Le renseignement au cinéma : bénéficier de la sagesse de ses anciens

« Al Qaïda n’existe pas. Démontez la section. »

« Tout ça, ce sont des voleurs de poules. Aucun véritable danger. »

« Vous ne connaissez rien à l’Afrique, vous voulez juste nous piquer nos dossiers. »

« Les révolutions arabes marquent l’échec du jihadisme. »

« Tout ça s’arrêtera lorsque la Palestine sera un Etat. »

« Boko Haram ne frappera pas en dehors du Nigeria »

« AQMI sera balayée en une semaine. »

« L’islam confrérique est le meilleur antidote contre le jihad. »

« Vous vous trompez, la vraie menace, ce sont les Frères musulmans. »

« Le terrorisme au Mali est résiduel. »

« Les services tchadiens sont très efficaces. »

« Arrêtez de perdre votre temps avec vos histoires d’ONG prosélytes. »

« Il n’y a plus de menace en Europe. On va pouvoir passer à autre chose. »

« C’est encore un coup du DRS. »

« La CIA a créé Al Qaïda. »

« Ils n’ont aucun projet politique. »

« L’armée égyptienne va régler le problème facilement. »

« La méthode russe dans le Caucase a marché. Regardez, tout y est calme. »

« Vous n’avez pas besoin de renforts. »

« Vous auriez un plan de Kaboul ? On part dans trois heures. »

« Envoyer le SA ? Mais, c’est que ça a l’air dangereux, là-bas ! »

« Mohamed Merah était un loup solitaire. »

« Ils sont drogués. Comment, sinon, expliquer cette violence aveugle ? »

« L’islamisme radical est une invention colonialiste. »

« Rendez-vous compte, un jihadiste qui tente de tuer des policiers, on n’avait jamais vu ça ! Comment le prévoir ? »

« Y a pas de failles »

The Whole Nine Yards, de Jonathan Lynn (2000)

Their finest hour

A quelques heures du début de l’Euro, les évaluations de la menace terroriste sont de plus en plus inquiétantes. Non que le pire soit certain, mais le déni n’a jamais sauvé que des carrières, jamais des vies. Depuis des semaines, nos dirigeants multiplient ainsi les déclarations volontaires au sujet de la totale mobilisation des moyens de l’Etat, et des exercices ne cessent d’être organisés dans le pays. Ces manœuvres incessantes visent à gérer des attentats ayant été commis et toute la communication gouvernementale n’est, en réalité, que l’aveu de l’inéluctabilité d’une attaque jihadiste dans notre pays à l’occasion de la compétition de football. S’il est sans doute injuste de parler ici de résignation, on ne peut s’empêcher de voir dans cette posture la marque d’une lucidité tardive, voire une forme d’impuissance, face à un phénomène qui n’a pas été correctement pris en compte, et encore moins évalué, par les décideurs politiques. Entendre le ministre de l’Intérieur vanter l’augmentation des effectifs de ses services et le succès de ses réformes peut ainsi surprendre alors que tous les responsables opérationnels de ce pays se plaignent d’être littéralement débordés par l’intensité de la menace qu’ils doivent affronter. La multiplication des cellules à neutraliser et leur professionnalisme croissant mettent à mal un système sécuritaire qui n’a pas véritablement évolué depuis les années ’90, alors qu’il était déjà à cette époque l’héritier de pratiques et de logiques anciennes.

Si, en effet, la mobilisation des administrations est réelle, elle est largement insuffisante, et comme prévu, ne concerne que des capacités. Il n’est jamais question de RETEX publics, et encore moins de réformes ou de réflexion stratégique. Notre architecture de sécurité est donc, fort logiquement de plus en plus inadaptée, dépassée par une menace particulièrement mobile, et qui plus est polluée par la transformation, même pas insidieuse, du territoire national, pourtant en paix, en une zone d’opération de nos armées. On ne parle pas impunément de guerre à une armée capable de penser et de planifier, surtout quand personne place Beauvau ne semble capable de tenir le choc qui s’annonce. La défense du pays a horreur du vide, et les mots ont un sens. Il ne faudra pas geindre après.

La déconnection de nos dirigeants avec les services spécialisés est ainsi à la fois aberrante et effarante, et elle n’est pas cantonnée aux salles de réunion secrètes. Tandis que le ministre de l’Intérieur affirmait devant des parlementaires que les problèmes qui n’existaient pas avaient été réglés, le Directeur général de la sécurité intérieure (DGSI), Patrick Calvar admettait devant les mêmes qu’un attentat était un échec. On imagine que personne n’aura le front de qualifier M. Calvar de pseudo-expert autoproclamé, pas même d’une « voix blanche à la colère maîtrisée ».

Ben oui

Entendu à nouveau le 8 juin, le ministre de l’Intérieur s’est une nouvelle fois illustré, cette fois en indiquant en quelques minutes que 1/ non, bien sûr, l’EI n’avait pas proféré de menaces contre l’Euro et que 2/ des arrestations préventives avaient lieu tous les jours.

Y a pas de crevasses

Notons pour commencer que ces déclarations pourraient laisser penser que les autorités françaises, à l’instar de l’Egypte, leur grande alliée, pratiquent les rafles massives à seule fin de se rassurer, voire pour rompre la monotonie d’une vie sans relief. Pourquoi arrêter, en effet, des jihadistes tous les jours s’il n’y a pas de menace ? La réalité est évidemment toute autre, et le Président lui-même, cité par l’AFP le 5 juin, reconnaissait que « la menace [existait] ». Les services de sécurité ne relâchent ainsi pas leur pression contre une mouvance terroriste d’une ampleur inédite en France. Les confidences de professionnels épuisés décrivent une menace portée par (au moins) des dizaines d’individus aguerris, incomparablement plus dangereux que ceux ayant frappé le 13 novembre à Paris et Saint-Denis.

Nos plus proches alliés ne cachent pas non plus leurs inquiétudes (sans jamais chercher à nous nuire. Ils énoncent simplement des faits). Le 27 mai dernier, Hans-Georg Maassen, le chef du BfV, a, par exemple, indiqué sans ambiguïté que nombre d’indices conduisaient à penser que l’EI voulait frapper l’Euro 2016. Les Britanniques ne sont pas en reste puisque le Foreign Office a, dans ses conseils aux voyageurs, mis en avant le risque d’attentats jihadistes en France à l’occasion du Championnat d’Europe de football (du 10 juin au 10 juillet), puis, évidemment, du Tour de France (du 29 juin au 21 juillet).

I love Paris in the rain

Nous n’avions pas besoin hélas des Allemands ou des Britanniques pour connaître cette évidence. Quelques jours après les attentats de Bruxelles, Mohamed Abrini aurait ainsi révélé aux policiers belges que la cible initiale de sa cellule était l’Euro, et donc la France. Il n’y a là rien de bien réjouissant, alors que des infiltrations en Europe d’opérationnels du groupe sont détectées depuis l’automne dernier et que tous les services sont sur le pied de guerre. Le démantèlement de la cellule de Düsseldorf, il y a quelques jours, pourra nous consoler à défaut de nous rassurer : nous ne sommes pas les seuls à être visés. Le DGSI l’a cependant rappelé à l’Assemblée : la France est LA cible prioritaire. Il en sait quelque chose.

Hé bé

Les menaces de l’EI contre nous ne sont pas si récentes, mais elles ne devraient pas nous faire oublier qu’Al Qaïda n’a pas disparu et que les réseaux évoluent en permanence. La cellule d’Argenteuil, qui possédait un stock d’armes et d’explosifs comme les spécialistes du jihad n’en avaient encore jamais vu en Europe, était ainsi composée d’individus initialement liés à AQ mais manifestement désormais inspirés par l’EI.  Cet exemple confirme que la menace n’est décidément pas monolithique mais au contraire particulièrement mouvante, et qu’elle échappe aux misérables descriptions que certains en font. Entre ces deux pôles principaux du jihad mondial, et les acteurs autonomes qui rêvent de participer à la lutte, on voit bien que le défi est sérieux. Il est même permis de se demander s’il peut être relevé comme nous tentons de le faire. L’Histoire est souvent cruelle avec ceux qui ont trop longtemps nié les évidences ou se réveillent tardivement.

Dans une ambiance délétère, faite de tensions politiques et sociales, et alors que les querelles entre nos services, voire au sein même de nos services (Arlit ? Qu’est-ce que c’est, ça, Arlit ?) sont loin de s’être apaisées, la désorganisation semble par ailleurs complète. Certains responsables évoquent des décisions cosmétiques, déconnectées de leurs besoins réels, et déplorent une incapacité persistante à donner de véritables impulsions. Saturés, débordés, désormais incapables de traiter en profondeur les renseignements obtenus lors des récentes opérations de police, nos services ne renoncent pourtant pas. Ils se préparent désormais non pas à gérer préventivement mais à encaisser un choc que certains redoutent bien plus sévère que celui du mois de novembre dernier.

Cette angoisse conduit à des initiatives intelligentes, comme la mise en service d’une application pour smartphone dédiée au Système d’alerte et d’information des populations (SAIP), mais ô combien tardives. Lancée le 8 juin, à 48 heures du début de l’Euro, ce petit logiciel, dont on espère que personne n’aura l’utilité, arrive en effet bien tard pour compléter un dispositif imparfait, qui évolue dans une improvisation pour le moins inquiétante. Le récit de certains exercices organisés depuis plusieurs mois a, en effet, de quoi laisser songeur, sans parler de certaines certitudes sans fondement au sujet des modes opératoires de l’ennemi.

Tous les signaux sont donc extrêmement mauvais. En l’absence de toute véritable réflexion de fond sur la menace jihadiste, les services, sans stratégie, sont contraints d’exceller dans la tactique. Il n’y a cependant pas de miracle, ou du moins pas souvent, et c’est donc le pessimisme qui prévaut. L’Euro n’est pas seulement une cible, il est aussi un contexte, une caisse de résonance qui fait qu’un attentat commis à des dizaines de kilomètres des stades, des fan-zones ou des hôtels abritant les équipes en compétition sera vu et commenté par toute la planète. Jusqu’à la fin du Tour de France, dans un mois et demi, notre pays va donc être surexposé, et il conviendra de ne surtout pas sur réagir en cas d’attaque. Les décisions prises, bien plus politiciennes que politiques, confirment pourtant l’absence cruelle de leadership et font craindre le pire. Que décider si l’état d’urgence est mis en échec ? Instaurer la loi martiale ? Que faire si la classe politique nationale, comme à son habitude, s’abandonne à la sidération puis à l’hystérie populiste ? Ces questions sont vertigineuses, alors que M. Calvar n’a rien caché de ses inquiétudes et des risques que nous courions.

C'est pas un peu chaud, là ?

Face aux dangers, réels, immédiats et que seuls des mandarins dépassés jugent avec mépris, on ne peut que rappeler aux femmes aux hommes qui, dans les forces armées, dans les services de sécurité, de renseignement et de secours, ou les unités d’intervention remplissent leurs missions, à quel point nous leur sommes reconnaissants. Les critiques qu’ils entendent ne s’adressent pas à eux mais à ceux qui, très loin de la réalité, devraient les commander mais ne font que les gérer. A quoi auront donc servi les dernières années ? Ce questionnement, lancinant et aucunement polémique, se fait très angoissant ces jours-ci. Il ne nous reste plus qu’à nous préparer à l’impact en nous souvenant que rien n’est écrit et que, donc, rien n’est perdu.

Ce ne sont pas vraiment vos affaires, n’est-ce pas, Potter ?

Disparu le 14 janvier dernier, dans les premiers jours d’une année qui paraît déjà interminable, Alan Rickman était bien connu pour ses rôles de méchant cabotin, faux terroriste et vrai malfrat, dans le monumental Die Hard (1988, John McTiernan), son interprétation du sheriff de Nottingham en roue libre dans le navrant Robin des Bois, Prince des voleurs (1990, Kevin Reynolds), ou du délicieux colonel Brandon dans le remarquable Raison et sentiments (1995, Ang Lee), ou, entre autres, du touchant Harry dans le très (trop ?) sucré Love actually (2003, Richard Curtis). Mais Alan Rickman, homme de théâtre tout autant que de cinéma, était surtout adulé pour avoir donné ses traits au professeur Severus Rogue dans les adaptations des romans de J.K Rowling consacrés à Harry Potter.

Ce cher Hans, toujours impeccable
Ce cher Hans, toujours impeccable
Un sheriff échevelé
Un sheriff échevelé

Visage blafard, cheveux gras et œil torve, Rickman s’était métamorphosé pour incarner le parfaitement antipathique professeur Rogue de la saga, et c’est donc pendant huit films qu’il fut l’adversaire quotidien du jeune magicien et de ses condisciples de la maison Gryffondor. Odieux, injuste, arrogant, violent, méchant à la limite de la perversité, Severus Rogue a été l’homme que des dizaines de millions de lecteurs puis de spectateurs ont adoré détester. Rien ne semblait pouvoir le racheter jusqu’à ce qu’il soit révélé qu’il était, en réalité, un agent double agissant au plus haut niveau de l’organisation ennemie, au service de celui que les lâches n’osaient pas nommer.

Un professeur sévère, mais sévère
Un professeur sévère, mais sévère

Récits d’initiation, romans d’aventures puis films d’action, les sept épisodes de la série fantastique décrivent aussi une magistrale opération de renseignement, au cours de laquelle un maître-espion, le professeur Dumbledore, manipule un agent double, homme de l’ennemi ayant changé de camp et navigant dans des eaux de plus en plus dangereuses. Traître ou héros infiltré, Rogue donne ainsi une leçon de double-jeu en agissant au sein des réseaux de Voldemort, et J.K Rowling décrit parfaitement une opération de longue haleine, d’autant plus complexe et dangereuse que les enjeux en sont écrasants.

Opération secrète s’il en est, la présence de Rogue auprès du Seigneur des ténèbres n’est initialement connue que de Dumbledore, selon la bonne vieille règle du cloisonnement. Même après avoir été informé de l’opération, Potter reste suspicieux à l’égard de celui qui n’a cessé de s’en prendre à lui depuis son arrivée à Poudlard et qui, de surcroît, protège éhontément Drago Malefoy, une des plus belles têtes-à-claques de l’histoire de la littérature pour adolescent.

Comme tout infiltré agissant au plus haut niveau d’une organisation ennemie, Rogue est, en effet, un homme d’une rigueur pointilleuse, se méfiant de ses adversaires comme de ses alliés. D’une extrême prudence, il doit veiller à ne jamais attirer l’attention par une quelconque ambiguïté, et sa loyauté apparente va donc à ceux qu’il combat en réalité. Témoins de ses seuls agissements publics, Potter et ses amis, par ailleurs influencés par leur vie quotidienne, ne perçoivent naturellement pas la manœuvre, et c’est sans doute le mieux puisque leur défiance à l’égard de Rogue est, aux yeux de l’ennemi, un élément le crédibilisant. La manœuvre est ainsi à deux niveaux : tout en prouvant régulièrement à Voldemort son dévouement, Rogue joue contre lui mais sur le très long terme. L’histoire des opérations de ce type enseigne que plus la source est haut placée plus elle doit être manipulée avec la plus extrême prudence, et avec une non moins exigeante parcimonie. Elle est ainsi très rarement utilisée pour une action directe, et doit faire preuve d’une grande autonomie afin de consolider sa position sans pouvoir en référer à ses traitants. Le professeur Rogue, infiltré au sommet de la structure adverse, doit donc régulièrement jouer contre son camp sur un plan tactique pour préserver la menée stratégique, jusqu’à aux dramatiques derniers moments de la saga (spoiler alert dans la spoiler alert). Il protège Harry en donnant l’impression du contraire et informe Dumbledore de l’essentiel, avec mille précautions.

Surtout, ne pas gaffer
Surtout, ne pas gaffer

S’étirant sur huit films à la qualité croissante, la série Harry Potter, faite d’amours adolescentes, de magie, de blagues potaches et de créatures effrayantes, et peuplée de méchants qui font déjà date, comme Bellatrix Lestrange, contient aussi, à sa façon, une belle opération d’espionnage et de manipulation. Si on peut douter de l’intérêt de la substituer à la projection des Patriotes (1994, Eric Rochant), il n’est pas interdit de la revoir sous le seul angle du renseignement, avant de faire entrer le professeur Rogue au panthéon des plus grands agents doubles de l’histoire du cinéma. Nous devons bien ça à Alan Rickman.

Alan Rickman n'était pas que le père Sévère
Alan Rickman n’était pas que le père Sévère

Et je dédie ce post à Attila.

Les Petits pédestres

C’est à l’occasion des crises que l’on juge les hommes d’Etat, dit-on dans certains cercles, probablement rances et certainement travaillés par un fascisme rampant. Avouons qu’en France nous sommes servis, au moins en matière de crises, car, comme pour le fair-play, il y aurait sans doute à redire question hommes d’Etat. Le spectacle offert par le ministre de l’Intérieur, hier matin à l’Assemblée, à l’occasion de son audition devant la Commission d’enquête relative aux moyens mis en œuvre par l’État pour lutter contre le terrorisme depuis le 7 janvier 2015, donnait ainsi envie de hurler de rage à la fenêtre devant tant de morgue.

Les échanges ont été tellement sidérants que même la presse habituellement la plus mollement consensuelle les a évoqués, L’Express allant jusqu’à relever que le ministre avait été taxé d’autosatisfaction. Non, sans blague ? Il faut dire que le brave homme n’a pas fait mentir sa réputation, accusant toutes les critiques d’être partisanes et ne qualifiant de faits avérés que ceux qui l’arrangeaient. Tenant fermement une ligne que les ministres de la Défense et de la Justice, entendus la veille, avaient pris bien soin d’éviter, il a persisté, contre les évidences largement documentées depuis des mois, à affirmer que les attentats du 13 novembre dernier n’étaient le fait d’aucune faille. Chez un enfant, un tel entêtement pourrait éventuellement amuser, mais il ne peut que profondément exaspérer chez un ministre.

Comme l’a rappelé très opportunément Pierre Lellouche, un attentat réussi reste un échec, et ça n’est pas polémiquer stérilement que de vouloir identifier les brèches par lesquelles les terroristes ont pu s’infiltrer. Pratiquant le déni avec une détermination qui aurait fait pâlir d’envie n’importe quel clandestin du KGB, M. Cazeneuve a persisté à rejeter toutes les critiques, toutes les remarques.

Y a pas eu de failles

Mieux, et alors que des familles de victimes assistaient à la séance, il s’est permis de vanter le succès et la pertinence de ses réformes, se gargarisant de chiffres (« 15 attentats déjoués/évités depuis 2013, dont 7 depuis janvier 2015. 271 procédures impliquant 1.183 individus »), comme s’il n’avait toujours pas compris que la lutte contre le terrorisme n’a rien à voir avec celle menée contre les narcotrafiquants ou les incendies de voitures. La notion d’effet politique du jihad semble échapper au « premier flic de France », ce qui, à en juger par certains entretiens que j’ai pu avoir depuis plus d’un an, n’est après tout pas si surprenant.

Un succès, on vous dit

Comme à son habitude, le ministre a nié les fautes tout en rejetant la responsabilité sur les autres. Il y a douze ou treize ans, les Pakistanais nous disaient « Il n’y a jamais eu de camps d’Al Qaïda sur notre territoire, et d’ailleurs nous les avons tous démantelés ». Aujourd’hui, le ministre français de l’Intérieur nous explique, sans aucun doute de sa fameuse voix blanche qui fait baisser les crues et pétrifie nos ennemis, que les failles qui n’existent pas sont le fait de l’Europe. Mieux, pratiquant la sophistique comme seuls savent le faire désormais les technocrates et les hommes de cabinet, il précise que les services de sécurité français n’ont pas à travailler sur « des étrangers à l’étranger ».

Une telle affirmation, sans doute destinée à impressionner M. Bourdin ou quelques députés peu au fait de cette activité complexe qu’est la lutte contre le jihadisme, est d’une misérable mauvaise foi. Au lieu de créer des structures dont personne ne comprend l’utilité (et auxquelles ne veut être affecté), le ministre pourrait se pencher sur les activités de la DGSI, un service dont l’ancêtre, la DST, n’a eu de cesse de, justement, travailler « à l’étranger sur des étrangers » (comme je l’ai écrit ici il y a quatre ans dans un billet qui, hélas, reste valable).

Ben oui

Oui, évidemment, bon Dieu, les services de sécurité français travaillent sur des étrangers à l’étranger, et ils coopèrent même avec des services de renseignement sans compétence judiciaire (oh, c’est mal). Ils le font parce qu’il le faut faire, parce que les réseaux jihadistes sont intrinsèquement transationaux, et que les policiers français valent mieux que leurs chefs. Les auteurs de formules fausses destinées à tromper les élus de la Nation devraient avoir honte, et on comprend mieux le désarroi de certains bureaux parisiens ou de proche banlieue à la lecture de telles fadaises.

Poussant sa logique jusqu’au bout (pourquoi se priver, après tout ?), le ministre ose même l’affirmation qui fait chanceler même les plus blasés, comme votre serviteur : « Il est réducteur d’imputer la responsabilité des attentats aux seuls services français », déclare-t-il sans ciller. Cette phrase, magnifique, suit la même logique déjà décrite. Elle nous dit que les attentats du 13 novembre, qui ne sont donc pas un échec, qui ne révèlent aucune faille, sont imputables à d’autres. Aucune faute n’a été commise, mais les responsables sont là, si ça vous intéresse, Monsieur l’Officier.

Là encore, il faut saluer le front du ministre, qui assène ce genre de vérité devant les associations des victimes et des familles de victimes des attentats sans éprouver la moindre gêne. Mais le grand homme ignore manifestement que la Belgique, ici clairement visée, est depuis des mois et des mois « sous bouclier français », pour reprendre le mot d’un responsable de nos services. Après tout, l’affaire de Verviers est un succès de Paris plus que de Bruxelles. En réalité, que des hommes que nos administrations spécialisées pourchassaient dans toute l’Europe aient pu s’implanter dans la capitale belge n’est pas seulement un échec des services locaux, c’est aussi le nôtre. Dans quelle cave faut-il vivre pour croire, en 2016, que la lutte contre le terrorisme ne se fait qu’à l’intérieur de ses frontières et contre ses seuls nationaux ?

Décence

Les auditions des ministres et des chefs de services devant les députés de cette commission d’enquête sont passionnantes à plus d’un titre. On y voit de grands policiers y démontrer toute leur compétence mais y geindre à cause de critiques qu’il est un peu facile de dénigrer, on y entend des députés y poser des questions pleines de bon sens, et on y voit des ministres nier des évidences avec l’énergie des vaincus. Le sentiment qui naît de ces échanges est celui d’une catastrophe imminente, qu’un jour lointain un Parisien décrira dans son Journal de l’année de la crue, mais qui va peut-être être d’une cruelle et terrible proximité pour nous.

Fly, you fools.

« Bien reçu/Tous les messages/Ils disent qu’ils ont compris/Qu’il n’y a plus le choix/Que l’esprit qui souffle/Guidera leurs pas/Qu’arrivent les derniers temps où/Nous pourrons parler/Alors soyons désinvoltes/N’ayons l’air de rien » (« Tostaky », Noir Désir)

Un matin de 2004, mon sous-directeur entra dans mon bureau, un petit livre à la main, et me le montra. « Il faut que tu lises ça », me dit-il d’une voix où on sentait, ce qui n’arrivait pas si souvent, une véritable satisfaction intellectuelle. Il s’agissait de l’essai de Bruno Tertrais, La Guerre sans fin. L’Amérique dans l’engrenage (Seuil, 96 pages), qui, aux côtés d’une littérature américaine de plus en plus abondante, décrivait l’impasse politique et stratégique dans laquelle les Etats-Unis et leurs alliés s’engageaient face à Al Qaïda.

La guerre sans fin

Plus de dix ans après la publication de ce texte, le constat, s’il mérite d’être affiné, reste d’une grande pertinence. Engagés dans une campagne presque mondiale de contre-insurrection, les Occidentaux tentent, sinon d’éteindre, du moins de circonvenir, des incendies en Afrique du Nord, au Moyen-Orient, au Sahel, dans la Corne ou en Asie du Sud – en attendant l’Asie du Sud-Est, et sans même parler des cellules jihadistes actives en Europe. Ils sont, ainsi, entraînés dans une course contre la montre afin d’enrayer des crises successives dont ils n’ont, le plus souvent, pas vu ou compris les signaux avant-coureurs et auxquelles ils n’ont d’autre réponse que militaire. Plus grave, leurs actions, parfois précipitées, concourent souvent à aggraver des situations qui n’en demandaient pas tant.

Toutes ces opérations ne sont pourtant pas nécessairement illégitimes, et je ne suis certainement pas de ceux qui jugent les actions seulement en fonction de ceux qui les mènent. Il existe des logiques qu’il est impossible de contester, des défis qu’il est impossible de ne pas relever, et il est parfaitement vain de commenter l’actualité du monde sans essayer de comprendre quels intérêts tel ou tel acteur a essayé de défendre. On peut, ainsi, juger brutale l’intervention russe en Ukraine sans lui nier des causes profondes, de même qu’on peut, comme je le fais, critiquer férocement le régime syrien tout en tentant d’analyser objectivement ses buts et les méthodes qu’il met en œuvre pour les atteindre. Tout le monde n’a pas la chance d’être un idiot utile, et je laisse cette vocation à d’autres.

Nombre de critiques adressées à l’activisme occidental contre les groupes jihadistes oscillent ainsi entre une certaine ambiguïté à l’égard du jihadisme, dont on ne retient opportunément que quelques aspects, et une forme ancienne d’aveuglement politique (tout ce que font les Etats-Unis ou la France est mal, par essence). Ces postures sont d’autant plus regrettables qu’elles conduisent à des conclusions bâclées, voire à un refus de penser la complexité du monde. Il y a pourtant beaucoup à dire, s’agissant des échecs ou des succès, des objectifs (hélas trop rarement définis), et de ce que les opérations occidentales disent de notre vision du monde, et donc de nous.

« Nous croyons que le monde s’écroule alors qu’il ne fait que changer », écrit Jean d’Ormesson dans son Histoire du Juif errant (Gallimard, 1991, 600 pages). L’interventionnisme de Paris, que seuls les imbéciles peuvent sincèrement qualifier de « néoconservatisme à la française » (en oubliant avec panache que la France ne cesse de faire la guerre hors de ses frontières depuis 1945), révèle des ambitions déconnectées de nos moyens, et la certitude, pas si évidente à mes yeux, que nous sommes nécessairement une partie de la solution aux crises dont nous nous mêlons. Cette posture, qui confirme que nous n’avons nullement renoncé à notre supposée mission civilisatrice, montre surtout que nous avons choisi de refuser les inévitables évolutions du monde, fussent-elles douloureuses ou porteuses de dangers. A défaut d’avoir de véritables objectifs stratégiques, nous tentons donc de nous projeter partout où nous estimons que c’est nécessaire. Cette démarche, qui n’a rien d’un quelconque néoconservatisme, est typique d’une puissance impériale, mais cela fait, hélas, bien longtemps que ce qualificatif ne nous sied plus, et nous nous épuisons donc à intervenir partout, sans en avoir les capacités.

La guerre sans fin, décrite par Bruno Tertrais et par tant d’autres, est ce piège qui voit des puissances déclinantes nier l’évidence de leur état par un excès d’activisme presque mécanique, comme si les théâtres d’intervention successifs ou cumulés s’imposaient à nous. Le déclin n’est pas une fatalité, mais il n’est pas non plus une honte. Il n’est surtout pas synonyme de naufrage pour peu que les dirigeants politiques et les responsables militaires ou les hauts-fonctionnaires aient une conscience aiguë de l’état exact, et du pays et du monde. Entre le renoncement des lâches, le faux pragmatisme des calculateurs et l’aventurisme des exaltés, il existe la voie étroite de la rationalité stratégique. Celle-ci, peu séduisante aux yeux des électeurs, est inaudible par ceux qui ne rêvent que de solutions simples et de réponses binaires. Elle demanderait du courage, de la hauteur de vue, et du temps, de la réflexion, autant de choses dont nous semblons bien dépourvus, ces temps-ci. Il va donc falloir continuer, non pas seulement à lutter et à défendre la République, mais à observer nos services, nos unités et nos moyens s’épuiser à vouloir stopper la marche du monde au risque de la lassitude et de l’épuisement. La situation est porteuse d’un grand romantisme teinté du tragique de l’Histoire, mais ce romantisme est celui des empires disparus.

Et les Angles, c’est pas les angles de la carte

C’est donc sans surprise du ministère de la Défense qu’émane, enfin, un texte, prenant un peu de hauteur au sujet de la lutte contre le jihadisme et de la guerre que notre pays, avec ses alliés, mène avec plus ou moins d’intelligence depuis plus de vingt ans. On aurait pu attendre qu’une menace qui emprunte sur notre territoire les voies du terrorisme de masse soit analysée par les responsables de la sécurité intérieure, mais les échos qui me parviennent des services spécialisés comme de certaines unités dites d’élite me laissent à penser que non, vraiment, c’est pas le moment. D’ailleurs, pourquoi faudrait-il que quelqu’un place Beauvau se livrât à un tel exercice alors que la situation semble, de toute évidence, sous contrôle et que le dispositif donne entière satisfaction ? Oui, pourquoi ? #Onseledemande

La mission, difficile entre toutes, d’énoncer quelques vérités désagréables a donc échu au ministre de la Défense. Celui-ci publie, ces jours-ci, un petit livre (80 pages) aux Editions du Cerf, en très grande partie repris d’un discours prononcé le 1er décembre dernier aux Assises nationales de la recherche stratégique, organisées par le CSFRS. Ce patronage explique sans doute pourquoi le titre du discours du ministre puis celui de son livre, Qui est l’ennemi ?, sont identiques à celui de l’ouvrage d’Alain Bauer, publié cet automne par les éditions du CNRS. Il est d’ailleurs permis de s’étonner, une fois de plus, de l’influence d’un homme qui, s’agissant de jihad, n’a jamais été d’une grande pertinence, entre islamo gangstérisme, jeux vidéo et autres fausses évidences.

Qui est l'ennemi ? Les petits gars Oh, les petits gars

Le texte signé par le ministre frappe par la clarté de son propos, sans effets de manche, sans pathos. Il exprime une véritable détermination qui, débarrassée des coups de menton chers à d’autres responsables, rassure à défaut de faire plaisir. On pourra, évidemment, regretter l’emploi de formules absurdes (« Terrorisme djihadiste militarisé » ? « Armée terroriste » ? Sérieusement ?) et il ressort de la lecture de cet opuscule qu’il a sans nul doute été écrit par des esprits brillants, auteurs d’une synthèse de grande qualité, mais dépourvus – du moins me semble-t-il – d’une connaissance profonde du jihadisme. En 80 pages, Al Qaïda n’est mentionnée que trois fois, et la focalisation sur l’Etat islamique, si elle pouvait se comprendre quelques jours après les attentats du 13 novembre, ne se justifie plus au mois de mai 2016. Si on trouve, par exemple, l’indispensable notion de plasticité de la mouvance jihadiste, on ne peut que s’étonner à la lecture d’une telle phrase :

« L’irruption d’un terrorisme purement destructif dans ses buts, et largement militarisé dans ses moyens et ses méthodes : voilà donc la rupture majeure à laquelle Daech nous confronte ici-même ». Evidemment, c’est faux, et les auteurs de ces lignes ont manifestement oublié Bombay, Beslan, Al Khobar, In Amenas, Nairobi (en 2013), et d’autres actions de cette nature. Franchement, ça fait mal de lire des trucs pareils six mois après le 13 novembre, de même qu’il est permis de toussoter quand on découvre que le texte cite Ansar Bayt Al Maqdis et non la Wilaya du Sinaï. Au moins nous a-t-on épargné le GSPC.

Attention ! Un terroriste purement destructif, largement militarisé, qui plus est. Et il fonce droit sur nous !
Attention ! Un terroriste purement destructif, largement militarisé, qui plus est. Et il fonce droit sur nous !

Le livre s’ouvre par une présentation plutôt scolaire de la notion d’ennemi, aux tournures parfois curieuses (« L’horreur du retour des camps ? ») et au flou intellectuel gênant quand il aborde la question, ici centrale, du terrorisme. Des points fondamentaux sont fort opportunément rappelés, comme la fin de la « distinction traditionnelle entre la violence intra étatique, relevant de la police, et l’hostilité interétatique, relevant de l’armée ». Écartant les expressions idiotes chers à certains, le ministre précise sans ambiguïté que la France « ne [combat] pas le terrorisme en général » mais une organisation qui le pratique. Il rappelle également que les hostilités ont été déclenchées par l’EI, et que nous ne faisons, finalement, que répliquer. L’argumentation ne manque pas d’intérêt, en particulier en opposant « ennemi conjoncturel » et « ennemi structurel », mais elle est celle d’un texte éminemment politique, lu puis publié par le ministre d’une nation en guerre. Le livre défend ainsi une vision et une série de décisions, sans nécessairement chercher la cohérence : si le terroriste agissant en France est un criminel, pourquoi lui opposer les milliers de soldats de l’opération Sentinelle ? L’invocation, en réalité, d’une réponse adaptée à la « militarisation de la menace » confirme que des centaines de notes écrites depuis les attentats de Bombay, en 2008, n’ont pas été prises en compte et que ni la police ni la gendarmerie n’ont été préparées aux assauts qui nous visent.

Peu convainquant sur les aspects religieux du jihad, le ministre l’est plus quand il expose les cinq niveaux de l’action de l’Etat : militaire, politique et diplomatique, policier et judiciaire, idéologique, politique (encore !) et économique. Précisons ici que ces niveaux n’étaient que quatre dans le discours initial, mais au moins les choses sont-elles pesées froidement, loin de la confusion qui paraît régner ailleurs.

Le propos ministériel n’a pas d’ambition scientifique, et s’il contient des approximations, des formules ou des concepts surprenants (« Contre-terrorisme militaire ? », alors qu’on ne parle jamais de contre insurrection et une seule fois de guérilla…), il a le mérite de présenter une fermeté jamais hystérique, rappelant la nécessité de la vigilance dans un monde incertain. Il défend un ministère à la puissance nécessaire, dont les moyens sont engagés aussi bien dans nos rues qu’au Sahel, et qui doit être prêt à combattre à pied comme à faire usage d’armes nucléaires. Loin d’être parfait, le texte, dont on sent qu’il a été écrit à plusieurs mains, peut être considéré comme la seule vague doctrine publique dont nous disposons face au jihad et face à l’EI – puisqu’Al Qaïda brouille de toute évidence nos radars. Il vaut, à ce titre, qu’on s’y attarde, pour ses points forts comme pour ses faiblesses, et ce d’autant plus que les droits seront versés à Solidarité Défense. Ah, si c’est une œuvre, alors là c’est autre chose.

« With just a little luck/A little cold blue steel/I cut the night like a razor blade/Till I feel the way I want to feel » (« Mighty Wings, Cheap Trick)

Il est plus que temps de saluer le travail d’Arnaud Delalande (aucun lien), spécialiste de l’aviation militaire dont les écrits, publiés sur son blog, AéroHisto, ou dans la presse spécialisée, sont toujours précieux. On ainsi récemment pu lire dans DSI un passionnant premier bilan des opérations aériennes russes en Syrie.

Arnaud Delalande a, en effet, choisi d’étudier les aviations de combat au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, et s’est imposé comme un des observateurs les plus affutés de la nouvelle armée de l’air irakienne. Il vient d’ailleurs de publier un petit livre remarquablement documenté et illustré, Iraqi Air Power Reborn: The Iraqi Air Arms Since 2004 (Harpia, 80 pages) dans lequel il revient sur la reconstitution de l’Iraqi Air Force, après l’invasion anglo-américaine de 2003, et ses combats contre les groupes jihadistes.

Iraqi Air Power

Arnaud Delalande se consacre également, depuis des années, aux combats en Français et Libyens au Tchad et a donc participé à l’écriture d’une trilogie en cours de publication décrivant les affrontements entre Tripoli, Paris et Washington pendant les années ’80. Découpé en trois tomes (1973-1985, 1985-1986, et 1986-1989), le récit de ces Libyan Air Wars (Hélion) se révèle passionnant à plus d’un titre. Co-écrits avec Albert Grandolini, illustrés par des profils dessinés par Tom Cooper, les deux premiers volumes parus offrent ainsi à la fois une histoire des relations de la Libye du colonel Kadhafi avec ses voisins, une description de son soutien aux activités de plusieurs organisations terroristes et, au cœur du projet, l’étude des combats entre l’aviation libyenne et ses adversaires américains et français.

Tome 1 10361574_390726021087139_7231863235241221422_n Tome 3

Le récit détaillé des combats dans le Golfe de Syrte ou au Tchad constitue une excellente illustration de ce qu’ont pu être les opérations d’intensité moyenne des Etats-Unis ou de la France contre une puissance régionale à la diplomatie pour le moins agressive. Loin d’être un panégyrique de la Navy ou de l’Armée de l’Air, le texte n’occulte rien des difficultés des Occidentaux face à la Libye et regorge de témoignages émanant aussi bien de pilotes français ou américains que libyens. On y apprend même que certains pilotes syriens déployés au sein de la chasse libyenne ont mis en difficulté les pilotes de F-14, comme le montre une image sans ambiguïté tirée d’une caméra-canon de MiG-23. La supériorité générale de l’aéronavale américaine ou de la force tactique française y est cependant largement démontrée.

Petite visite de l'EC 1/11 Roussillon à Ouadi Doum, le 16 février 1986
Petite visite de l’EC 1/11 Roussillon à Ouadi Doum, le 16 février 1986

S’il est possible de trouver parfois peu orthodoxe le texte en anglais, il ne faut pas s’arrêter à ce qui n’est finalement qu’un détail pour profiter de toutes les informations contenues dans ces livres. Et on y lira, accessoirement, que les mesures anti terroristes des Administrations Bush ou Obama sont finalement bien mesurées comparées à celles du président Reagan, ou qu’aucun gourou ne qualifiait en 1985 les tueurs d’Abou Nidal de crétins illettrés. Je dis ça, c’est pour aider.

Remarques sur la formation de la théorie abstraite des ensembles

On m’a fait l’honneur, récemment, de parler en public du renseignement au cinéma. La mission n’était pas facile, et je me suis efforcé de décrire à grands traits ce qu’on montre de ces métiers sur les écrans, de ce qu’on peut en penser, de ce qu’on ne voit pas, et de ce que ça dit de notre cinéma, de nos sociétés et du monde. Parmi les quelques points que j’ai présentés, un me tenait particulièrement à cœur. On peut ainsi apprendre beaucoup de l’espionnage, du renseignement, de la manipulation en regardant des films qui, de prime abord, ne traitent pas de ces sujets. Qu’on pense, par exemple à La Prisonnière espagnole (1997, David Mamet), qui traite d’espionnage industriel, ou de Kiss of Death (1995, Barbet Schroeder, d’après le film d’Henry Hathaway sorti en 1947), qui nous décrit une infiltration dans le monde de la pègre, ou des très grands films consacrés au journalisme d’investigation (Les Hommes du président, d’Alan J. Pakula, en 1976 ; Mille milliards de dollars, de Henri Verneuil, en 1982 ; Spotlight, de Tom McCarthy, en 2015), sans parler de la monumentale trilogie Millenium, d’après Stieg Larsson intégralement adaptée à la télévision en 2010, et à laquelle David Fincher s’est attaqué en 2011 avec le brio qu’on lui connaît.

Millenium

On trouve nombre de mentions des activités des services de renseignement dans le cinéma de guerre, qu’il s’agisse de montrer une opération spéciale (Les Canons de Navarone, de J. Lee Thompson, en 1961 ; Apocalypse Now, de Francis Ford Coppola, en 1979 ;  Zero Dark Thirty, de Kathryn Bigelow, en 2012), de concevoir une offensive (Un Pont trop loin, de Richard Attenborough, en 1977) ou de se préparer au pire (Pearl Harbor, de Michael Bay, en 2001). Il est ainsi possible de revoir des films, chefs d’œuvre ou séries B, à cette seule aune. Il va de soi que la chose est moins pénible quand le film est un classique parmi les classiques, et c’est le cas de L’Armée des ombres, de Jean-Pierre Melville, d’après le roman éponyme de Joseph Kessel, écrit à Londres en 1943 et d’abord publié à Alger.

L'Armée des ombres

Tourné par un cinéaste au sommet de son art, et dont l’influence n’a cessé de croître depuis, L’Armée des ombres n’a pas pris une ride malgré le parti-pris esthétique de son réalisateur. On y parle peu, on ne s’y perd pas en vaines palabres ou en grands discours enflammés, et les images, d’un classicisme extrême, révèlent autant que les dialogues. La première scène, avant même le générique, nous montre des soldats allemands défilant sur les Champs-Elysées, l’Arc de triomphe dans leur dos. En quelques instants, l’humiliation et l’occupation d’un pays vaincu en deux mois sont rappelées au spectateur. Sorti en 1969, le film a d’ailleurs pu être interprété comme un hommage au général De Gaulle, mais cette analyse, pertinente, ne doit pas faire oublier que le récit, qui ne montre que brièvement l’homme de Londres, se concentre sur les résistants de l’intérieur, ceux qui loin des calculs stratégiques, des manœuvres diplomatiques et militaires, ne sont occupés qu’à combattre quotidiennement l’occupant. Personne ne se dit gaulliste, et on ne parle guère politique tout au long des 139 minutes du film.

Plus qu’une ode au Général, le film – et le roman avant lui – est d’abord le portrait d’une poignée de femmes et d’hommes d’exception qui, sans emphase, luttent et risquent leur vie. La résistance n’y est jamais verbalisée, explicitée, et les personnages mis en scène accomplissent ce qu’ils estiment être leur devoir le plus sacré. Très écrits, les dialogues frappent par leur sobriété, encore accrue par la minéralité du jeu des acteurs. On se souvient, en effet, que Melville a signé des œuvres extraordinaires, comme Le Samouraï (1967), et qu’on a vu chez le Michael Mann de Heat (1995), de Collateral (2004) ou de Miami Vice (2006) son héritier le plus naturel. Chez Melville, on ne s’agite pas, et les hystériques ne vivent pas longtemps.

Heat

Ce parti-pris est servi par des acteurs tous admirables, à commencer par Lino Ventura qui, loin des réjouissants rôles de pitres à grosses paluches chers à Georges Lautner, montre l’étendue de son talent. Solide, un petit sourire ironique souvent au coin des lèvres, il incarne les certitudes d’un homme de devoir, intellectuel devenu homme d’action au nom de la cause sacrée de la liberté. Il trouve en Simone Signoret son alter-ego, femme d’une audace et d’une volonté inouïes (la scène de l’évasion ratée de Felix est à cet égard glaçante), et les deux personnages s’avèrent être devenus des techniciens de haut-vol sous la pression des événements.

L'Armée des Ombres

L’Armée des ombres, en effet, nous raconte, pour paraphraser Michel Goya, comment des citoyens ordinaires en viennent à faire des choses extraordinaires, et parfois terribles. « Je ne croyais pas qu’on pouvait le faire », lâche ainsi une jeune recrue après l’assassinat d’un traître. Professionnels de l’action clandestine, traqués par un ennemi infiniment plus puissant, ils affrontent à la fois l’armée du Reich et la Milice et doivent se défier en permanence des trahisons ou des renseignements obtenus sous la tortures par la Gestapo. Dans le film, les héros tuent ainsi autant de Français que de soldats allemands, et leurs deux victimes françaises ne sont autres que d’anciens camarades de combat. La leçon est amère et rappelle que face aux résistants on trouve des collaborateurs, pas moins – hélas – convaincus de la justesse de leur cause et de la nécessité de la défendre. Nullement ambigu, le film ne cache rien de la complexité de la situation et de la pression qui s’exerce sur ceux qui ont choisi de résister : codes, cloisonnement, filatures, urgences, malchance, esprit d’initiative, rien n’est oublié pour montrer que l’honneur d’une nation ne tient parfois qu’à une poignée d’individus, différents, fragiles mais capables de surmonter leurs préventions pour se surpasser. On a rarement aussi bien montré la solitude ou la peur de membres d’une organisation secrète agissant en territoire ennemi – et pourtant dans leur propre pays. Les ombres de Kessel et de Melville ne sont pas tant des résistants que des vaincus dont le combat, admirable, est plus mené par principe que pour une victoire inaccessible sans l’aide des Alliés. Ces ombres, pourchassées, déracinées, promises à mille tourments en cas de capture, évoquent celles qu’évoquera James Welch dans son extraordinaire roman Comme des Ombres sur la terre (Fools Crow, 1986) décrivant l’errance des Indiens Blackfeet au Montana en 1970.

Comme des ombres sur la terre

Film éminemment politique, L’Armée des ombres est donc aussi un film noir, aux décors soignés (il manque un tableau sur le mur du Majestic, indice du pillage de la France vaincue), aux ambiances oppressantes (la planque de Ventura, le stand de tir de Balard – que l’on verra aussi dans la pochade de Jean-Marie Poiré Papy fait de la résistance, en 1983) et aux seconds rôles d’une exceptionnelle qualité : Jean-Pierre Cassel, Serge Reggiani, Paul Crauchet, Christian Barbier, Claude Mann, et l’immense Paul Meurisse. Surtout, Melville a le privilège de diriger André Dewavrin dans son propre rôle, celui du colonel Passy, véritable légende du renseignement français, fondateur du BCRA, dont les mémoires devraient figurer dans toutes les bibliothèques – et qui sont à l’origine de bien des vocations.

L'Armée des ombres

Sans concession, mettant en avant la nécessité de mesures extrêmes au nom d’une lutte à nulle autre pareille, le film constitue l’adaptation parfaite du roman de Joseph Kessel. Près de cinquante ans après sa sortie, il reste d’une exceptionnelle finesse et montre la force de ceux qui luttent. A ce titre, il pose aussi la question, qui ne cesse de hanter : serions-nous capables d’un tel courage, d’un tel dévouement, d’un tel engagement ?

 

« I remember my city streets/Before the soldiers came/Now armored cars and barricades/Remind us of our shame » (« Wild Frontier », Gary Moore)

Les journalistes, aux côtés des garagistes, des plombiers et autres chauffeurs de taxi, ont le pénible privilège de figurer parmi les professions que le bon peuple prend plaisir à critiquer à longueur de journée. Accusés de tout et du reste, souvent par des gens dont la capacité à raisonner n’a pas été démontrée de façon évidente, ils portent la croix de leur mission. On leur demande, en effet, de nous informer, d’expliquer, de présenter les fameuses « différentes perspectives », et ceux qui ne s’y retrouvent pas ont beau jeu de les taxer de parti-pris, ou d’incompétence, ou des deux.

La corporation compte, évidemment, son lot de brebis galeuses, éditorialistes omniscients dont la connaissance qu’ils prétendent détenir du monde est inversement proportionnelle à l’énergie qu’ils ont réellement déployée pour le comprendre. On connaît aussi les propagandistes plus ou moins conscients, chantant les louanges de tel ou tel homme d’Etat étranger, les idiots utiles prenant sous la dictée de faux scoops ou les faux naïfs travaillant à leur propre gloire en se faisant l’instrument des puissants. On trouve surtout, et c’est heureux, des femmes et des hommes amoureux de leur travail, lucides sur les limites de leur action, mais persuadés qu’il est important de continuer à questionner, à écrire et à parler.

Certains sont même de véritables spécialistes de leur sujet, disposant à la fois de sources et d’une authentique profondeur de connaissances. Evidemment, on pourra leur reprocher de ne pas être des universitaires, ou des scientifiques, mais leur prétention va rarement au-delà du commentaire immédiat, de l’explication dans l’urgence en attendant que ceux ayant le temps de chercher y aillent de leurs propres contributions. C’est ainsi que j’ai perçu le livre de Wassim Nasr, Etat islamique, le fait accompli, un texte court (un peu plus de 180 pages), documenté et percutant.

Le fait accompli

Sans jamais être racoleur, et en évitant la compilation de faits publics (syndrome Wikipédia de certains spécialistes surgis récemment du néant), le livre de Wassim Nasr fait l’effet d’une série de conversations qu’on aurait avec un homme fatigué, exposant ses réflexions le temps d’une pause avant de replonger dans la fournaise. En treize chapitres denses, il aborde ainsi l’Etat islamique sous tous les angles, examinant ses origines, exposant ses ambitions, ses modes opératoires, son idéologie, ses liens avec le régime de Saddam Hussein, et le replaçant dans une perspective historique. Le texte, bien sûr, n’est pas parfait, et on sent qu’il a été écrit dans une sorte d’urgence, comme si son auteur voulait couper court aux explications simplistes abondamment diffusées par certains de nos dirigeants et aux certitudes idéologiques de quelques gourous.

Essentiel, ce livre l’est car il tente de sortir la sidération trop souvent observée chez ceux dont on attendrait qu’ils nous éclairent. Il se lit rapidement avant de devenir un réservoir de connaissances et de références dans lequel on puise, aux côtés des écrits de Pierre-Jean Luizard, de Myriam Benraad, d’Olivier Moos ou de Philippe Bannier, tous également précieux. Tout au plus pourra-t-on se dispenser de la préface d’Olivier Ravanello, désagréablement racoleuse. Un ouvrage plus que conseillé, qui montre qu’on peut faire court sans bâcler et qui sera utile aussi bien aux étudiants qu’aux commentateurs.

That’s the Full Metal Bitch

C’est un film sans prétention de 178 millions dollars, et la modestie de son propos participe de sa réussite. Série B de luxe, Edge of Tomorrow, sorti en 2014, s’est ainsi révélé être une excellente surprise. Jamais écrasé par son casting (Tom Cruise, Emily Blunt, Brendan Gleeson), jamais parasité par des effets spéciaux au service de son intrigue, le film, réalisé par Doug Liman, est l’exact contraire des purges régulièrement offertes par Michael Bay ou Roland Emmerich et étonne par son humour et sa sobriété.

Adapté d’un roman de Hiroshi Sakurazaka, All you need is kill, devenu un manga, Edge of Tomorrow renouvelle avec talent le vieux genre du paradoxe temporel qui a fait le bonheur des amateurs de SF depuis des lustres. On pense ainsi à la série B de Don Taylor, The Final Countdown (Nimitz, retour vers l’enfer, 1980, avec Kirk Douglas, Martin Sheen, James Farantino, Charles Dunn et Ron O’Neal), et surtout au film culte de Harold Ramis, Groundhog Day, (Un Jour sans fin, sorti en 1993, avec Bill Murray, Andie MacDowell et Stephen Tobolowski).

Nimitz Groundhog day

L’action de Edge of Tomorrow se situe dans un futur proche qui voit l’humanité affronter des aliens. Rassemblées au sein d’une grande coalition, les armées mondiales combattent avec difficulté des envahisseurs à la fois innombrables et d’une grande puissance. Cette idée a été lue ou vue mille fois, et le film, comme le roman ou le manga, ne cache rien de l’influence de H.G Wells et de sa Guerre des mondes (1898). L’histoire ne s’arrête cependant pas là.

War of the Worlds

En une sorte de clin d’œil, c’est Tom Cruise, qui avait déjà affronté des extraterrestres dans le film de Spielberg adapté de Wells en 2005 (War of the Worlds, avec Tim Robbins et Dakota Fanning), qui reprend du service dans le film de Doug Liman. Plus encore que dans l’adaptation de Spielberg, il casse ici son image de dur à cuire et joue le rôle d’un officier chargé des relations publiques, hâlé, charmeur, et plus que tout désireux de se tenir loin de l’invasion de l’Europe que préparent les Alliés contre les Aliens. Ça me rappelle quelque chose, mais quoi ?

Figure réjouissante du pleutre piégé dans le cauchemar d’une bataille, Cruise confirme, une fois de plus, son talent comique. Il y démontre également sa capacité à incarner le héros américain classique, relevant le défi de la guerre, s’adaptant à la situation et se révélant, in fine, un chef naturel et un combattant décisif. Il faut dire que la mise en scène de Doug Liman est elle-même d’un parfait classicisme. Le cinéaste est un honnête fabriquant de blockbuster, du premier opus de la tétralogie Bourne (La Mémoire dans la peau, 2002) au navrant Mr. and Mrs. Smith (2005) en passant par le fade Fair Game (2010), et Edge of Tomorrow est sans nul doute une de ses réalisations les plus réussies, et peut-être la meilleure.

The Bourne Identity Fair Game

Il est épaulé par un trio de scénaristes composé de Jezz et John-Henry Butterworth et surtout de Christopher McQuarrie, l’homme auquel on doit le scénario du chef d’oeuvre qu’est Usual Suspects (1995, Bryan Singer, qui lui vaudra un Oscar) et qui a écrit à plusieurs reprises pour Tom Cruise (Walkyrie, 2008, du même Singer ; Jack Reacher, 2012, et Mission: Impossible – Rogue Nation, 2015, qu’il a lui-même réalisés). Tout ce petit monde se connaît bien et Doug Liman ne paraît pas être l’élément essentiel du projet.

Usual Suspects Mission Impossible

Projeté contre son gré sur les plages de France, (où on sent d’ailleurs bien l’influence de Spielberg), le personnage de Tom Cruise ne cesse d’y mourir et d’y retourner jusqu’à tenter de contrôler la situation. Sa rencontre avec Rita (Emily Blunt), la Full Metal Bitch qui galvanise les troupes depuis la dernière grande bataille, change à la fois le cours de sa vie et celui de la guerre.

Full Metal Bitch

On n’en dira pas plus, mais tout l’intérêt de l’histoire réside dans le long processus d’apprentissage que sont les morts et les résurrections perpétuelles des deux personnages principaux. Les critiques ont parfaitement vu la référence au monde du jeu vidéo, et en particulier au FPS, certaines scènes semblant directement sorties de la chambre d’un adolescent s’acharnant sur un épisode de Halo ou Call of Duty.

Halo

Edge of Tomorrow

Divertissement sans prétention, Edge of Tomorrow remplit parfaitement sa mission sans s’embarrasser de considérations politiques ou morales, et en nous épargnant les robots transformistes, les superhéros névrosés ou les lourdauds supposément comiques. On y trouve quand même matière à réflexion, et il n’est pas anodin que la victoire soit finalement remportée grâce à une poignée de valeureux individus agissant seuls, contre l’avis de la haute hiérarchie militaire. L’ennemi, délicieusement effrayant, n’est pas si bête et non seulement il manœuvre mais en plus il tend des pièges (quelle impudence !). En un mot, il a l’initiative et personne ne semble le réaliser, et encore être prêt à l’envisager. A sa façon, le film est donc une ode à la fois au renseignement et à la pensée contraire. La scène finale est à cet égard réjouissante. On y voit la coalition des armées humaines célébrer une victoire qu’elle ne peut expliquer. Personne ne sait ainsi pourquoi la guerre a été gagnée, et personne ne sait pourquoi elle était sur le point d’être perdue.

Make the future