« Bien reçu/Tous les messages/Ils disent qu’ils ont compris/Qu’il n’y a plus le choix/Que l’esprit qui souffle/Guidera leurs pas/Qu’arrivent les derniers temps où/Nous pourrons parler/Alors soyons désinvoltes/N’ayons l’air de rien » (« Tostaky », Noir Désir)

Un matin de 2004, mon sous-directeur entra dans mon bureau, un petit livre à la main, et me le montra. « Il faut que tu lises ça », me dit-il d’une voix où on sentait, ce qui n’arrivait pas si souvent, une véritable satisfaction intellectuelle. Il s’agissait de l’essai de Bruno Tertrais, La Guerre sans fin. L’Amérique dans l’engrenage (Seuil, 96 pages), qui, aux côtés d’une littérature américaine de plus en plus abondante, décrivait l’impasse politique et stratégique dans laquelle les Etats-Unis et leurs alliés s’engageaient face à Al Qaïda.

La guerre sans fin

Plus de dix ans après la publication de ce texte, le constat, s’il mérite d’être affiné, reste d’une grande pertinence. Engagés dans une campagne presque mondiale de contre-insurrection, les Occidentaux tentent, sinon d’éteindre, du moins de circonvenir, des incendies en Afrique du Nord, au Moyen-Orient, au Sahel, dans la Corne ou en Asie du Sud – en attendant l’Asie du Sud-Est, et sans même parler des cellules jihadistes actives en Europe. Ils sont, ainsi, entraînés dans une course contre la montre afin d’enrayer des crises successives dont ils n’ont, le plus souvent, pas vu ou compris les signaux avant-coureurs et auxquelles ils n’ont d’autre réponse que militaire. Plus grave, leurs actions, parfois précipitées, concourent souvent à aggraver des situations qui n’en demandaient pas tant.

Toutes ces opérations ne sont pourtant pas nécessairement illégitimes, et je ne suis certainement pas de ceux qui jugent les actions seulement en fonction de ceux qui les mènent. Il existe des logiques qu’il est impossible de contester, des défis qu’il est impossible de ne pas relever, et il est parfaitement vain de commenter l’actualité du monde sans essayer de comprendre quels intérêts tel ou tel acteur a essayé de défendre. On peut, ainsi, juger brutale l’intervention russe en Ukraine sans lui nier des causes profondes, de même qu’on peut, comme je le fais, critiquer férocement le régime syrien tout en tentant d’analyser objectivement ses buts et les méthodes qu’il met en œuvre pour les atteindre. Tout le monde n’a pas la chance d’être un idiot utile, et je laisse cette vocation à d’autres.

Nombre de critiques adressées à l’activisme occidental contre les groupes jihadistes oscillent ainsi entre une certaine ambiguïté à l’égard du jihadisme, dont on ne retient opportunément que quelques aspects, et une forme ancienne d’aveuglement politique (tout ce que font les Etats-Unis ou la France est mal, par essence). Ces postures sont d’autant plus regrettables qu’elles conduisent à des conclusions bâclées, voire à un refus de penser la complexité du monde. Il y a pourtant beaucoup à dire, s’agissant des échecs ou des succès, des objectifs (hélas trop rarement définis), et de ce que les opérations occidentales disent de notre vision du monde, et donc de nous.

« Nous croyons que le monde s’écroule alors qu’il ne fait que changer », écrit Jean d’Ormesson dans son Histoire du Juif errant (Gallimard, 1991, 600 pages). L’interventionnisme de Paris, que seuls les imbéciles peuvent sincèrement qualifier de « néoconservatisme à la française » (en oubliant avec panache que la France ne cesse de faire la guerre hors de ses frontières depuis 1945), révèle des ambitions déconnectées de nos moyens, et la certitude, pas si évidente à mes yeux, que nous sommes nécessairement une partie de la solution aux crises dont nous nous mêlons. Cette posture, qui confirme que nous n’avons nullement renoncé à notre supposée mission civilisatrice, montre surtout que nous avons choisi de refuser les inévitables évolutions du monde, fussent-elles douloureuses ou porteuses de dangers. A défaut d’avoir de véritables objectifs stratégiques, nous tentons donc de nous projeter partout où nous estimons que c’est nécessaire. Cette démarche, qui n’a rien d’un quelconque néoconservatisme, est typique d’une puissance impériale, mais cela fait, hélas, bien longtemps que ce qualificatif ne nous sied plus, et nous nous épuisons donc à intervenir partout, sans en avoir les capacités.

La guerre sans fin, décrite par Bruno Tertrais et par tant d’autres, est ce piège qui voit des puissances déclinantes nier l’évidence de leur état par un excès d’activisme presque mécanique, comme si les théâtres d’intervention successifs ou cumulés s’imposaient à nous. Le déclin n’est pas une fatalité, mais il n’est pas non plus une honte. Il n’est surtout pas synonyme de naufrage pour peu que les dirigeants politiques et les responsables militaires ou les hauts-fonctionnaires aient une conscience aiguë de l’état exact, et du pays et du monde. Entre le renoncement des lâches, le faux pragmatisme des calculateurs et l’aventurisme des exaltés, il existe la voie étroite de la rationalité stratégique. Celle-ci, peu séduisante aux yeux des électeurs, est inaudible par ceux qui ne rêvent que de solutions simples et de réponses binaires. Elle demanderait du courage, de la hauteur de vue, et du temps, de la réflexion, autant de choses dont nous semblons bien dépourvus, ces temps-ci. Il va donc falloir continuer, non pas seulement à lutter et à défendre la République, mais à observer nos services, nos unités et nos moyens s’épuiser à vouloir stopper la marche du monde au risque de la lassitude et de l’épuisement. La situation est porteuse d’un grand romantisme teinté du tragique de l’Histoire, mais ce romantisme est celui des empires disparus.

Et les Angles, c’est pas les angles de la carte

C’est donc sans surprise du ministère de la Défense qu’émane, enfin, un texte, prenant un peu de hauteur au sujet de la lutte contre le jihadisme et de la guerre que notre pays, avec ses alliés, mène avec plus ou moins d’intelligence depuis plus de vingt ans. On aurait pu attendre qu’une menace qui emprunte sur notre territoire les voies du terrorisme de masse soit analysée par les responsables de la sécurité intérieure, mais les échos qui me parviennent des services spécialisés comme de certaines unités dites d’élite me laissent à penser que non, vraiment, c’est pas le moment. D’ailleurs, pourquoi faudrait-il que quelqu’un place Beauvau se livrât à un tel exercice alors que la situation semble, de toute évidence, sous contrôle et que le dispositif donne entière satisfaction ? Oui, pourquoi ? #Onseledemande

La mission, difficile entre toutes, d’énoncer quelques vérités désagréables a donc échu au ministre de la Défense. Celui-ci publie, ces jours-ci, un petit livre (80 pages) aux Editions du Cerf, en très grande partie repris d’un discours prononcé le 1er décembre dernier aux Assises nationales de la recherche stratégique, organisées par le CSFRS. Ce patronage explique sans doute pourquoi le titre du discours du ministre puis celui de son livre, Qui est l’ennemi ?, sont identiques à celui de l’ouvrage d’Alain Bauer, publié cet automne par les éditions du CNRS. Il est d’ailleurs permis de s’étonner, une fois de plus, de l’influence d’un homme qui, s’agissant de jihad, n’a jamais été d’une grande pertinence, entre islamo gangstérisme, jeux vidéo et autres fausses évidences.

Qui est l'ennemi ? Les petits gars Oh, les petits gars

Le texte signé par le ministre frappe par la clarté de son propos, sans effets de manche, sans pathos. Il exprime une véritable détermination qui, débarrassée des coups de menton chers à d’autres responsables, rassure à défaut de faire plaisir. On pourra, évidemment, regretter l’emploi de formules absurdes (« Terrorisme djihadiste militarisé » ? « Armée terroriste » ? Sérieusement ?) et il ressort de la lecture de cet opuscule qu’il a sans nul doute été écrit par des esprits brillants, auteurs d’une synthèse de grande qualité, mais dépourvus – du moins me semble-t-il – d’une connaissance profonde du jihadisme. En 80 pages, Al Qaïda n’est mentionnée que trois fois, et la focalisation sur l’Etat islamique, si elle pouvait se comprendre quelques jours après les attentats du 13 novembre, ne se justifie plus au mois de mai 2016. Si on trouve, par exemple, l’indispensable notion de plasticité de la mouvance jihadiste, on ne peut que s’étonner à la lecture d’une telle phrase :

« L’irruption d’un terrorisme purement destructif dans ses buts, et largement militarisé dans ses moyens et ses méthodes : voilà donc la rupture majeure à laquelle Daech nous confronte ici-même ». Evidemment, c’est faux, et les auteurs de ces lignes ont manifestement oublié Bombay, Beslan, Al Khobar, In Amenas, Nairobi (en 2013), et d’autres actions de cette nature. Franchement, ça fait mal de lire des trucs pareils six mois après le 13 novembre, de même qu’il est permis de toussoter quand on découvre que le texte cite Ansar Bayt Al Maqdis et non la Wilaya du Sinaï. Au moins nous a-t-on épargné le GSPC.

Attention ! Un terroriste purement destructif, largement militarisé, qui plus est. Et il fonce droit sur nous !
Attention ! Un terroriste purement destructif, largement militarisé, qui plus est. Et il fonce droit sur nous !

Le livre s’ouvre par une présentation plutôt scolaire de la notion d’ennemi, aux tournures parfois curieuses (« L’horreur du retour des camps ? ») et au flou intellectuel gênant quand il aborde la question, ici centrale, du terrorisme. Des points fondamentaux sont fort opportunément rappelés, comme la fin de la « distinction traditionnelle entre la violence intra étatique, relevant de la police, et l’hostilité interétatique, relevant de l’armée ». Écartant les expressions idiotes chers à certains, le ministre précise sans ambiguïté que la France « ne [combat] pas le terrorisme en général » mais une organisation qui le pratique. Il rappelle également que les hostilités ont été déclenchées par l’EI, et que nous ne faisons, finalement, que répliquer. L’argumentation ne manque pas d’intérêt, en particulier en opposant « ennemi conjoncturel » et « ennemi structurel », mais elle est celle d’un texte éminemment politique, lu puis publié par le ministre d’une nation en guerre. Le livre défend ainsi une vision et une série de décisions, sans nécessairement chercher la cohérence : si le terroriste agissant en France est un criminel, pourquoi lui opposer les milliers de soldats de l’opération Sentinelle ? L’invocation, en réalité, d’une réponse adaptée à la « militarisation de la menace » confirme que des centaines de notes écrites depuis les attentats de Bombay, en 2008, n’ont pas été prises en compte et que ni la police ni la gendarmerie n’ont été préparées aux assauts qui nous visent.

Peu convainquant sur les aspects religieux du jihad, le ministre l’est plus quand il expose les cinq niveaux de l’action de l’Etat : militaire, politique et diplomatique, policier et judiciaire, idéologique, politique (encore !) et économique. Précisons ici que ces niveaux n’étaient que quatre dans le discours initial, mais au moins les choses sont-elles pesées froidement, loin de la confusion qui paraît régner ailleurs.

Le propos ministériel n’a pas d’ambition scientifique, et s’il contient des approximations, des formules ou des concepts surprenants (« Contre-terrorisme militaire ? », alors qu’on ne parle jamais de contre insurrection et une seule fois de guérilla…), il a le mérite de présenter une fermeté jamais hystérique, rappelant la nécessité de la vigilance dans un monde incertain. Il défend un ministère à la puissance nécessaire, dont les moyens sont engagés aussi bien dans nos rues qu’au Sahel, et qui doit être prêt à combattre à pied comme à faire usage d’armes nucléaires. Loin d’être parfait, le texte, dont on sent qu’il a été écrit à plusieurs mains, peut être considéré comme la seule vague doctrine publique dont nous disposons face au jihad et face à l’EI – puisqu’Al Qaïda brouille de toute évidence nos radars. Il vaut, à ce titre, qu’on s’y attarde, pour ses points forts comme pour ses faiblesses, et ce d’autant plus que les droits seront versés à Solidarité Défense. Ah, si c’est une œuvre, alors là c’est autre chose.

« With just a little luck/A little cold blue steel/I cut the night like a razor blade/Till I feel the way I want to feel » (« Mighty Wings, Cheap Trick)

Il est plus que temps de saluer le travail d’Arnaud Delalande (aucun lien), spécialiste de l’aviation militaire dont les écrits, publiés sur son blog, AéroHisto, ou dans la presse spécialisée, sont toujours précieux. On ainsi récemment pu lire dans DSI un passionnant premier bilan des opérations aériennes russes en Syrie.

Arnaud Delalande a, en effet, choisi d’étudier les aviations de combat au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, et s’est imposé comme un des observateurs les plus affutés de la nouvelle armée de l’air irakienne. Il vient d’ailleurs de publier un petit livre remarquablement documenté et illustré, Iraqi Air Power Reborn: The Iraqi Air Arms Since 2004 (Harpia, 80 pages) dans lequel il revient sur la reconstitution de l’Iraqi Air Force, après l’invasion anglo-américaine de 2003, et ses combats contre les groupes jihadistes.

Iraqi Air Power

Arnaud Delalande se consacre également, depuis des années, aux combats en Français et Libyens au Tchad et a donc participé à l’écriture d’une trilogie en cours de publication décrivant les affrontements entre Tripoli, Paris et Washington pendant les années ’80. Découpé en trois tomes (1973-1985, 1985-1986, et 1986-1989), le récit de ces Libyan Air Wars (Hélion) se révèle passionnant à plus d’un titre. Co-écrits avec Albert Grandolini, illustrés par des profils dessinés par Tom Cooper, les deux premiers volumes parus offrent ainsi à la fois une histoire des relations de la Libye du colonel Kadhafi avec ses voisins, une description de son soutien aux activités de plusieurs organisations terroristes et, au cœur du projet, l’étude des combats entre l’aviation libyenne et ses adversaires américains et français.

Tome 1 10361574_390726021087139_7231863235241221422_n Tome 3

Le récit détaillé des combats dans le Golfe de Syrte ou au Tchad constitue une excellente illustration de ce qu’ont pu être les opérations d’intensité moyenne des Etats-Unis ou de la France contre une puissance régionale à la diplomatie pour le moins agressive. Loin d’être un panégyrique de la Navy ou de l’Armée de l’Air, le texte n’occulte rien des difficultés des Occidentaux face à la Libye et regorge de témoignages émanant aussi bien de pilotes français ou américains que libyens. On y apprend même que certains pilotes syriens déployés au sein de la chasse libyenne ont mis en difficulté les pilotes de F-14, comme le montre une image sans ambiguïté tirée d’une caméra-canon de MiG-23. La supériorité générale de l’aéronavale américaine ou de la force tactique française y est cependant largement démontrée.

Petite visite de l'EC 1/11 Roussillon à Ouadi Doum, le 16 février 1986
Petite visite de l’EC 1/11 Roussillon à Ouadi Doum, le 16 février 1986

S’il est possible de trouver parfois peu orthodoxe le texte en anglais, il ne faut pas s’arrêter à ce qui n’est finalement qu’un détail pour profiter de toutes les informations contenues dans ces livres. Et on y lira, accessoirement, que les mesures anti terroristes des Administrations Bush ou Obama sont finalement bien mesurées comparées à celles du président Reagan, ou qu’aucun gourou ne qualifiait en 1985 les tueurs d’Abou Nidal de crétins illettrés. Je dis ça, c’est pour aider.

Remarques sur la formation de la théorie abstraite des ensembles

On m’a fait l’honneur, récemment, de parler en public du renseignement au cinéma. La mission n’était pas facile, et je me suis efforcé de décrire à grands traits ce qu’on montre de ces métiers sur les écrans, de ce qu’on peut en penser, de ce qu’on ne voit pas, et de ce que ça dit de notre cinéma, de nos sociétés et du monde. Parmi les quelques points que j’ai présentés, un me tenait particulièrement à cœur. On peut ainsi apprendre beaucoup de l’espionnage, du renseignement, de la manipulation en regardant des films qui, de prime abord, ne traitent pas de ces sujets. Qu’on pense, par exemple à La Prisonnière espagnole (1997, David Mamet), qui traite d’espionnage industriel, ou de Kiss of Death (1995, Barbet Schroeder, d’après le film d’Henry Hathaway sorti en 1947), qui nous décrit une infiltration dans le monde de la pègre, ou des très grands films consacrés au journalisme d’investigation (Les Hommes du président, d’Alan J. Pakula, en 1976 ; Mille milliards de dollars, de Henri Verneuil, en 1982 ; Spotlight, de Tom McCarthy, en 2015), sans parler de la monumentale trilogie Millenium, d’après Stieg Larsson intégralement adaptée à la télévision en 2010, et à laquelle David Fincher s’est attaqué en 2011 avec le brio qu’on lui connaît.

Millenium

On trouve nombre de mentions des activités des services de renseignement dans le cinéma de guerre, qu’il s’agisse de montrer une opération spéciale (Les Canons de Navarone, de J. Lee Thompson, en 1961 ; Apocalypse Now, de Francis Ford Coppola, en 1979 ;  Zero Dark Thirty, de Kathryn Bigelow, en 2012), de concevoir une offensive (Un Pont trop loin, de Richard Attenborough, en 1977) ou de se préparer au pire (Pearl Harbor, de Michael Bay, en 2001). Il est ainsi possible de revoir des films, chefs d’œuvre ou séries B, à cette seule aune. Il va de soi que la chose est moins pénible quand le film est un classique parmi les classiques, et c’est le cas de L’Armée des ombres, de Jean-Pierre Melville, d’après le roman éponyme de Joseph Kessel, écrit à Londres en 1943 et d’abord publié à Alger.

L'Armée des ombres

Tourné par un cinéaste au sommet de son art, et dont l’influence n’a cessé de croître depuis, L’Armée des ombres n’a pas pris une ride malgré le parti-pris esthétique de son réalisateur. On y parle peu, on ne s’y perd pas en vaines palabres ou en grands discours enflammés, et les images, d’un classicisme extrême, révèlent autant que les dialogues. La première scène, avant même le générique, nous montre des soldats allemands défilant sur les Champs-Elysées, l’Arc de triomphe dans leur dos. En quelques instants, l’humiliation et l’occupation d’un pays vaincu en deux mois sont rappelées au spectateur. Sorti en 1969, le film a d’ailleurs pu être interprété comme un hommage au général De Gaulle, mais cette analyse, pertinente, ne doit pas faire oublier que le récit, qui ne montre que brièvement l’homme de Londres, se concentre sur les résistants de l’intérieur, ceux qui loin des calculs stratégiques, des manœuvres diplomatiques et militaires, ne sont occupés qu’à combattre quotidiennement l’occupant. Personne ne se dit gaulliste, et on ne parle guère politique tout au long des 139 minutes du film.

Plus qu’une ode au Général, le film – et le roman avant lui – est d’abord le portrait d’une poignée de femmes et d’hommes d’exception qui, sans emphase, luttent et risquent leur vie. La résistance n’y est jamais verbalisée, explicitée, et les personnages mis en scène accomplissent ce qu’ils estiment être leur devoir le plus sacré. Très écrits, les dialogues frappent par leur sobriété, encore accrue par la minéralité du jeu des acteurs. On se souvient, en effet, que Melville a signé des œuvres extraordinaires, comme Le Samouraï (1967), et qu’on a vu chez le Michael Mann de Heat (1995), de Collateral (2004) ou de Miami Vice (2006) son héritier le plus naturel. Chez Melville, on ne s’agite pas, et les hystériques ne vivent pas longtemps.

Heat

Ce parti-pris est servi par des acteurs tous admirables, à commencer par Lino Ventura qui, loin des réjouissants rôles de pitres à grosses paluches chers à Georges Lautner, montre l’étendue de son talent. Solide, un petit sourire ironique souvent au coin des lèvres, il incarne les certitudes d’un homme de devoir, intellectuel devenu homme d’action au nom de la cause sacrée de la liberté. Il trouve en Simone Signoret son alter-ego, femme d’une audace et d’une volonté inouïes (la scène de l’évasion ratée de Felix est à cet égard glaçante), et les deux personnages s’avèrent être devenus des techniciens de haut-vol sous la pression des événements.

L'Armée des Ombres

L’Armée des ombres, en effet, nous raconte, pour paraphraser Michel Goya, comment des citoyens ordinaires en viennent à faire des choses extraordinaires, et parfois terribles. « Je ne croyais pas qu’on pouvait le faire », lâche ainsi une jeune recrue après l’assassinat d’un traître. Professionnels de l’action clandestine, traqués par un ennemi infiniment plus puissant, ils affrontent à la fois l’armée du Reich et la Milice et doivent se défier en permanence des trahisons ou des renseignements obtenus sous la tortures par la Gestapo. Dans le film, les héros tuent ainsi autant de Français que de soldats allemands, et leurs deux victimes françaises ne sont autres que d’anciens camarades de combat. La leçon est amère et rappelle que face aux résistants on trouve des collaborateurs, pas moins – hélas – convaincus de la justesse de leur cause et de la nécessité de la défendre. Nullement ambigu, le film ne cache rien de la complexité de la situation et de la pression qui s’exerce sur ceux qui ont choisi de résister : codes, cloisonnement, filatures, urgences, malchance, esprit d’initiative, rien n’est oublié pour montrer que l’honneur d’une nation ne tient parfois qu’à une poignée d’individus, différents, fragiles mais capables de surmonter leurs préventions pour se surpasser. On a rarement aussi bien montré la solitude ou la peur de membres d’une organisation secrète agissant en territoire ennemi – et pourtant dans leur propre pays. Les ombres de Kessel et de Melville ne sont pas tant des résistants que des vaincus dont le combat, admirable, est plus mené par principe que pour une victoire inaccessible sans l’aide des Alliés. Ces ombres, pourchassées, déracinées, promises à mille tourments en cas de capture, évoquent celles qu’évoquera James Welch dans son extraordinaire roman Comme des Ombres sur la terre (Fools Crow, 1986) décrivant l’errance des Indiens Blackfeet au Montana en 1970.

Comme des ombres sur la terre

Film éminemment politique, L’Armée des ombres est donc aussi un film noir, aux décors soignés (il manque un tableau sur le mur du Majestic, indice du pillage de la France vaincue), aux ambiances oppressantes (la planque de Ventura, le stand de tir de Balard – que l’on verra aussi dans la pochade de Jean-Marie Poiré Papy fait de la résistance, en 1983) et aux seconds rôles d’une exceptionnelle qualité : Jean-Pierre Cassel, Serge Reggiani, Paul Crauchet, Christian Barbier, Claude Mann, et l’immense Paul Meurisse. Surtout, Melville a le privilège de diriger André Dewavrin dans son propre rôle, celui du colonel Passy, véritable légende du renseignement français, fondateur du BCRA, dont les mémoires devraient figurer dans toutes les bibliothèques – et qui sont à l’origine de bien des vocations.

L'Armée des ombres

Sans concession, mettant en avant la nécessité de mesures extrêmes au nom d’une lutte à nulle autre pareille, le film constitue l’adaptation parfaite du roman de Joseph Kessel. Près de cinquante ans après sa sortie, il reste d’une exceptionnelle finesse et montre la force de ceux qui luttent. A ce titre, il pose aussi la question, qui ne cesse de hanter : serions-nous capables d’un tel courage, d’un tel dévouement, d’un tel engagement ?

 

« I remember my city streets/Before the soldiers came/Now armored cars and barricades/Remind us of our shame » (« Wild Frontier », Gary Moore)

Les journalistes, aux côtés des garagistes, des plombiers et autres chauffeurs de taxi, ont le pénible privilège de figurer parmi les professions que le bon peuple prend plaisir à critiquer à longueur de journée. Accusés de tout et du reste, souvent par des gens dont la capacité à raisonner n’a pas été démontrée de façon évidente, ils portent la croix de leur mission. On leur demande, en effet, de nous informer, d’expliquer, de présenter les fameuses « différentes perspectives », et ceux qui ne s’y retrouvent pas ont beau jeu de les taxer de parti-pris, ou d’incompétence, ou des deux.

La corporation compte, évidemment, son lot de brebis galeuses, éditorialistes omniscients dont la connaissance qu’ils prétendent détenir du monde est inversement proportionnelle à l’énergie qu’ils ont réellement déployée pour le comprendre. On connaît aussi les propagandistes plus ou moins conscients, chantant les louanges de tel ou tel homme d’Etat étranger, les idiots utiles prenant sous la dictée de faux scoops ou les faux naïfs travaillant à leur propre gloire en se faisant l’instrument des puissants. On trouve surtout, et c’est heureux, des femmes et des hommes amoureux de leur travail, lucides sur les limites de leur action, mais persuadés qu’il est important de continuer à questionner, à écrire et à parler.

Certains sont même de véritables spécialistes de leur sujet, disposant à la fois de sources et d’une authentique profondeur de connaissances. Evidemment, on pourra leur reprocher de ne pas être des universitaires, ou des scientifiques, mais leur prétention va rarement au-delà du commentaire immédiat, de l’explication dans l’urgence en attendant que ceux ayant le temps de chercher y aillent de leurs propres contributions. C’est ainsi que j’ai perçu le livre de Wassim Nasr, Etat islamique, le fait accompli, un texte court (un peu plus de 180 pages), documenté et percutant.

Le fait accompli

Sans jamais être racoleur, et en évitant la compilation de faits publics (syndrome Wikipédia de certains spécialistes surgis récemment du néant), le livre de Wassim Nasr fait l’effet d’une série de conversations qu’on aurait avec un homme fatigué, exposant ses réflexions le temps d’une pause avant de replonger dans la fournaise. En treize chapitres denses, il aborde ainsi l’Etat islamique sous tous les angles, examinant ses origines, exposant ses ambitions, ses modes opératoires, son idéologie, ses liens avec le régime de Saddam Hussein, et le replaçant dans une perspective historique. Le texte, bien sûr, n’est pas parfait, et on sent qu’il a été écrit dans une sorte d’urgence, comme si son auteur voulait couper court aux explications simplistes abondamment diffusées par certains de nos dirigeants et aux certitudes idéologiques de quelques gourous.

Essentiel, ce livre l’est car il tente de sortir la sidération trop souvent observée chez ceux dont on attendrait qu’ils nous éclairent. Il se lit rapidement avant de devenir un réservoir de connaissances et de références dans lequel on puise, aux côtés des écrits de Pierre-Jean Luizard, de Myriam Benraad, d’Olivier Moos ou de Philippe Bannier, tous également précieux. Tout au plus pourra-t-on se dispenser de la préface d’Olivier Ravanello, désagréablement racoleuse. Un ouvrage plus que conseillé, qui montre qu’on peut faire court sans bâcler et qui sera utile aussi bien aux étudiants qu’aux commentateurs.

That’s the Full Metal Bitch

C’est un film sans prétention de 178 millions dollars, et la modestie de son propos participe de sa réussite. Série B de luxe, Edge of Tomorrow, sorti en 2014, s’est ainsi révélé être une excellente surprise. Jamais écrasé par son casting (Tom Cruise, Emily Blunt, Brendan Gleeson), jamais parasité par des effets spéciaux au service de son intrigue, le film, réalisé par Doug Liman, est l’exact contraire des purges régulièrement offertes par Michael Bay ou Roland Emmerich et étonne par son humour et sa sobriété.

Adapté d’un roman de Hiroshi Sakurazaka, All you need is kill, devenu un manga, Edge of Tomorrow renouvelle avec talent le vieux genre du paradoxe temporel qui a fait le bonheur des amateurs de SF depuis des lustres. On pense ainsi à la série B de Don Taylor, The Final Countdown (Nimitz, retour vers l’enfer, 1980, avec Kirk Douglas, Martin Sheen, James Farantino, Charles Dunn et Ron O’Neal), et surtout au film culte de Harold Ramis, Groundhog Day, (Un Jour sans fin, sorti en 1993, avec Bill Murray, Andie MacDowell et Stephen Tobolowski).

Nimitz Groundhog day

L’action de Edge of Tomorrow se situe dans un futur proche qui voit l’humanité affronter des aliens. Rassemblées au sein d’une grande coalition, les armées mondiales combattent avec difficulté des envahisseurs à la fois innombrables et d’une grande puissance. Cette idée a été lue ou vue mille fois, et le film, comme le roman ou le manga, ne cache rien de l’influence de H.G Wells et de sa Guerre des mondes (1898). L’histoire ne s’arrête cependant pas là.

War of the Worlds

En une sorte de clin d’œil, c’est Tom Cruise, qui avait déjà affronté des extraterrestres dans le film de Spielberg adapté de Wells en 2005 (War of the Worlds, avec Tim Robbins et Dakota Fanning), qui reprend du service dans le film de Doug Liman. Plus encore que dans l’adaptation de Spielberg, il casse ici son image de dur à cuire et joue le rôle d’un officier chargé des relations publiques, hâlé, charmeur, et plus que tout désireux de se tenir loin de l’invasion de l’Europe que préparent les Alliés contre les Aliens. Ça me rappelle quelque chose, mais quoi ?

Figure réjouissante du pleutre piégé dans le cauchemar d’une bataille, Cruise confirme, une fois de plus, son talent comique. Il y démontre également sa capacité à incarner le héros américain classique, relevant le défi de la guerre, s’adaptant à la situation et se révélant, in fine, un chef naturel et un combattant décisif. Il faut dire que la mise en scène de Doug Liman est elle-même d’un parfait classicisme. Le cinéaste est un honnête fabriquant de blockbuster, du premier opus de la tétralogie Bourne (La Mémoire dans la peau, 2002) au navrant Mr. and Mrs. Smith (2005) en passant par le fade Fair Game (2010), et Edge of Tomorrow est sans nul doute une de ses réalisations les plus réussies, et peut-être la meilleure.

The Bourne Identity Fair Game

Il est épaulé par un trio de scénaristes composé de Jezz et John-Henry Butterworth et surtout de Christopher McQuarrie, l’homme auquel on doit le scénario du chef d’oeuvre qu’est Usual Suspects (1995, Bryan Singer, qui lui vaudra un Oscar) et qui a écrit à plusieurs reprises pour Tom Cruise (Walkyrie, 2008, du même Singer ; Jack Reacher, 2012, et Mission: Impossible – Rogue Nation, 2015, qu’il a lui-même réalisés). Tout ce petit monde se connaît bien et Doug Liman ne paraît pas être l’élément essentiel du projet.

Usual Suspects Mission Impossible

Projeté contre son gré sur les plages de France, (où on sent d’ailleurs bien l’influence de Spielberg), le personnage de Tom Cruise ne cesse d’y mourir et d’y retourner jusqu’à tenter de contrôler la situation. Sa rencontre avec Rita (Emily Blunt), la Full Metal Bitch qui galvanise les troupes depuis la dernière grande bataille, change à la fois le cours de sa vie et celui de la guerre.

Full Metal Bitch

On n’en dira pas plus, mais tout l’intérêt de l’histoire réside dans le long processus d’apprentissage que sont les morts et les résurrections perpétuelles des deux personnages principaux. Les critiques ont parfaitement vu la référence au monde du jeu vidéo, et en particulier au FPS, certaines scènes semblant directement sorties de la chambre d’un adolescent s’acharnant sur un épisode de Halo ou Call of Duty.

Halo

Edge of Tomorrow

Divertissement sans prétention, Edge of Tomorrow remplit parfaitement sa mission sans s’embarrasser de considérations politiques ou morales, et en nous épargnant les robots transformistes, les superhéros névrosés ou les lourdauds supposément comiques. On y trouve quand même matière à réflexion, et il n’est pas anodin que la victoire soit finalement remportée grâce à une poignée de valeureux individus agissant seuls, contre l’avis de la haute hiérarchie militaire. L’ennemi, délicieusement effrayant, n’est pas si bête et non seulement il manœuvre mais en plus il tend des pièges (quelle impudence !). En un mot, il a l’initiative et personne ne semble le réaliser, et encore être prêt à l’envisager. A sa façon, le film est donc une ode à la fois au renseignement et à la pensée contraire. La scène finale est à cet égard réjouissante. On y voit la coalition des armées humaines célébrer une victoire qu’elle ne peut expliquer. Personne ne sait ainsi pourquoi la guerre a été gagnée, et personne ne sait pourquoi elle était sur le point d’être perdue.

Make the future

« Sign o’ the times mess with your mind/Hurry before it’s too late » (« Sign o’ the Times », Prince)

Parmi les lieux communs les plus insupportables entendus régulièrement aux comptoirs comme à la télévision, l’un postule que l’Histoire se répèterait, voire qu’elle ne serait qu’un « éternel recommencement ». En réalité, l’Histoire est un perpétuel mouvement créant à chaque instant des moments inédits que nous essayons d’appréhender grâce à ce que nous enseigne le passé. Peut-on, par exemple, comparer la crise migratoire actuelle avec ce que la tradition nous présente comme les Invasions barbares ayant conduit à la chute de l’Empire romain ? Non, bien sûr, tant les événements sont différents. Les fameuses invasions ont ainsi duré des décennies si ce n’est des siècles, et ont pris la forme de conflits frontaliers ou de véritables offensives militaires. Les peuples qui franchissaient le limes étaient en armes, et n’avaient rien de réfugiés fuyant un conflit localisé. De même affrontaient-ils une puissance politique et militaire centralisée, déclinante depuis des décennies, et leur masse constituait un défi démographique autrement plus menaçant pour les Romains que les centaines de milliers d’individus arrivant sur le territoire d’une Union européenne peuplée de plus de 500 millions de personnes. L’Empire, d’ailleurs, ne s’est pas effondré d’un coup un beau matin de 476 et certains historiens avancent même que sa division en royaumes barbares romanisés constitue en réalité une prolongation de Rome, et non sa disparition.

L’étude de l’histoire est d’une importance presque vitale. Elle permet à la fois d’éviter les comparaisons énoncées pour de simples raisons politiques, voire électorales, mais aussi de comprendre les grands mécanismes qui font vivre les communautés et s’affronter les Etats. J’ai déjà dit, ici ou sur Twitter, l’admiration que j’éprouvais pour Marc Bloch, historien et résistant, dont le regard aiguisé de scientifique et de citoyen livra, dans L’Etrange défaite, une première lecture, admirable et effrayante, du désastre du printemps 40. Le livre, qu’il faut avoir lu (et que j’ai longuement cité ici) contient des pages dont la pertinence reste fondamentale, et il décrit une situation qui, sans être comparable à celle que nous vivons actuellement face au jihad, pose de troublantes questions quant à notre capacité à nous aveugler et à reproduire des élites médiocres, déconnectées, sans vision, et parfois sans décence. Traumatisme vivace, cette étrange défaite ne cesse de nous hanter et elle nous rappelle quelles peuvent être les conséquences de l’incompétence érigée en vertu cardinale, du goût immodéré pour l’outrance, de l’association de petits calculs tactiques et de grands dangers.

L'étrange naufrage
L’étrange naufrage

On peut aussi, si l’on veut se souvenir que le chemin vers l’abîme n’est jamais si long, relire le livre de que William L. Shirer, le grand journaliste américain (1904-1993), consacra au naufrage français. Publié en 1969, The Collapse of the Third Republic: An Inquiry into the Fall of France in 1940 (Simon & Schuster), se présente comme un récit journalistique, abondamment sourcé mais sans guère d’analyse politique ou historique, des années précédant le déclenchement de Seconde Guerre mondiale en Europe. Shirer y décrit un pays malade, épuisé, en proie à d’incessantes querelles et victime de la petitesse de ses gouvernants. Certains paragraphes sonnent avec une inquiétante actualité, comme celui où l’auteur raconte son retour en France :

La première chose qui me frappa à mon retour, ce fut l’intensité qu’avaient prise les dissensions intérieures. La rancœur et l’intolérance empoisonnaient l’air. Le ressentiment suscité par les bouffonneries du parlement et la valse des ministères fuyant la responsabilité des mesures nécessaires pour pallier la dépression grandissait dangereusement. On le constatait en particulier à droite et parmi certains groupes d’anciens combattants dont beaucoup de membres avaient tendance, aussi bien en France qu’en Amérique, à se laisser miner et dominer par des nullités réactionnaires et démagogiques. Il y a là un phénomène dont les causes m’ont toujours échappé. (p. 207 de l’édition de 1990, chez Hachette Pluriel)

- Ils ont des archers - La tuile
– Ils ont des archers
– La tuile

Les mêmes causes produisant les mêmes effets, selon l’adage bien connu, il nous appartient de ne pas céder à la panique ou à l’hystérie qui semble ne pas quitter nos dirigeants et ceux qui rêvent de leur succéder, et de bien veiller à nous montrer dignes des situations. Se tenir prêt au choc permet souvent de l’encaisser sans défaillir, voire même sans le savoir, et il nous faut donc, même lorsque les défis paraissent trop nombreux, les relever avec détermination. Sans minimiser l’ampleur de la crise dans laquelle nous nous débattons, et sans accorder la moindre valeur aux propos lénifiants de vieux stratèges dépassés, il est impératif de ne pas non plus céder au discours des déclinistes ou de ceux qui, sous couvert de sidération, nous prédisent le pire pour nous mener où ils le souhaitent. L’utilisation intensive, ces jours-ci, du concept de fascisme nous rappelle opportunément que des dirigeants ignorant l’Histoire ont rarement des projets autres que personnels.

« Yeah, you know they’re gonna bring it down now/They’re gonna wreck it down here » (« In deeper underground », Jamiroquai)

L’annulation, après une pénible polémique, du concert de Black M à Verdun, le 29 mai prochain, clôt une nouvelle lamentable séquence dont notre pays fait désormais son quotidien. Comme nombre de mes compatriotes, j’avais d’abord été surpris d’apprendre qu’un concert de rap, musique subversive s’il en est, avait été prévu afin de commémorer le centenaire d’une bataille si symbolique. A dire vrai, à part un requiem, je ne voyais pas bien quelle musique aurait pu résonner sur une terre gorgée du sang de dizaines de milliers d’Européens, celui de nos compatriotes, mais aussi celui de nos ennemis d’alors, devenus nos plus proches alliés. Je dis souvent que les mots ont un sens, mais les lieux en sont également porteurs, et ce champ de bataille en particulier.

Les idioties venant souvent groupées, non seulement il avait donc été décidé qu’il y aurait un concert, mais en plus qu’il serait donné par un homme dont l’apport à la culture nationale mériterait d’être sérieusement évalué. Je suis moi-même un amateur de rap, un genre auquel je prête de nombreuses qualités, aussi bien littéraires que politiques, mais cette musique de révolte ne sied guère à la célébration d’une bataille. Deux hypothèses devaient donc être posées : soit ceux qui avaient sollicité Black M étaient, en réalité, des pacifistes voulant moquer le sacrifice absurde de milliers de vies, soit ils n’étaient que de vulgaires imbéciles, dont la culture musicale s’était révélée aussi médiocre que leur connaissance de l’histoire, et ils avaient fait ce choix sans trop y réfléchir. L’expérience prouve que la bêtise est une force plus puissante que les manœuvres politiques complexes.

Les déclarations du maire de Verdun, un homme par ailleurs attachant, ont achevé de m’exaspérer. Ainsi donc, Black M, un rappeur aux textes difficilement compatibles avec les valeurs de la République (mais que je ne condamne pas puisque, justement, on parle de rap et pas de lieder), n’aurait été choisi que parce qu’il était « un peu référent auprès de la jeune génération ». Mais, alors, puisque vous avouez avait tout du populisme et rien d’une élémentaire exigence éducative, pourquoi ne pas avoir convié Violetta, ou Selena Gomez ? #Onseledemande

La musique du Hazard
La musique du Hazard

En réalité, les déclarations de M. Hazard révèlent un mélange fascinant d’ignorance et de morgue, et les explications ridicules au sujet d’un supposé hommage aux troupes coloniales françaises achèvent de le rendre misérable. Un enfant aurait fait mieux, et c’est exprimer bien du mépris à l’encontre des jeunesses de France et d’Allemagne que de penser qu’elles ne peuvent être sensibles à une telle commémoration sans un petit concert. Aviez-vous pensé à distribuer des friandises estampillées « Ceux de Verdun » ? Ça ne m’étonnerait pas.

Le pire a pourtant été commis quand ceux qui râlaient, comme moi, ont été traités de racistes, de fascistes, et accusés de faire le jeu de l’extrême-droite. Comment, en vérité, peut-on être aussi méprisable, aussi caricatural dans la bêtise ? Croyez-vous vraiment que le souvenir de la Grande guerre soit l’apanage des nationalistes et autres militaristes décomplexés ? Vous souvenez-vous des Légions d’Honneur que nos Présidents ont remis, chaque 11 novembre, aux survivants de 14 tant qu’il en restait ? Pensez-vous sérieusement que M. Hollande soit un fasciste, lui qui rendit hommage en 2013 aux Résistants et aux Poilus ? Votre défense par l’invective révèle la médiocrité dans laquelle vous semblez vous vautrer avec ravissement, et il est manifeste que dans votre esprit, malgré les guerres en cours et les défis à relever, la défense de notre pays et de notre histoire n’est finalement qu’une affaire de vieux cons un peu rances. On salue là la finesse de votre vision.

Je ne vais pas cacher ici que je préfère NWA ou Cypress Hill à Black M, mais voir du racisme ou du snobisme dans ce choix, vous dont je préfère ne pas connaître les goûts (mais ça sent quand même bon la variété française des années ’70), est absurde. Ce que vous appelez du snobisme, je l’appelle de la dignité. Ce qui vous paraît être de l’arrogance n’est qu’une compréhension des enjeux. Qui a jamais vu un concert de rap sur un ossuaire ?

Vous êtes un ami de Pat ou un copain d’Antoine ?

Comme nombre de ses condisciples de l’ENA, François Heisbourg semble pouvoir discourir de tout, sans fin et sans que ses connaissances puissent être prises en défaut. Ancien diplomate, ancien conseiller ministériel, il hante depuis des décennies les couloirs des instituts de recherche, s’est fait une spécialité des Livres blancs gouvernementaux (où ses contributions sont parfois cruellement évaluées par les responsables qui y sont associés) et ne néglige pas de donner, le plus souvent possible, son avis sur à peu près tous les sujets.

Homme de savoir plus que de conviction, on l’a vu aux côtés de camps politiques opposés et il n’a pas été le dernier, en 2002, à affirmer que l’Irak disposait d’un arsenal non-conventionnel. Ce faisant, il contredisait les connaissances patiemment accumulés par les services français – ce qui ne manque pas de piquant quand on sait que le cher homme n’a jamais caché son vif intérêt pour la DGSE. Mais, après tout, et comme le disait Bob Saint-Clar, tout le monde peut se tromper.

Authentique spécialiste, fut un temps, des questions stratégiques, M. Heisbourg ne pouvait que s’intéresser au terrorisme et on lui doit, en 2001, un ouvrage assez stimulant intitulé Hyperterrorisme. La nouvelle guerre. (Odile Jacob). Hélas, à l’exception de ce concept, qui n’a d’ailleurs pas convaincu tout le monde, l’apport de François Heisbourg aux réflexions nationales sur ce sujet s’est révélé bien mince.

Hyperterrorisme

François Heisbourg possède ce talent, précieux entre tous, de pouvoir rédiger rapidement des textes répondant à l’urgence de l’actualité. Cette capacité, je dois l’avouer, force mon admiration, moi qui me perds souvent en longues recherches et interminables lectures avant de, péniblement, livrer mes très imparfaites réflexions. De ce point de vue, M. Heisbourg est avant tout un vulgarisateur, un auteur qui compile habilement plus qu’il ne crée et cette fonction, précieuse, ne mérite aucun opprobre.

Son dernier livre, Comment perdre la guerre contre le terrorisme (Stock), cependant, laisse une drôle d’impression. Présenté comme le texte d’un « homme en colère », il n’apporte aucune hauteur de vue et aucune réflexion d’ensemble et sa lecture fait penser à un bon mémoire (ou à la copie un peu longue) d’un étudiant sincèrement intéressé par son sujet mais auquel il manquerait quand même pas mal de concepts. Certains de ces passages sont bien vus (le développement sur la déchéance de la nationalité, celui sur les dérives autoritaires et le naufrage teinté de cynisme du politique), et il pose même quelques questions pertinentes au sujet de notre absence de stratégie et notre goût pour les gesticulations militaires, mais l’ensemble reste attristant de banalité.

Comment perdre la guerre contre le terrorisme

Heisbourg, comme d’autres, vit dans le passé et reste désespérément incapable de penser le jihad. Bloqué dans une perception simpliste (et variable, cf. 2001) de la guerre, il contourne les failles de son raisonnement par quelques formules faciles (bombarder Molenbeek après Raqqa ?) et évite soigneusement toute réflexion ayant un minimum de profondeur. Le texte, d’ailleurs, ne contient qu’une poignée de notes et on cherche en vain la moindre référence à des travaux sérieux. C’est sans doute une habitude.

Certaines phrases, de surcroît, laissent pour le moins songeur. Il ne faut ainsi pas s’attarder sur les écrits de ceux qui font l’histoire du terrorisme « de l’Antiquité à nos jours ». La formule, absurde, balance entre le racolage commercial et l’absence de toute pensée sérieuse, et M. Heisbourg, en écrivant que « le terrorisme est un phénomène aussi ancien que le crime organisé, comme en témoigne entre autres l’activité des zélotes et autres sicaires en Terre sainte » montre bien que le public qu’il vise est celui qui se satisfait des émissions d’Yves Calvi ou de Jean-Jacques Bourdin. De même, en évoquant des « terroristes auto-radicalisés » ou des « loups solitaires », il confirme son ignorance de centaines de textes scientifiques écrits depuis quinze ans, sans parler de sa déconnexion des réflexions menées dans les services de sécurité. Avouons que c’est un peu gênant quand on a son parcours.

Il y a plus grave, cependant, et je me permets ici de rappeler que non, Bon Dieu, non, la rédaction de Charlie Hebdo n’a pas été attaquée par l’Etat islamique (EI) mais par Al Qaïda dans la Péninsule arabique (AQPA). Al Qaïda, bien que citée dans le texte, n’est jamais vraiment étudiée et l’auteur se concentre sur l’EI sans lui donner la moindre profondeur historique. Il semble ignorer de quoi il parle – mais c’est le cas de bien des commentateurs, ces jours-ci – en qualifiant l’EI d’organisation « plus décentralisée » que ne l’était Al Qaïda. Mais oui, bien sûr. On est loin, donc, très loin, de Pierre-Jean Luizard qui, lui, sait écrire des petits livres argumentés et documentés. L’obsession de M. Heisbourg pour le terme « Daesh » en lieu et place de l’EI révèle par ailleurs une posture étonnante, loin de la froideur scientifique qu’on attendrait d’un tel homme, qui devrait pouvoir être à la fois en colère ET lucide. A quoi sert donc de gloser sur « une organisation méprisable et mortifère » si ce n’est à se mettre en scène ? Enfin, les questionnements autour du renseignement européen confirme que le texte n’est qu’une longue discussion d’homme du monde sans réelle connaissance du sujet.

Le livre, en réalité, qui se lit très vite (mais qui ne se dévore pas), apparaît comme une compilation de questions posées par d’autres (Stratégie ? Moyens et organisation des services ? Résilience ?) et de faits révélés par d’autres. Il n’y a là ni enquête ni véritable réflexion, et les références historiques (Vichy ? Sérieusement ?) sont, par exemple, d’une cruelle pauvreté. On pouvait espérer qu’un homme comme M. Heisbourg, avec son passé et son expérience, qui fut un des premiers à demander une commission d’enquête sur les attentats du 13 novembre, nous livrerait autre chose que la trame d’une conférence de vulgarisation entachée de quelques erreurs factuelles troublantes et encombrée d’une vision singulièrement datée du monde qui nous entoure. Sa colère paraît  bien contrôlée, bien responsable, bien fade, pour tout dire.

 

J’aime les gens décevants

Lauréat du Prix Louis Delluc en 2015, Le Grand jeu, de Nicolas Pariser, est un mystérieux premier film, très politique, très écrit, très maîtrisé. Parfaitement interprété, contraint à la sobriété par l’absence de moyens, il laisse augurer de son réalisateur et scénariste de prochaines grandes œuvres.

Le Grand jeu se présente initialement comme un film de complot, reprenant les scènes classiques du genre. Un homme, à la suavité métallique (André Dussollier, comme toujours remarquable) recrute sans peine un écrivain qui n’écrit plus (Melvil Poupaud, parfait de détachement) pour donner corps à un complot politique : il s’agit de rédiger puis de publier un ouvrage appelant à l’insurrection afin de pousser un ministre de l’Intérieur, que l’on veut faire tomber, à démanteler un groupuscule d’extrême-gauche puis à dénoncer ses erreurs. La manœuvre, sans être d’une grande habileté, n’est pas si bête : le personnage de Poupaud, qui a connu dans sa jeunesse le chef du groupe dont il est question et qui a été proche, un temps, de ses idées, est d’autant plus à même d’écrire un faux qu’il a à la fois besoin de vivre et besoin de répondre à un défi intellectuel.

La phase d’approche du personnage Dussollier est, à cet égard, très bien vue. Charmeur mais impertinent jusqu’aux limites de la correction, notre comploteur sait jouer sur les failles de sa cible, et il déclare même, avec cette franchise contrôlée qui le caractérise : « J’aime les gens décevants ». Poupaud sait, de son côté parfaitement interpréter cet homme décevant, déçu d’ailleurs par lui-même, écrivain en panne, divorcé blessé, blasé reclus, ancien espoir devenu trop tôt, comme c’est dit dans le film, un « has-been », qui a rêvé du grand soir et qui rêve désormais en secret du succès.

Les critiques n’ont évidemment pas manqué de voir dans cette intrigue une allusion évidente à la pénible affaire de Tarnac. Le texte publié par Poupaud, intitulé Lettre de loin en une référence transparente à Lénine, évoque ainsi le fameux L’Insurrection qui vient (La Fabrique, 2007), un petit essai verbeux mais charmant de candeur qui fit beaucoup parler de lui il y a quelques années. Le film de Nicolas Pariser décrit, en effet, une machination dans laquelle un texte de cette nature, sorte de Protocole des Sages de Sion d’extrême-gauche, est utilisé par un camp contre un autre. Ce faisant, il livre non plus seulement un film à suspense mais une véritable lecture, évidemment très personnelle, de notre monde.

L'Insurrection qui vient

Garçon brillant, déjà auteur de plusieurs courts-métrages, le cinéaste réalise ici, bien plus qu’un film consacré au monde de l’espionnage ou même qu’un thriller intimiste, un film politique loin d’être neutre. Dussollier, dont on ne sait s’il roule pour lui ou pour d’autres, conduit un ancien révolutionnaire embourgeoisé à sacrifier ses amis de jeunesse afin de faire tomber un ministre de droite. Face à cette manœuvre, rapidement éventée, le gouvernement réagit brutalement, et le grand ordonnateur devient en quelques heures un homme traqué. Sa créature elle-même, sèchement avertie par de petites frappes en mission, n’a d’autre choix que de se réfugier auprès de ceux dont elle a singé l’idéologie dans son opuscule. Dans une ferme isolée abritant une petite communauté collectiviste regroupée autour de la figure d’un gourou distant, il trouve un répit de courte durée afin de devoir fuir à nouveau, cette fois vers l’Angleterre.

Brillamment écrit, Le Grand jeu donne à voir une forme élégante de désabusement. Les révolutionnaires ne sont qu’une poignée, et leur expérimentation ne tient qu’à un fil. Elle est d’ailleurs sacrifiée dans le cadre de ce que Dussollier appelle une guerre entre deux ensembles où les idéaux comptent infiniment moins que le pouvoir. L’utopie de ce petit groupe n’a ainsi pour seule utilité que d’être utilisée par des acteurs politiques plus cyniques, ou simplement plus réalistes. A l’occasion d’un déjeuner, Bernard Verley, incarnant un vieux politicien à la terrible lucidité, sermonne une journaliste en la comparant à un commentateur sportif qui décrirait le jeu sans en saisir ni les véritables enjeux ni les causes profondes. La tirade, remarquable, sonne comme une dénonciation par écrite par le cinéaste et celui-ci ne filme, en réalité, que l’exercice glacé – et glaçant – du pouvoir. Comme le dit Verley, il ne s’agit pas là de politique et on entend même Dussollier lancer, dans les jardins du Palais royal, un terrible « L’espace public n’existe pas ».

Le Grand jeu

Melvil Poupaud, élégant et lointain, évoque, par son orgueil et sa fausse dureté, l’Alceste de Molière (Le Misanthrope, 1666), tandis que certaines scènes à la campagne rappellent Witness, le film de Peter Weir (1985). C’est cependant au chef d’œuvre de Sydney Pollack, Les Trois jours du Condor (1975), tiré du roman de James Grady, que l’on pense surtout. Le personnage de Poupaud, comme celui de Redford, homme de livres et de savoir, est traqué par une force mystérieuse agissant au sein de l’Etat. En fuite, il découvre que ses idéaux et ses combats sont sans importance, voire sans valeur. Si, à la différence de Redford, Poupaud paraît renoncer, les deux hommes se rejoignent dans la défaite finale. Poupaud, de surcroît, incarne un traître, un homme balloté par des forces qui le dépassent et qu’il n’affronte pas vraiment.

Le Grand jeu Les Trois jours du Condor

Le Grand jeu est d’une énigmatique sobriété, ne s’attardant pas sur les personnages, économisant ses effets, et laissant le spectateur, non pas sur sa faim, mais avec le sentiment d’avoir vu une œuvre faisant appel à son intelligence en le questionnant. Plus qu’une dénonciation, il évoque dans une sorte de mélancolie soumise le passage à l’âge adulte d’un homme pas encore brisé mais déjà atteint par le monde qui l’entoure et par son incapacité à le changer.