How do you shoot the devil in the back? What if you miss?

Sorti en 1995, le deuxième film de Bryan Singer, The Usual Suspects, reste, plus de vingt ans après, un monument de maîtrise cinématographique. Œuvre à l’habileté perverse, imitée ou devenue source d’inspiration, il se revoit avec plaisir tant le scénario de Christopher McQuarrie (qui lui vaudra un Oscar en 1996) est admirablement mis en scène. La musique de John Ottman, envoûtante et inquiétante, participe de la réussite exceptionnelle de l’entreprise, mais c’est bien le récit, plus que les images, qui séduit. Le film est d’autant plus marquant qu’il a, dès sa sortie, inscrit son personnage principal, Keyser Söze, omniprésent mais invisible (pré-alerte spoiler), parmi les méchants les plus fascinants de l’histoire du cinéma, un homme dont la seule mention fait frémir les plus aguerris des malfrats.

Authentique film de gangsters, où on fait mine de pratiquer un code de l’honneur tout en s’entretuant après s’être soupçonné du pire, The Usual Suspects frappe d’abord par la qualité de son interprétation. Singer a ainsi la chance de diriger un casting de choix, dans lequel on trouve évidemment Kevin Spacey (Oscar du meilleur second rôle) et Gabriel Byrne, mais aussi Chazz Palminteri, Pete Postlethwaite, Kevin Pollack, Benicio Del Toro, Stephen Baldwin, Dan Hedaya, et Giancarlo Esposito (qui n’a pas encore fondé sa chaîne de restauration rapide – je me comprends). Tous parfaits, ces acteurs font de chaque scène des moments forts, et le film est ainsi d’une remarquable intensité. Celle-ci est encore accrue par la structure de la narration, alternant le récit que fait Verbal à l’agent Kujan de toute l’histoire et les scènes à l’hôpital, jusqu’à construire une véritable course contre la montre dont on ne perçoit l’enjeu que dans les derniers instants.

Spoiler Alert Spoiler Alert Spoiler Alert

C’est que The Usual Suspects n’est pas seulement un film sur des criminels. C’est aussi, et peut-être d’abord, le récit de la plus extraordinaire opération d’infiltration jamais montrée par le cinéma, une mission d’une audace extrême réalisée par un génie criminel d’exception digne du Moriarty de Sir Arthur Conan Doyle ou du Joker de Christopher Nolan. Ce n’est pas sans raison que Keyser Söze est instantanément devenu une légende parmi les cinéphiles.

Le film de Bryan Singer, mis dans l’ordre, raconte la façon dont le chef d’une organisation secrète, grand ordonnateur de dizaines d’activités illégales, caché derrière de multiples paravents, décide de monter une équipe de tueurs afin d’éliminer le seul témoin pouvant l’identifier. Organisateur d’une manipulation complexe dont les ramifications échappent aux différents services de sécurité (LAPD, Douanes, FBI), il intègre lui-même, sous une fausse identité, le commando qu’il organise afin de l’orienter de l’intérieur. Aux premières loges de l’action, il influence ainsi ses partenaires jusqu’à la mission finale, au cours de laquelle, une fois le témoin gênant éliminé, il les liquide. Entendu par la police, il joue ensuite un extraordinaire numéro de petit escroc apeuré, sans cesse au bord du gouffre, profitant des certitudes de son interlocuteur, qu’il flatte et dont il joue. Le film ne raconte en réalité, presque en temps réel, que l’audition de Verbal/Söze, lui-même servant à Kujan ce qu’il veut entendre. La scène finale reste, à ce jour, un des dénouements les plus extraordinaires du cinéma, et il est fascinant de la voir, en quelques minutes, donner naissance à un mythe indépassable.

Le cinéma raconte souvent des histoire de taupes, d’indics, ou d’espions infiltrés, envoyés en mission pour leur camp. The Usual Suspects nous montre un immense professionnel, esprit méthodique, attentif à chaque détail, capable de tirer un nombre sidérant de ficelles depuis le groupe qu’il a créé. Le jeu en vaut la chandelle, mais la prise de risques, alors qu’il est entouré de meurtriers froids, est sans égale. Keyzer Söze est ici à la fois l’espion et le service qui le dirige, et il organise tout depuis le terrain, adaptant sans cesse son dispositif à ses partenaires, les influençant de façon imperceptible. Et, de façon magistrale, il utilise les obsessions de Kujan pour se défausser sur Keaton, le séduisant flic pourri passé du mauvais côté de la loi.

Spoiler Spoiler bis

Le film, parfait, se laisse revoir encore et encore, car le cinéaste et son scénariste ont laissé, bien plus subtilement que dans Le Sixième sens (1999, M. Night Shyamalan, avec Bruce Willis et Haley Joel Osment) de petits indices, une demi-seconde sur un regard par ci, un geste par là. Et une fois le dénouement connu, on ne peut que reprendre le film pour étudier la manœuvre de Söze et admirer la maestria de son auteur.

Usual Suspects Pas spoiler

And like that, he’s gone.

« Cucarachas enojadas » (« Angry Cockroaches », Tito & Tarantula)

L’attentat de Nice, le 14 juillet dernier, a causé la mort hier d’une 85e victime, finalement emportée par ses blessures. J’ai cependant l’impression que certains ne réalisent pas combien ça fait vraiment, 85 morts, sans parler des centaines de blessés. Et sans parler de ceux qui ont vu l’horreur sans être physiquement touchés. Il y a des pages et des pages à écrire sur ce qui nous arrive (c’est en cours, pour ce que ça vaut), mais les idioties lues et entendues depuis quelques heures méritent qu’on leur réponde. C’est à la fois vain et incroyablement arrogant, mais j’ai l’habitude et ça soulage, ce qui n’est déjà pas si mal.

Il a donc été décidé d’annuler la Braderie de Lille pour des raisons de sécurité. Ce choix, dicté par une évaluation réaliste de la menace jihadiste, n’a rien d’anodin, ne serait-ce que pour des raisons économiques. L’évènement n’est, en effet, pas qu’une fête, et son annulation est pénible aussi bien politiquement que financièrement. Les faits s’imposent, cependant, et on ne peut que rester abasourdi par les imbécilités proférées depuis que cette décision a été rendue publique.

L’Etat et les autorités, malgré tous les défauts qu’on leur connaît, sont mobilisés contre la menace jihadiste. Quoi qu’on pense de la politique suivie (peu de bien, me concernant), il doit être clairement dit que des moyens sont déployés, et on jugera donc parfaitement négligeables les critiques écrites par je-ne-sais-plus quel écrivaillon apeuré – auquel le Premier ministre, qu’on pensait déjà pas mal occupé, s’est abaissé à longuement répondre. Que le gouvernement soit inefficace est une chose entendue, mais qu’il soit accusé de ne rien faire est insupportable. Annuler cette braderie est une décision de bon sens, dictée par la nature de l’événement et son contexte.

Les données disponibles sur Wikipédia indiquent qu’à l’occasion de la braderie plus de deux millions (« Vous savez combien ça fait, un million, Larmina ? ») parcourent les 100 km de trottoirs occupés par 10.000 commerçants, dans une cohue à la fois bon enfant et d’une extrême densité. Face aux modes opératoires déjà mis en œuvre par Al Qaïda (qui décrivait en 2015 comment s’y prendre) ou par l’EI (qui ne manque pas non plus d’ambition ou d’imagination), comment concevoir la protection d’un tel événement ? Et la gestion d’une attaque ? Comment envisager une fusillade dans la foule, et le risque immense de piétinement ? Ou un véhicule lancé à pleine vitesse ? Après tout, ça arrive dans des villes administrées par des professionnels de la sécurité, alors à Lille, pensez donc !

Il ne s’agit pas d’un renoncement mais de la prise en compte d’une menace que les derniers mois ont montrée plus que crédible et que les analyses annoncent durable, voire de plus en plus intense. Il ne s’agit pas non plus d’admettre que les services de sécurité et de renseignement sont perfectibles – et ils le sont, pourtant – mais simplement de reconnaître que l’infaillibilité n’est pas de ce monde. La braderie de Lille n’est pas un événement anodin, et prendre le risque d’un carnage, peut-être d’une ampleur inédite dans notre pays, serait irresponsable. Ce serait aussi faire peu de cas de la vie des victimes, et ce serait surtout nous jeter dans une crise politique à quelques mois d’un scrutin primordial. Avouons qu’on peut s’en passer.

La résilience nécessite de s’adapter sans rompre afin de durer et de pouvoir se relever quand la menace aura diminué, vaincue par nous ou emportée par l’Histoire. Exposer des centaines de milliers de personnes par principe ne relève pas d’une quelconque grandeur dans l’adversité, et ceux qui invoquent ce soir la résilience font montre d’une panique et d’une hystérie bien révélatrices. On notera également que ceux qui reprochent au gouvernement d’avoir « cédé » sont les mêmes qui, au pouvoir il y a quelques années, geignaient au moindre accident de bus et se précipitaient au milieu des familles dévastées. On se permettra également de supposer que ces esprits supérieurs, qui râlent aujourd’hui, n’auraient pas manqué de hurler si un attentat avait été commis à Lille dans quelques semaines. Les déclarations entendues depuis les drames de Nice et de Saint-Etienne-du-Rouvray disent tout de la solidité de ces chefs de guerre de comptoir.

Enfin, parce que ça me fait plaisir de le penser, on a du mal à ne pas percevoir chez quelques uns comme une fascination morbide, parfaitement abjecte, pour tous ces attentats et, peut-être, l’espoir que tous ces cadavres servent in fine leur vision du monde. A ceux-là, on suggère, courtoisement et quand ils auront appris la définition de la résilience, de se pencher sur celle de la décence.

« J’ai vu la guerre, la victoire était au bout de leur fusils/J’ai vu le sang sur ma peau, j’ai vu la fureur et les cris/Et j’ai prié, j’ai prié tous ceux qui se sont sacrifiés/J’ai vu la mort se marrer et ramasser ceux qui restaient/Et j’ai vu… » (« J’ai vu », Niagara)

Et soudain vos tripes se nouent. Non, vous n’irez pas, non, vous ne quitterez pas votre famille sur la plage pour, encore et encore, parler de terrorisme, de jihadisme, d’enfants morts, de ressorts historiques, de trajectoires personnelles, d’enchevêtrement presque infini de causes complexes, de modes opératoires, de violence extrême parfaitement maîtrisée. Non, vous n’irez pas, encore et encore, exposer vos doutes, vos questionnements, et cette entêtante absence de tout début de solution qui vous donne le sentiment que décidément tout cela est bien vain. Mais il y a la parole donnée, et tout le travail déjà fait, et l’honneur d’avoir été convié, alors vous, si, quand même, vous y allez.

Dès jeudi matin, dans cette voiture de TGV transformée en quelques minutes en une scène de stand-up, où nous avons ri ensemble, échangé nos souvenirs, alterné blagues de sales gosses et confidences graves, quelque chose est né qui a rendu ces trois jours inoubliables. Après toutes ces années de réunions, de conférences, de cours reçus et donnés, de rencontres et de travail acharné, j’ai vécu, ces derniers jours, un rêve d’analyste, un moment rare de pure plénitude intellectuelle. Sans cesse sollicité, défié, stimulé, au contact permanent d’esprits passionnés, au moins autant obsessionnels que je le suis, je sors de ce séjour presque comme on sort d’une expérience spirituelle. En quelques heures, au soleil, au cœur d’un village transformé en un think tank géant, j’ai plus réfléchi, appris et douté qu’en bien des mois et je reviens, au milieu du marasme, alors que d’autres drames se préparent, plus déterminé que jamais à continuer à travailler.

Samedi après-midi, alors que je fume, assis au soleil, un homme plus âgé que moi vient bavarder de tout et de rien. Nous parlons comme de vieux amis de nos enfants, de la vie, de la fraternité et des types qu’il faut bien se résoudre à flinguer. Et voilà que ses yeux rougissent et qu’il évoque le Bataclan, et Nice, et toutes ces morts, et son fils qui a découvert l’horreur le 13 novembre. Mes yeux aussi rougissent, et nous restons assis là, silencieux, de chaque côté d’une table de pique-nique, à contempler la plage pendant que les ombres s’allongent, à songer à la jeunesse assassinée et aux hommes de paix qu’on égorge dans les églises.

Ces trois jours ne nous ont pas seulement offert le luxe infini de nous réunir pour réfléchir ensemble entre professionnels, ils ont été l’occasion de débattre avec d’autres citoyens, inquiets, interloqués, mais décidés à comprendre et à rester debout. Ce rassemblement d’intelligence collective m’a rassuré sur nous, notre résilience, notre capacité à chercher des réponses, même douloureuses, même imparfaites, alors que ceux qui nous dirigent ou voudraient le faire offrent le spectacle de leur peur et de leur ignorance. La richesse des échanges de ces jours et de ces nuits m’a convaincu que, tous, nous n’écrivons pas pour vous mais grâce à vous. C’est la grandeur de mes concitoyens dans cette épreuve, et les enfants qui jouent dans l’herbe, et les librairies éphémères bondées, et les spectateurs stoïques sous le cagnard comme sous la pluie, qui font que je ne renonce pas. Le piège est tendu, mais il n’y a pas de fatalité, et rien ne nous force à jouer le jeu de l’ennemi, à renoncer à ce qui fait de nous ce que nous sommes. Il n’est pas question, un seul instant, de les laisser nous dicter notre conduite.

Et tout cela grâce à deux brillantes jeunes femmes, bourreaux de travail, modèles de rigueurs. Mathilde et Gwendoline, ces quelques phrases imparfaites sont pour vous. Merci.

 

« And so and so and so and so and so and so/You’ll just have to pray » (« Murder on the Dancefloor », Sophie Ellis-Bextor)

Le procureur Molins vient, avec son flegme habituel, de siffler la fin de la récréation. Nul doute que les cancres habituels, sourds et aveugles, continueront à asséner leurs certitudes à qui veut bien les entendre, mais les faits sont d’une froide cruauté. Le tueur de Nice n’a, semble-t-il, pas agi seul, et il préparait son coup depuis des mois. Je laisse les esthètes que vous êtes relire les analyses définitives faites par les commentateurs habituels, car il est bon de rire, surtout en de si tragiques circonstances.

La semaine passée, terrible et désespérante, nous ainsi a rappelé nos vulnérabilités. Elle a, une nouvelle fois, montré à quel point il ne nous fallait nourrir aucun espoir de sortir vainqueurs de cette épreuve si nous persistions à nous montrer aussi médiocres. Essayons de récapituler :

  • Non, Abou Moussab Al Suri n’est pas l’idéologue de l’Etat islamique (EI). Un temps imam londonien, le brave homme, très proche d’Al Qaïda, a théorisé dès 2000 le recours à des individus isolés (abusivement appelés loups solitaires par trop de monde), à la suite d’une idée d’Oussama Ben Laden. Il a formalisé le concept en 2005, a inspiré Al Mauritani puis Al Awlaki. Les esprits les plus curieux noteront d’ailleurs qu’AQPA a commenté les tueries d’Orlando et de Nice. A dire vrai, Abou Moussab est même un adversaire de l’EI, et il serait bon de se rappeler que les modes opératoires n’ont pas d’idéologie, des anarchistes russes à Anders Breivik en passant par le Hezbollah ou le LTTE.
  • Non, en effet, et ce DEPUIS TRENTE ANS, les jihadistes ne sont pas des musulmans parfaits, de même que les Croisés, comme le rappelait Wassim Nasr, n’étaient pas des chrétiens parfaits. Nier le fait que les terroristes d’AQ ou de l’EI se disent sincèrement musulmans constitue une idiotie au moins équivalente à celle qui postulerait qu’ils sont l’essence même de l’islam ou qu’ils représenteraient l’ensemble de la communauté musulmane. Le déni affiché par certains est, à ce sujet, particulièrement exaspérant et je ne peux que vous inciter à lire sur Twitter les réflexions toujours très stimulantes d’Iyad El Baghdadi (aucun lien).
  • Oui, évidemment, on peut être un acteur politique et un parfait dingue, mais non, le recours à la violence extrême ne révèle pas nécessairement une pathologie mentale lourde. L’Histoire ne manque pas de tels exemples, et ceux qui seraient lassés de Michel Onfray ou de Dounia Bouzar pourront lire avec profit les dizaines de milliers d’ouvrages et d’articles écrits à ce sujet. Les études consacrées aux miliciens serbes, aux Gardes rouges, aux SS, aux conquistadors, aux guerres de religion européennes ou aux génocidaires rwandais pourraient utilement rappeler aux esprits curieux quelle est la nature de l’Humanité. Entendre de prétendus spécialistes évoquer les jihadistes comme des entomologistes décriraient le contenu d’un vivarium me fait penser qu’ils sont, au choix, d’une confondante ignorance, d’une stupéfiante imbécillité, d’une fascinante candeur, ou – hypothèse séduisante – d’un racisme à peine dissimulé mâtiné d’un beau mépris de classe ou d’un paternalisme plus ou moins conscient.
  • Oui, l’EI éprouve de réelles difficultés en Syrie et en Irak, mais non, elles ne sont pas nécessairement la cause des attentats commis ici. Tant que ceux qui conseillent nos dirigeants continueront à relayer la même soupe, on n’en sortira pas, et il serait peut-être temps de noter qu’il existe une décorrélation nette entre les jihads (post à venir – teasing de ouf). Forcément, pour le comprendre, il faudrait bosser, regarder les chronologies, et donc sortir des fumisteries institutionnalisées que sont l’islamogangstérisme, le narcojihad, l’obsession pour les jeux vidéo (qui rappelle les critiques de la presse britannique à la sortie de Trois hommes dans un bateau, de Jerome K. Jerome, en 1889), les considérations savantes sur l’homosexualité refoulée des terroristes ou les hypothèses liant les violences conjugales au jihad. A un moment donné, il ne serait d’ailleurs sans doute pas inutile de rappeler que des innocents meurent dans nos rues et que le débat public, y compris chez nos parlementaires, devrait avoir une autre gueule qu’une émission de Laurent Ruquier ou qu’un sketch des Deschiens.
  • Non, Monsieur le Ministre, poser des questions argumentées à la suite d’une tragédie nationale n’a rien d’une démarche complotiste. Il paraît même que c’est l’essence même d’une démocratie adulte, dans laquelle il est possible à la fois de rendre hommage aux femmes et hommes qui travaillent jour et nuit tout en interrogeant – oui, cette subtilité est troublante, j’en conviens – les pouvoirs publics. Après tout, me dit-on en régie, ces-derniers sont responsables devant le peuple – mais j’imagine que cette dernière remarque fait de moi un fasciste rance. Il y a de la grandeur à tenir une position dans la tourmente, mais il n’y a que de la petitesse à nier l’évidence puis à tenter de sacrifier des fusibles après avoir personnalisé à outrance la moindre critique. Et non, monsieur le Secrétaire d’Etat, poser des questions n’est pas dangereux pour la démocratie. C’est soupçonner les citoyens du pire qui l’est. Et d’ailleurs, puisqu’on en est à parler de ça, qu’en est-il de l’efficacité des lois qui devaient nous sauver de la terreur ?
  • Oui, les terroristes dissimulent leurs projets. Il s’agit là, j’en conviens, d’une percée conceptuelle majeure, mais un événement qu’on n’a pas vu venir parce qu’il a été préparé avec soin depuis longtemps n’est pas nécessairement un coup de folie. J’adresse en passant mes devoirs au général belge qui, il n’y a pas si longtemps, s’étouffait avec la morgue des vieilles ganaches quand je lui disais qu’il allait bien falloir un jour revenir aux fondamentaux du contre-espionnage. Ma légendaire modestie m’oblige à préciser que j’avais fait cette remarque en 2012 à l’occasion de l’affaire Merah. On se souviendra que les certitudes opérationnelles (« Les Apache ne combattent pas la nuit ») font de belles épitaphes, et les plus fidèles de mes lecteurs ont sans doute en tête le récit de quelques réunions d’anthologie organisées après le 11 septembre.

Quand on fait la guerre, la première des choses à faire est de réfléchir. Pour ceux qui ne sont pas habitués à l’exercice, qu’ils sachent que c’est indolore, enrichissant et toujours utile.

« We starve-look/At one another/Short of breath/Walking proudly in our winter coats/Wearing smells from lavatories/Facing a dying nation/Of moving paper fantasy/Listening for the new told lies/With supreme visions of lonely tunes » (« The Flesh Failures (Let the Sunshine in) », Beverly D’Angelo, John Savage, Treat Williams, Don Dacus, Annie Golden, Cheryl Barnes, John DeRobertas et Grand L. Bush)

Ne pas pleurer. Ne pas hurler comme un vieux chacal blessé au sommet d’une mesa. Ne pas s’arracher les cheveux devant les déclarations de femmes et d’hommes qui aspirent à nous diriger mais qui se révèlent incapables de se maîtriser. Ne pas ricaner nerveusement devant les réflexions de comptoir doctement assénées par ceux supposés conseiller les précédents. Ne pas céder, ne pas s’abandonner à la peur ou au fatalisme, malgré les morts, malgré les blessés, malgré les images déchirantes de nounours ensanglantés abandonnés sur les trottoirs. Réfléchir, proposer, résister, évaluer la menace, prendre la mesure des évènements, tenir sa tête droite face au défi.

Pourtant, une semaine après le carnage de Nice, pire concrétisation des craintes et des évaluations exprimées depuis des mois, force est de constater, la rage au ventre, que notre classe politique offre un spectacle affligeant. Manifestement dépassé, le gouvernement tente de sauver un bilan sécuritaire que l’on qualifiera poliment de médiocre. Il conviendrait pourtant de ne pas l’accabler injustement, puisque l’attentat du 14 juillet relève manifestement du cas non conforme. La critique, si elle peut être sévère, ne devrait en aucun cas être indécente ou caricaturale, et force est de constater que rien n’arrête certains. On aurait aussi aimé que ceux qui étaient aux commandes lors de l’affaire Merah ne se transforment pas en donneurs de leçons quatre ans plus tard. L’incompétence, quand elle est à ce point démontrée, devrait inciter à l’humilité.

Il est, après tout, évident que le gouvernement travaille, et les questions à poser devraient plutôt concerner ses méthodes, ses constats, ses analyses, son organisation. Confronté à ses échecs répétés, il a beau jeu de répondre à l’hystérie de l’opposition par une posture outragée, défendant non pas le fond de ses mesures mais leur nombre et le rythme de leur adoption. Les Verdun symboliques autour des questions administratives ne sont d’aucune utilité et ne font qu’alimenter l’angoisse croissante qui gagne peu à peu le pays.

En face, les prétendus héritiers de l’Homme de Londres semblent étrangement pressés de liquider la République, au nom justement de la défense de ses valeurs, et font assaut de propositions ineptes, inapplicables, inutiles, indignes. On pourrait les soupçonner de simplement se vautrer dans le plus abject populisme, mais certains sont idiots depuis trop longtemps pour qu’on n’écarte pas l’hypothèse de la simple incompétence paniquée. Le fait est que les uns et les autres n’aspirent qu’à nous gouverner. Certains le font actuellement, d’autres le feront dans un an, et il n’y a, dans les deux cas, nul motif de se réjouir, ou même de se sentir rassuré.

Les jihadistes, qu’ils soient en mission ou qu’ils se rallient à la cause, savent comment frapper un pays qu’ils détestent et au sein duquel ils se sentent étrangers. Il faudra revenir, plus tard, sur leurs motivations, loin des lieux communs et geignements d’observateurs dépassés (ceux-là même qui hurlaient il y a deux ans quand on leur prédisait des attentats de masse en France), et poser un peu de complexité. Quoi que pensent certains cadors, on ne relève des défis complexes par des solutions simplistes, sauf si l’enjeu n’est pas de sortir vainqueur de cette guerre mais simplement de parvenir au pouvoir, sans se soucier des cadavres de nos concitoyens qu’il faudra piétiner.

Ne nous acharnons pas seulement sur la classe politique, ou les médias. Après tout, tous vivent des voix et de l’audience que nous leur accordons. Les réactions de certains de nos concitoyens montrent que le pays est sur une pente savonneuse, d’autant plus exaspéré par des décennies d’incurie que c’est lui qui, élection après élection, a porté au pouvoir des responsables indigents ou a voté pour des extrémistes dont le seul programme est la peur.

Résilience
La résilience des matériaux

Mais un jour cette peur prend corps, et ce jour-là c’est trop tard. Face à des responsables politiques dont l’impuissance n’a d’égale que l’arrogance, trop longtemps trompés par un déni du réel aux conséquences criminelles, les Français semblent de plus en plus tentés par l’irréparable, sans comprendre que c’est exactement ce que que veulent les jihadistes. Hélas, tant que les grands médias accueilleront des ténors en roue libre sans jamais les reprendre, tant que les analyses les plus ignorantes de l’Histoire et de la complexité humaines seront mises en avant, il faudra admettre que nous perdons cette guerre.

Forget it, Jake. It’s Chinatown.

C’est pas comme si c’était une surprise, mais on ne s’habitue jamais aux massacres. Jamais. Les signaux étaient inquiétants depuis des semaines, sinon des mois, et une fois de plus ils sont passés. A l’heure où j’écris ces lignes, entourés de vacanciers incrédules qui pensent aux dizaines d’enfants tués ou blessés hier soir en regardant leur propre progéniture, je ressens d’abord une profonde tristesse, mêlée de lassitude. Ça va passer, évidemment, mais la contemplation de notre impuissance a de quoi miner les esprits les plus combattifs.

L’attaque d’hier soir, à Nice, qui a pris la vie d’au moins 84 personnes, constitue un coup d’une rare violence. Le procureur Molins, devenu le messager du malheur, a confirmé il y a quelques instants qu’il s’agissait bien d’un acte de terrorisme. Sa portée symbolique est immense, et elle nous confirme que nos ennemis réfléchissent à leurs actes, qu’ils soient ou non envoyés en mission par l’Etat islamique ou Al Qaïda. Ce carnage, dont le mode opératoire est inédit dans notre pays, était vanté depuis des années par les revues jihadistes. On en trouve ainsi une description très précise dans le n°2 de la revue d’AQPA Inspire :

Inspire n°2, 2010, p. 54
Inspire n°2, 2010, p. 54

Après avoir chanté la Marseillaise devant les monuments aux morts, les Français ne pensaient hier soir qu’à danser et à oublier un temps les orages qui montent, mais la réalité d’une menace à la croissance ininterrompue les a brutalement rattrapés. Quelques heures après le défilé sur les Champs d’une puissance militaire encore impressionnante mais manifestement sans effet sur nos adversaires, la leçon est d’une infinie cruauté. A l’heure du déjeuner, le Président, décidément toujours impeccablement coiffé, nous avait annoncé, lors de l’audience qu’il accorde chaque année à cette date, que l’état d’urgence – dont l’inutilité a une fois de plus été terriblement démontrée – serait bientôt levé. C’était sans compter avec l’ennemi, qui s’ingénie à manœuvrer et à déjouer nos plans, à supposer que nous en ayons. Il reste aux enquêteurs à déterminer si le terroriste était connecté à un réseau, et s’il entretenait des liens, même lointains, avec la mouvance. Il est bien trop tôt pour critiquer, mais des questions vont inévitablement se poser, en particulier dans le contexte actuel.

Il y a deux jours, MM. Fenech et Pietrasanta ont, en effet, rendu public leur passionnant rapport au sujet des attentats du 13 novembre dernier (ici et ). Leurs conclusions ont été, rapidement, et comme de juste, sèchement rejetées par le ministre de l’Intérieur, un homme dont le refus des faits devient proprement fascinant. Cet homme admirable s’était d’ailleurs félicité du succès de la sécurisation de l’Euro, mais il faut dire qu’il a tendance à se féliciter de tout. Une âme merveilleuse, et un enthousiasme dont nous avons en effet bien besoin.

Comme redouté, les terroristes ont donc contourné les obstacles fixes mis sur leur route, attendu, évité les fan zones transformées en forteresses, déjoué sans difficulté le dispositif Sentinelle et rappelé, une fois de plus, que si l’attaque se déclenche, il est trop tard. La lutte contre le terrorisme est affaire d’anticipation, et se focaliser sur la seule défense des cibles est une impasse dangereuse. Frapper en province revient, par ailleurs, à exposer nos vulnérabilités, celles d’une démocratie qui encaisse les chocs mais ne devrait pas si vite renoncer aux principes qui font sa grandeur. L’hystérie qui s’est emparée d’une partie de la classe politique ce matin se passe de commentaires.

Nous vacillons, pourtant, et nos réponses disent tout de notre inefficacité. Dans cette guerre, qui porte les coups les plus durs ? Les morts de Paris, de Saint-Denis, de Magnanville et de Nice apportent une terrible réponse à cette question, entêtante. En annonçant, une fois de plus, une intensification de nos frappes aériennes en Syrie, le Président a confirmé, par l’absurde, qu’elles ne produisaient toujours aucun effet puisque nous les menons depuis des mois, justement, pour réduire la menace. Il est donc démontré, sans mauvais esprit, que contre le jihad nous ne pouvons opposer que des gesticulations.

C’est ce que nous appelons, dans notre jargon, un constat particulièrement inquiétant.

Chinatown, de Roman Polanski (1974)

Le renseignement au cinéma : les conseillers du directeur

Vous regardez votre chef avec inquiétude. Il relit votre papier, consulte les pièces de base, semble méditer un instant (Le week-end déjà loin ? L’interro de maths de la petite ? Y aura-t-il de la tartiflette à la cantine ?), et il vous lance finalement « Il va falloir que tu fasses valider ça par le conseiller du directeur ». Vous acquiescez respectueusement (une habitude que vous allez perdre avec le temps) et vous retournez dans votre bureau. Là, votre binôme, plus ancien que vous de quelques mois, ricane (une habitude que vous allez rapidement prendre) en apprenant la nouvelle et vous apprend que le conseiller du directeur est une vieille gloire du Service, objet de rumeurs contradictoires et auréolé d’une réputation sulfureuse. C’est sans doute un dinosaure, mais ce qu’on dit de lui en fait plus un tyrannosaure encore vert qu’un placide diplodocus. On verra.

Vous vous aventurez dans les couloirs de l’état-major, une zone exotique aux couloirs neufs – à défaut d’être élégants – peuplée de gens affairés et sombres, aux fonctions floues, probablement complexes et sans nul doute prestigieuses. Parce que c’est quand même votre métier (de trouver des trucs importants et cachés), vous finissez par dégotter le bureau du conseiller. Pas le moment de se dégonfler, il faut y aller.

Une fois dans la place, l’homme se révèle affable, presque attentionné pour la jeune recrue que vous êtes. Ni lui ni vous ne savez évidemment que vos rapports se rafraichiront en 2001, et l’entretien est à la fois court et dense. En quelques phrases, il vous fait bénéficier d’une grille de lecture donnant un tout autre relief aux dossiers que vous lisez inlassablement depuis des semaines. Il fait ce métier depuis si longtemps qu’il terminait sans doute sa première mission quand vous entriez à l’école primaire, et votre âme d’historien vous susurre qu’il faudrait lui faire raconter sa vie, à l’occasion. Après quelques minutes, vous ressortez de son antre avec le sentiment d’avoir été initié. A quoi, vous ne le savez pas encore, mais il se confirme que l’administration que vous rêviez d’intégrer va combler le chroniqueur que vous êtes, pour le meilleur et pour le pire.

Des conseillers, des vieux sages, le Service va progressivement en perdre au fur et à mesure que les vétérans prendront leur retraite. Certains étaient des puits de science, des personnalités attachantes, toujours disposées à vous transmettre leur savoir et à vous aider, ou des animaux politiques, toujours à intriguer, aussi à l’aise dans une rue de Beyrouth qu’à l’Elysée. D’autres, gloires fanées, ruineront des cellules de crise à coups de théories conspirationnistes et d’obsessions nauséabondes. D’autres encore, partis si soudainement qu’on parlera même, en haut lieu, de quasi abandon de poste, pollueront les débats de leurs souvenirs falsifiés. Tous, héritiers d’une histoire qui reste à écrire loin des coups éditoriaux, mériteraient d’être longuement entendus. En attendant, plus personne ne vient en boubou en cellule de crise, on ne discerne pas l’ombre de la CIA derrière chaque prise d’otages à Mindanao, et non, la Syrie n’est pas un partenaire fiable. Mais il manque sans doute leur expérience. Ou pas.

Dr. Strangelove or: How I Learned to Stop Worrying and Love the Bomb, de Stanley Kubrick (1964)

Ce que vous ferez au plus petit d’entre les miens, c’est à moi que vous le ferez.

Le cinéma américain parvient encore, presque par accident, à produire des classiques, des films artistiquement réussis et politiquement courageux interpellant les sociétés. Il le fait, non pas en produisant des œuvres geignardes ou péniblement démonstratives, mais en s’emparant de sujets complexes, en les présentant avec sobriété et en laissant les spectateurs réfléchir. Il sort de tels films une ou deux fois par an, et je me contenterai d’en citer quelques uns, de M. Smith au Sénat (1939, Frank Capra) à Margin Call (2011, J.C Chandor) en passant par Soldat bleu (1970, Ralph Nelson), Du Silence et des ombres (1962, Robert Mulligan), Les Accusés (1988, Jonathan Kaplan), Traffic (2000, Steven Soderbergh), Conversation secrète (1974, Francis Ford Coppola), Salvador (1986, Oliver Stone), First Blood (1982, Ted Kotcheff), The Siege (1998, Edward Zwick), Cœur de Tonnerre (1992, Michael Apted), Mississippi Burning (1988, Alan Parker), Network (1976, Sidney Lumet), Les trois jours du Condor (1975, Sydney Pollack), Dans la vallée d’Elah (2007, Paul Haggis) Hardcore (1979, Paul Schrader), et, bien sûr, Zero Dark Thirty (2012, Kathryn Bigelow).

Au cinéma comme en classe, la pédagogie est affaire d’exemples. On apprend plus en matière de renseignement en lisant un Tom Clancy ou un John Le Carré qu’en subissant des cours froids et techniques. J’ai ainsi toujours été persuadé qu’il fallait commencer par un récit de qualité puis le décortiquer, souligner ses erreurs ou sa justesse, et avancer vers la théorie. Un des plus grands films politiques du siècle passé, Les Hommes du président (1976, Alan J. Pakula), que j’ai rapidement évoqué ici, se contente, avec une grande retenue, de nous conter l’enquête menée par Bob Woodward et Carl Bernstein au sujet du Watergate. Il ne contient nulle leçon de morale, nul message de l’auteur et nulle démonstration enflammée. Les faits, rien que les faits, et le film en devient même, dans sa mise en scène, l’illustration même des qualités qu’il décrit chez ses protagonistes. Un tel équilibre n’est pas si facile à atteindre, et les films à la hauteur d’une telle exigence sont rares. Il s’en tourne, pourtant, et Spotlight, sorti en 2015, en est un.

A l’instar du monument de Pakula consacré au scandale du Watergate, ce film, qui relate la mise au jour à Boston d’un gigantesque scandale de pédophilie longtemps étouffé par l’Eglise, fait montre d’une admirable sobriété. Contrairement à ce qu’ont pu prétendre certains bigots et autres esprits un peu bas de plafond, le film n’est jamais une attaque contre la religion ou la foi mais la dénonciation des errements d’une organisation qui nie et cache les fautes de quelques uns de ses membres. Il n’est pas question, ici, de spiritualité ou de croyances mais de basse politique. Ceux qui refusent de comprendre ça ne valent pas mieux que celui qui, en 1986 dans les colonnes de Valeurs actuelles, qualifiait Le Nom de la rose (Jean-Jacques Annaud, d’après Umberto Eco) de « délire anticlérical ». Certaines vérités sont pénibles à entendre, et je ne cache pas l’infini mépris que je ressens pour celles et ceux que j’ai entendu dire, y compris à mes enfants : « Il y a aussi des pédophiles dans l’Education nationale ». Ça, ce n’est pas un démenti, et encore moins un acte de contrition, mais un aveu involontaire auquel se mêle une abjecte justification par les crimes des autres.

Spotlight Spotlight

Spotlight se présente donc comme la reconstitution de l’enquête menée en 2001 par une équipe du Boston Globe au sujet des dissimulations par le clergé d’une série de crimes et délits sexuels commis par des dizaines de prêtres pendant plusieurs décennies. Comme dans d’autres films de ce genre, on n’assiste à aucune scène de violence, à aucune prise de risque physique, et les éclats de voix y sont rares. L’histoire met aux prises une poignée de journalistes jamais érigés en modèle à une organisation que, finalement, on ne voit quasiment pas. L’Eglise, en effet, est défendue à Boston par des notables qui tentent d’abord de nier les faits ou de les mettre en rapport avec le rôle social du clergé afin de minimiser leur gravité. Tous ceux qui s’opposent à Spotlight le font ainsi sincèrement, et cet aveuglement, que le film ne juge pas et ne caricature jamais, montre la façon dont l’Eglise de Boston abuse de la confiance de ses ouailles avec un cynisme bien éloigné des enseignements du Christ.

Le film, comme celui de Pakula, décrit parfaitement le processus d’enquête, le travail de fourmi dans les archives, la recherche de sources humaines, et les pressions croissantes qui s’exercent. Il ne cache rien non plus de la concurrence avec les autres quotidiens, de la recherche du scoop, selon cette démarche prédatrice commune au monde du journalisme et à celui du renseignement. Il met surtout en avant le rôle éminemment politique de la presse, qui révèle les scandales et les fautes, et protège les faibles. Son rôle de gardien de la Cité est parfaitement mis en valeur, et on pense à la tirade de César dans Kaamelott :

Des chefs de guerre, il y en a de toutes sortes. Des bons, des mauvais, des pleines cagettes, il y en a. Mais une fois de temps en temps, il en sort un. Exceptionnel. Un héros. Une légende. Des chefs comme ça, il n’y en a presque jamais. Mais tu sais ce qu’ils ont tous en commun ? Tu sais ce que c’est, leur pouvoir secret ? Ils ne se battent que pour la dignité des faibles.

Les journalistes de Spotlight, à la différence de Woodward et de Bernstein, ne dénoncent pas seulement les dérives d’un pouvoir, tout autant politique à la Maison blanche qu’à l’évêché.  Il ne s’agit pas seulement de vérité mais aussi de justice, face à des victimes brisées, qui gardent en elle depuis l’enfance la douleur et la honte. La négation de ces crimes est d’ailleurs la pire faute de l’Eglise, et certaines scènes, bien que jouées et filmées avec une grande sobriété, sont poignantes. Liev Schreiber, qui joue Marty Baron, incarne excellemment cette légende du journalisme américain, consciente de son rôle politique et de sa vocation de contre-pouvoir.

Face à lui, Rachel McAdams (nommée aux Oscars), Brian d’Arcy James et surtout Mark Ruffalo (lui aussi nommé aux Oscars) montrent la charge émotionnelle d’une enquête qui dévoile à la fois l’ampleur des crimes commis sur des enfants et l’immensité de la trahison de l’Eglise, dont le comportement n’est finalement pas différent celui de Unorth dans Michael Clayton (2007, Tony Gilroy).

Le film met également en avant la responsabilité de la presse elle-même. Michael Keaton et John Slattery sont dépositaires d’une autorité morale et d’une mission, comme le leur a rappelé Liev Shreiber au début du film, et comme le lance avec colère Jamey Sheridan (« What took you so long? »). On notera d’ailleurs que le réalisateur, Tom McCarthy (Oscar du meilleur scénario partagé avec Josh Singer) a interprété dans la saison finale de The Wire (2002-2008, David Simon) un des pires journalistes de l’histoire du petit écran et que le thème lui tient à cœur.

Le fait que l’affaire ne soit révélée que si tardivement et donc que des enfants aient continué d’être agressés et violés est en partie leur faute. Mal traitées, négligées, de vieilles informations ont été victimes de la vie administrative, et il est cruellement démontré que la routine, le manque de rigueur et une forme de confort intellectuel peuvent blesser, voire tuer. On dit souvent que les mots peuvent tuer, mais dans Spotlight c’est ne pas les écrire qui est criminel.

Le renseignement au cinéma : ab irato

J’ai, de notoriété publique, un caractère de chien. Si vous l’associez à mon insupportable arrogance et à l’amour immodéré que je porte à l’ironie et au mauvais esprit, vous avez une idée assez juste de l’imbuvable garnement que je persiste à être.

Des quelques colères homériques dont j’ai pu me rendre coupable quand j’étais fonctionnaire, et qui m’ont parfois coûté cher, aucune, avec le recul, ne me semble, cependant, injustifiée. Excessives, insupportables, déplacées, elles le furent toutes, évidemment, conformes à ce qu’en écrivit Horace, mais les motifs profonds de ces emportements, dix ans plus tard, suscitent encore de fugaces bouffées d’exaspération : telle responsable, brisée par une vie personnelle en miettes, mais maintenue à son poste par une hiérarchie plus habile à manipuler dans les couloirs qu’à recruter des sources. Tel chef de poste malhonnête, que ses chefs savent coupable de détournements de fonds, mais laissé impuni pour des raisons politiques. Telle légende du renseignement opérationnel, conjoint violent, harceleur, confondu par les plus hautes autorités mais finalement épargné. Telle décision absurde, prise contre l’avis des spécialistes pour complaire à un vieux gourou incompétent, et sur laquelle on ne revient que trop tard – en clair, après les attentats.

La colère, dont on dit qu’elle est mauvaise conseillère, est sans doute un signe de bonne santé morale, mais elle est d’autant plus néfaste que les métiers du renseignement demandent plutôt du calme, de la patience. L’énergie née des défaites, des injustices, des défis, devrait s’exprimer autrement que par des cris, mais je ne blâme pas ceux qui, de temps à autre, vocifèrent devant un nouvel échec. La colère, à mes yeux, démontre la volonté de riposter, de ne pas capituler, et elle révèle un tempérament insoumis dans un milieu qui, signe des temps, favorise les profils lisses, la prudence teintée de lâcheté, et qui juge que l’ennemi est plus souvent dans le bureau d’en face qu’à Raqqa.

La colère, donc, bref moment de folie, conduit à des erreurs, mais elle peut aussi nourrir un juste sentiment de revanche, initier la détermination réfléchie dont nos dirigeants semblent tant manquer. Entre des décisions creuses mais énoncées d’une voix blanche, et les accès d’autoritarisme puéril, il nous manque, sans le moindre doute, le calme menaçant des chefs. Il est d’ailleurs permis de penser qu’il va nous manquer encore longtemps.

The Untouchables, de Brian De Palma (1987)

Useless basterds

On peut rire de tout, ou presque, mais plus le sujet est sensible plus le talent de celui qui se moque doit être grand. La faute de goût n’est jamais loin, et certains thèmes doivent donc être traités avec une extrême finesse. On se souviendra, par exemple, que le film de Roberto Benigni, La Vie est belle (La vita è bella, 1997) récompensé en 1998 par la Grand prix du Jury à Cannes et par trois Oscars dont celui du Meilleur film étranger, avait été vivement critiqué pour son traitement de la Shoah. En France, La Grande Vadrouille (1966, Gérard Oury) ou Papy fait de la résistance (1983, Jean-Marie Poiré) ont jeté sur les années d’occupation un regard décalé, fait de burlesque bon enfant ou de franc mauvais esprit, leur réalisation ou leur interprétation l’emportant sur les remarques que n’importe quel historien sérieux pourrait faire – et elles seraient nombreuses.

Un scalp sinon rien

L’important, au cinéma ou en littérature, tient évidemment aux qualités artistiques. De grandes idées peuvent être ruinées en quelques pages ou quelques plans, tandis qu’une œuvre en apparence secondaire peut s’imposer et devenir un classique. Tout, en réalité, est affaire de cohérence et d’équilibre. Réalisateur un temps surdoué, admirateur assumé du cinéma de genre, auquel il a rendu des hommages de plus en plus appuyés au fil des ans, Quentin Tarantino s’est essayé en 2009 au film de guerre parodique avec Inglorious Basterds, dont le titre est une référence évidente à un nanar italien, Quel maledetto treno blindato (The Inglorious Bastards), réalisé en 1978 par Enzo G. Castellari, un cinéaste de troisième zone. L’histoire qu’il nous raconte – car Tarantino est aussi scénariste – aurait pu être un palpitant film d’action, ou un film hilarant fait de gags incessants portés par des personnages hauts en couleurs, mais il n’en est rien. Cette histoire de commando parti assassiner Hitler en France et qui, chemin faisant, scalpe des soldats allemands ne présente aucun intérêt tant elle se traîne en longueur.

De glorieux fumiers

Dès Reservoir dogs (1992), son premier succès, Tarantino était apparu comme un cinéaste aimant les bavardages, cassant sans cesse son récit par des digressions, des passages absurdes, voire burlesques. Son style avait flamboyé dans Pulp Fiction (1994), récit choral devenu instantanément le film culte d’une génération pour ses dialogues décalés, sa bande-originale et le choc permanent qu’il orchestrait entre des anti-héros le plus souvent pitoyables et des situations d’une extrême violence.

Pulp Fiction avait imposé la patte de Quentin Tarantino, Oscar du Meilleur scénario et Palme d’or à Cannes. Lui qui avait déjà écrit le pénible True Romance (1993, Tony Scott) avait ensuite offert Tueurs nés (1994) à Oliver Stone avant d’écrire le non moins cultissime Une Nuit en enfer (1996), de Roberto Rodriguez (et d’y jouer).

Le cinéaste avait même semblé acquérir une forme de maturité en réalisant, en 1997, Jackie Brown, d’après le roman d’Elmore Leonard Punch Creole (1992). Ce film, sans doute son meilleur, l’avait montré capable de prendre son temps, de maîtriser ses dialogues sans nuire à son sens de la formule et sa mise en scène, toujours ironique, avait laissé entrevoir un talent certain pour les ambiances, l’observation, la construction de ses personnages.

L’expérience, plus que concluante, ne l’avait manifestement pas convaincu, et le cinéaste était bien vite retourné à ses excès baroques. Maître du second degré, des regards distanciés, il a ainsi construit au fil des ans un univers au kitsch assumé (Kill Bill, vol I et II, en 2003 et 2004), puis Grindhouse et Boulevard de la Mort (2007) avec Rodriguez. Au fur et à mesure des années, ses films ont exploré la violence chorégraphiée, fortement inspirée des maîtres de Hong-Kong, agrémentée de discussions de nerds. La formule a pu séduire, mais elle est usée.

En 2009, donc, Tarantino s’estime de taille à tourner une fiction historique délirante dans laquelle on retrouverait son amour du cinéma, son goût pour le n’importe quoi, ses références aux films de série B italiens, le tout porté par une pléiade d’acteurs talentueux. La distribution, en effet, est pour le moins impressionnante : Brad Pitt, Diane Kruger, Christoph Waltz, Eli Roth, Mélanie Laurent, Michael Fassbender, Richard Sammel ou Mike Myers. Samuel L. Jackson et Harvey Keitel, compagnons de jeu du cinéaste depuis le début ou presque, n’apparaissent pas à l’écran mais prêtent leur voix.

Diane Kruger est un fumier Elie Roth est un fumier

Brad Pitt est un fumier Mélanie Laurent est un fumier

Interminable (2h33), bavard, Inglorious Basterds n’a presque que des défauts. Le fait qu’il détruise méthodiquement l’histoire de la guerre n’aurait pas d’importance si on s’intéressait un tant soit peu à l’intrigue, mais on s’en moque. Cette histoire de GI’s scalpant des nazis ne fait même pas lever un sourcil, de même que la vie de Mélanie Laurent à Paris se révèle parfaitement insipide. L’opération des SR alliés, malgré la prestation de Michael Fassbender est d’un ennui complet, et chaque péripétie est gâchée par la longueur des scènes. Vient même un moment, dans la cave de la taverne, où on espère que tout le monde s’entretuera bientôt si ce doit être un moyen de passer à autre chose.

Le film souffre, à dire vrai, de l’incohérence de son ton. Tarantino hésite ainsi entre la parodie idiote, la comédie voire le drame, et la première scène, glaçante, fait même penser au début d’une tragédie engagée. Waltz, qui sera récompensé par un Oscar en 2010 pour son interprétation du colonel Landa, y campe un officier SS parmi les plus éprouvants que le cinéma nous ait montrés depuis des décennies. On pense en particulier à Peter O’Toole dans La Nuit des généraux, le polar réalisé par Anatole Litvak en 1967. Waltz, cependant, n’est pas vraiment dirigé, et il cabotine de plus en plus jusqu’à la fin, jusqu’à devenir sa pénible propre caricature.

On ne sait pas bien ce que Tarantino nous montre, et le final, granguignolesque, efface les rares bons moments. En 2012, dans Django Unchained (qui vaudra un nouvel Oscar à Christoph Waltz), il saura maîtriser une narration historiquement tout aussi délirante, mais sans éviter une fin que l’on qualifiera poliment de spectaculaire.

Inglorious Basterds, de loin le plus mauvais film de Tarantino, a illustré les limites d’un style jamais critiqué. Même les plus grands doivent travailler, douter, et ceux qui ne se fient qu’à leur supposé génie le font au risque de se parodier.