ont été mieux formés, mieux équipés qu’au moment où j’écris ces lignes. Quant aux militaires, dont on réduit sans fin le budget depuis des années, il apparaît aujourd’hui qu’on a besoin d’eux, de leur engagement, de leur patriotisme, de leur courage, et qu’ils ont besoin, eux, d’un minium de soutien. Le talent personnel, l’engagement absolu, au détriment de tout le reste, peuvent ne pas suffire quand le système ne fonctionne pas, ou, pire, quand il ne cherche pas à fonctionner tant il est occupé à autre chose : se battre pour les budgets, les missions, les dossiers, la gloire, les étoiles, les postes, etc.

Selon une tradition solidement établie, c’est donc une nouvelle génération que la France envoie défendre ses valeurs et ses intérêts sans jamais réfléchir à la façon dont il faudrait s’y prendre. Le sacrifice des personnels, civils et militaires, au Sahel comme en France, est d’autant plus admirable qu’il est gaspillé. Le panache, cette grandeur dans l’échec qui ne fait plus vibrer que les anciens Premiers ministres devenus avocats d’affaires, ne doit pas suffire quand tant est en jeu. Comme ne cesse de le répéter le colonel Goya, les défaites admirables, c’est beau, mais les victoires, c’est mieux.

La défaite face au terrorisme prend rarement la forme d’une débandade militaire. Il s’agit, le plus souvent, et en toute logique, d’une défaite politique puisque le terrorisme, mode opératoire, ne cherche qu’un effet politique. Il faut ainsi noter que ce sont les civils visés qui, par leur réaction, font ou ne font pas le succès sur le long terme du terrorisme. En rigolant malgré leurs larmes, en créant des comptes parodiques sur Twitter ou Facebook, en se réunissant spontanément dans les rues, en envahissant les terrasses parisiennes, nos concitoyens ont démontré toute la résilience qu’on attendait d’eux. Mais, et là aussi comme souvent, la trahison est venue des chefs, des élus, des responsables.

Exprimant une peur indécente, presque hystérique, alors que la population, groggy, se relevait déjà, la classe politique nationale, à de rares exceptions, s’est rapidement livrée à une affligeante surenchère associant propositions juridiques ineptes, polémiques indignes (mention spéciale à M. Bartolone qui, dimanche matin, avec sa diction inimitable de boxeur drogué, accusait sur RTL la précédente majorité d’avoir ruiné la sécurité de la France mais appelait dans la même phrase à l’union), et déclarations imbéciles (poke Malek Boutih, Xavier Bertrand, Laurent Wauquiez, et un paquet d’autres).

C’est pourtant de la tête de l’Etat qu’est venu le spectacle le plus consternant. Oubliant des années de soutien à ceux qui veulent renverser le régime, des décennies d’affrontements clandestins, la France a, en effet, paru adopter les positions de Damas et de Moscou au sujet du jihad syrien. Cette inflexion, décidée sereinement après mûre réflexion, aurait pu être explicitée, défendue, argumentée, mais elle a, en réalité, été décidée sous la pression des événements. De même la proclamation de l’Etat d’urgence, si elle a de nombreuses justifications opérationnelles, donne le sentiment d’une perte de contrôle de la situation par un Etat et une administration qui, après avoir pendant des années réduit le budget des forces armées ou rejeté par principe des constats sociaux douloureux, prennent en pleine face la terrible réalité du monde. On pense ici à la brave dame qui reprochait récemment à David Thomson de décrire les jihadistes comme ils sont, ou à ceux qui geignaient en 2013 devant le masque glaçant d’un Légionnaire désormais perdu pour la République. Regardez bien se développer en France notre version du néoconservatisme, souvent défini ainsi : « A neoconservative is a liberal who has been mugged by reality » (Irving Kristoll). La réalité est cruelle, surtout pour ceux qui la niaient par aveuglement.

Que la population soit sensible à la violence, puisqu’elle est visée par elle, n’a rien de choquant. On aimerait simplement parfois plus de lucidité de sa part. Mais que nos gouvernants tombent dans tous les pièges qu’on leur tend a de quoi inquiéter, alors que tous les constats officiels sont faux (le Premier ministre évoquant les jeux vidéos ? Sérieusement ?) et qu’il est interdit de questionner le gaspillage d’énergie provoqué par la désorganisation de la lutte anti terroriste en France, déjà en difficulté depuis longtemps.

De ce point de vue, et en pensant au terrible gâchis de ces vies brutalement achevées ou brisées, l’attentat commis et revendiqué par l’EI est un succès pour les jihadistes. Ils contemplent notre fébrilité, la déconnexion entre nos ambitions et nos moyens, les béances au sein de nos services malgré la qualité des moyens techniques et humains mis en œuvre, et ils envisagent peut-être même de recommencer. Après tout, ça marche. Pourquoi se priver ?