Je me souviens du jour où j’ai rencontré mon épouse. Je me souviens des naissances de nos enfants. Je me souviens des morts, aussi, d’amis ou de membres de ma famille. Je me souviens du jour où j’ai vu The Usual Suspects pour la première fois. Je me souviens du jour où j’ai lu L’Espèce humaine pour la première fois. Je me souviens du jour où Freddie Mercury a confirmé qu’il avait le SIDA. Et je me souviens de sa mort, le lendemain. Je me souviens du jour où j’ai écouté Blues for Greeny pour la première fois. Je me souviens du jour où j’ai décidé de quitter le Service. Et je me souviens du jour de l’attentat de Saint-Michel, et de ceux de Madrid, et de ceux de Londres, et de Beslan, et de Bombay, et d’In Amenas, et de Nairobi et Dar-Es-Salam, et de Mombassa, et du Sinaï. Et et Charlie. Et du 13 novembre. Et je me souviens du 11 septembre.
Je ne m’en souviens ni mieux ni moins bien que d’autres journées marquantes de ma vie, mais je sais que les jours qui ont suivi ont été d’une incroyable intensité. Et je me souviens que cet après-midi là nous avons compris que quelque chose venait de se passer qui allait peser sur nos existences de façon terriblement durable et que ce n’était que la confirmation, au-delà de nos pires hypothèses, de ce que nos ennemis étaient capables de réaliser.
Le monde a sans doute changé le 11 septembre, mais il changeait en réalité depuis des années. Il ne fait que changer. Les attaques de cette matinée ensoleillée ont été un symptôme, la spectaculaire illustration d’un phénomène que nous observions en silence. A l’écart d’une guerre secrète qui nous concernait mais dont nos chefs pensaient pouvoir éviter les batailles, nous étions des alliés discrets. Ça a changé, car le monde nous a rattrapés. Il nous rattrape toujours.
Entre gentlemen, on ne se venge pas. La retenue est de mise, mâtinée d’un peu de mépris quand l’offense est le fait d’un individu dramatiquement médiocre et vulgaire, mais on ne se venge pas, donc, et il est même conseillé de ne pas céder à la colère. Encore faut-il en être capable, et je dois confesser que, malgré toutes ces années, il m’arrive encore régulièrement de lâcher des bordées d’injures à faire rougir un Cosaque en campagne.
Le silence, qui n’est aucunement de l’indifférence, fait appel à l’intelligence et au pragmatisme. Au-delà de la dignité, il démontre la solidité et la résistance aux agressions insignifiantes. Dans certains cas, pourtant, il peut arriver que ce silence ne soit pas correctement interprété. Face à des esprits petits, un peu frustes, l’élégance ou la hauteur de vue peuvent passer pour de la faiblesse, sinon de la lâcheté. Qu’un ennemi ponctuel, aux capacités de nuisance réduites, pense ça de vous n’a guère d’importance, mais il n’en va pas de même dès que le doute s’insinue dans l’esprit d’un adversaire crédible. Il faut alors, et la chose n’est pas aisée, être ferme sans être un bateleur et être résilient sans être faible. Tout le monde n’est pas capable d’une telle posture, et encore moins de la comprendre.
Il arrive donc qu’il soit nécessaire de rappeler quelques vérités brutales à quelques nuisibles. Il peut s’agir de se débarrasser simplement d’un problème et de réduire une menace, mais cela peut aussi relever d’une forme virile de diplomatie. Le soudain rappel à Dieu d’un chef de guerre, d’un émir jihadiste ou du patron d’un groupe criminel peut ainsi constituer une expression de volonté, un signal envoyé au petit monde des services et de ceux qu’ils/qui les combattent. Sur certains théâtres attentivement scrutés, l’élimination ciblée d’un leader ennemi ne parle pas seulement au groupe visé mais à tous ceux qui le suivent.
En agissant, on se dévoile. On confirme ses priorités, on expose des modes opératoires, on met en danger des sources et des équipes, et on révèle une partie du raisonnement ayant conduit à frapper. Il faut donc le faire posément. Les Etats-Unis, qui pratiquent la frappe ciblée, aérienne ou terrestre, assument depuis longtemps la méthode et ses conséquences. Tous leurs partenaires n’y ont pas intérêt, et certaines actions restent donc soigneusement cachées. C’est peut-être ce qui différencie le contre-terrorisme de la contre-guérilla.
Les services de renseignement, après tout, n’aiment guère sortir du bois et affronter la lumière du jour. Ils peuvent alors avoir recours à des partenaires locaux, alliés de circonstances dont les accès seront utiles, mais il faut savoir y aller soi-même, de temps en temps. De pénibles mésaventures ont ainsi mis prématurément fin aux carrières prometteuses de preneurs d’otages en Afghanistan ou en Irak avec lesquels, pourtant, les Occidentaux avaient négocié pendant des mois. Une fois l’affaire réglée, le petit cadeau laissé sur la commode et chacun rentré chez soi, il n’est pas interdit de penser qu’une équipe de SEALs ou du SBS se soit invitée à une soirée et y ait mis une sale ambiance.
On ne se venge pas, mais on tient les comptes et, mon Dieu, à un moment, il faut rappeler quelques règles.
En 1987, Francis Ford Coppola, qui a déjà marqué l’histoire du cinéma d’une empreinte indélébile grâce à une stupéfiante série de chefs-d’œuvre (Le ParrainI et II, Conversation secrète, Apocalypse Now, Cotton Club), réalise Jardins de pierre (Gardens of Stone), une fiction intimiste consacrée à la guerre du Vietnam. Prenant le contre-pied de son adaptation spectaculaire du roman de Joseph Conrad, le cinéaste délaisse les atmosphères moites de l’Asie du Sud-Est et les ténèbres des âmes tourmentées du capitaine Willard et du colonel Kurtz pour explorer la vie de la garnison qui veille sur le cimetière militaire d’Arlington, à Washington D.C. Le film, sobre et qui ne montre la vraie guerre qu’à travers la télévision, décrit le parcours d’un jeune homme idéaliste, désireux de se battre pour son pays. Garçon sympathique, attachant de candeur, il a été comme adopté par deux sous-officiers, vétérans des guerres de l’Empire, admirablement interprétés par James Caan et James Earl Jones. Ces deux combattants, aux états de service impressionnants, tentent de dissuader leur protégé de s’engager dans une guerre qu’ils ne comprennent pas, « sans véritable front », et qu’ils jugent sans issue, sinon déjà perdue.
Jardins de pierre, de Francis Ford Coppola (1987)
Œuvre méconnue du cinéaste, et pourtant en tous points remarquable, Jardins de pierre résume parfaitement les impasses de l’engagement américain au Vietnam, une intervention qui marque le début des échecs répétés des interventions postcoloniales occidentales et porte en elle bien des maux que nous verrons se répéter ensuite. Les buts mêmes de cette guerre ne sont pas clairs, et ceux qui y réfléchissent, bien que portant l’uniforme, ne sont pas convaincus par la ligne officielle. Ils s’interrogent, surtout, quant à la stratégie suivie par leur gouvernement, déversant toujours plus d’hommes et de moyens sur un théâtre où aucune décision militaire ou politique ne se dessine.
La guerre du Vietnam a suscité, et suscite encore, des milliers de pages de travaux historiques, de récits journalistiques ou de mémoires personnels. On ne peut qu’être frappé, des décennies après le piteux retrait américain et la tragédie cambodgienne, par l’incapacité des stratèges de Washington, civils et militaires, à comprendre le sens de la lutte qu’ils menaient et les ressorts qui poussaient l’ennemi, plus complexe qu’il n’y paraissait, à supporter le déluge de feu qui s’abattait sur lui. Au Vietnam, en effet, peut-être pour la première fois à cette échelle, une armée à la puissance illimitée, capable des plus invraisemblables innovations technologiques et qui voit là une occasion de déployer son goût pour les puissances de feu les plus ahurissantes, se trouve confrontée à un ennemi qui plie et plie encore mais ne rompt jamais – en tout cas, jamais durablement.
Convaincus que la force seule, qui plus est sans équivalent ou presque, peut suffire à emporter la décision finale, les Etats-Unis s’enlisent et s’épuisent, bouleversant l’économie mondiale, créant un traumatisme intérieur durable et démontrant une fois de plus, à leur corps défendant, que la volonté peut l’emporter sur une puissance sans âme, sans objectif défini et sans analyse sérieuse de la situation. Lors d’une scène de Jardins de pierre, deux des personnages évoquent les combats en cours. L’un d’eux s’amuse d’avoir vu un Huey à la poutre arrière percée de flèches. How do you beat a helicopter with bows and arrows? s’interroge-t-il. How you gonna beat an enemy that fights with arrows? lui rétorque son ami, plus lucide, et à qui la victoire paraît bien incertaine.
La guerre du Vietnam, à la différence de bien des conflits, ne voit pas s’affronter des projets contraires. Ici, une puissance sans but cherche par principe à briser un ennemi qu’elle ne comprend pas (ce qui, d’ailleurs, lui fait rater quelques coches). Il ne s’agit pas tant de conquête que de domination, et au Vietnam les Etats-Unis s’enlisent car ils ne construisent rien et parce que leur rhétorique (se battre là-bas pour la sécurité ici – ce qui nous rappelle confusément quelque chose) est vide. Les combats conduits en Asie du Sud-Est se transforment, au fil des ans, en une course à la performance, et les évaluations purement comptables se substituent rapidement à une réelle stratégie. Il ne s’agit plus de savoir dans quel but on tue et on meurt, ni quel est l’objectif politique recherché, mais simplement de mesurer, au niveau tactique, combien de munitions ont été utilisées pour tuer des ennemis. La guerre américaine au Vietnam est ainsi évaluée, scrutée en permanence par des équipes de techniciens et de statisticiens auxquels le but final de la guerre échappe. La marche vers la victoire est parsemée de communiqués victorieux, faits de body counts et d’estimations glacées établies – et corrigées – à Washington, loin du terrain (LE TERRAIN, LES GARS !).
Commandant en chef des forces américaines en 1968, le général Westmoreland passe à la postérité en raison de l’optimisme dont il fait preuve, alors que la situation ne cesse de lui échapper. Confronté à des échecs tactiques inquiétants et à une impasse stratégique de plus en plus patente, il ne cesse de réclamer des renforts (qu’on lui accordera, un temps) jusqu’à dégarnir les théâtres supposés principaux de l’armée américaine. Les plus curieux pourront d’ailleurs compter combien de grandes unités et autres escadres étaient présentes en Europe occidentale au printemps 68, et ils prendront la mesure de la situation hasardeuse dans laquelle s’étaient insidieusement placés les Etats-Unis en concentrant leur puissance en Asie du Sud-Est.
Face aux critiques de la presse et aux tensions croissantes au sein de la société, les responsables militaires américains répondaient par des briefings, malicieusement surnommés les five o’clock follies, au cours desquels il était doctement expliqué que tout se passait comme prévu et que l’ennemi n’en avait plus pour longtemps. C’est ainsi que la victoire fut annoncée quelques jours avant l’offensive du Têt. Incapables de saisir la nature de la guerre en cours, les hauts gradés du MACV illustraient leurs évaluations confiantes de photos aériennes post strikes, de compte-rendus enthousiastes d’offensives terrestres et de listes sans fin de zones nettoyées. Hélas, il ne leur apparaissait pas que ces évaluations, d’ailleurs parfois grossièrement exagérées, passaient à côté de l’essentiel et que l’énumération des moyens engagés au combat ne faisait pas la victoire. Quand on fait la guerre, il n’est pas – seulement – question d’une obligation de moyens mais d’une obligation de résultats. Et quand il s’agit de terrorisme politico-religieux aux indéniables conséquences sociales, les succès sont des impératifs tant les échecs sont coûteux.
L’impossibilité des technostructures occidentales à éviter ces dérives n’est pas nouvelle, et elle se manifeste dès que les conflits s’éternisent ou, pire, n’évoluent pas comme on le souhaite. Il n’y a évidemment aucun mal à diffuser des chiffres, au contraire, mais ils ne sont pas tout. Face à des situations complexes dont la résolution est devenue un enjeu politique majeur, la tentation est naturellement grande de ne pas s’attarder sur les difficultés et d’insister sur les investissements réalisés. Dans certains cas, les excès d’optimisme sont à mettre sur le compte du seul pouvoir politique, et dans d’autres cas il faut se pencher sur la responsabilité des administrations ou des forces armées. Ceux de mes lecteurs qui fréquentent de près le ministère de l’Education nationale et ses concours savent exactement à quoi je fais ici allusion. Le système n’a jamais tort, le système n’échoue jamais, le système ne fait jamais fausse route, et il ne recèle aucune faille. Son infaillibilité, d’ailleurs, est un enjeu de pouvoir interne, aucun responsable ne pouvant admettre qu’il a couvert un idiot ou protégé un cadre ayant explosé en vol. Je vous invite, à ce sujet, à relire les travaux consacrés à l’économie soviétique ou, plus récents, les articles de Matthieu Suc au sujet du RAID.
Le New York Times, qui avait déjà évoqué la chose, a confirmé au mois d’août que des responsables militaires américains avaient ainsi influencé les évaluations de l’opération Inherent Resolve afin d’en présenter un bilan compatible avec les ambitions du pouvoir politique. Le rapport de la Chambre des Représentants n’accuse pas le président Obama, mais il est évident que certains chefs du Central Command ont été plus que sensibles à l’importance que celui-ci accorde au conflit.
Inherent Resolve : la LOLF appliquée à l’aviation tactique
Le lendemain des assassinats de Magnanville, le ministre de l’Intérieur, interrogé, parfois de façon inutilement agressive, par l’opposition (qui la ramène décidément un peu trop sur ce sujet) a répondu que le gouvernement actuel avait fait adopter « trois lois depuis 2012 » consacrées à la menace terroriste. Comme à chaque fois, l’homme à la voix blanche a mis en avant, et il n’avait pas nécessairement tort, les moyens mobilisés par l’Etat. Face à lui, peu de ténors de droite semblent capables de répondre froidement et au déni répond ainsi l’hystérie, de plus en plus régulièrement accompagnée d’un concours de propositions ineptes, populistes et/ou inapplicables.
Nous avons sacrifié trois agneaux et cueilli le gui sacré
La focalisation sur les outils et les capacités, véritable stratégie de communication, semble cependant relever à la fois d’une volonté de cacher l’absence de vision à long terme de la lutte contre les jihadistes mais aussi, ce qui est bien plus inquiétant, d’une confiance exagérée dans le caractère déterminant des seuls moyens. Le conflit vietnamien, comme les engagements récents en Afghanistan ou au Sahel, a parfaitement montré que l’usage de la force sans projet politique conduisait systématiquement à des impasses. On peut toujours ergoter au sujet de la profondeur de celles-ci, ou de leur nombre, mais une impasse reste une impasse. Enfin, l’obsession pour les moyens permet de transformer les critiques en attaques contre ceux qui les mettent en œuvre, et donc d’éviter les questions gênantes. Ça n’est sans doute pas une manœuvre calculée, mais ça aboutit inévitablement à ce résultat, selon ce qu’il serait possible de nommer le syndrome de la colonne d’assaut. Si vous n’en étiez pas, votre parole n’a pas de valeur. Et si vous en étiez, tout le monde compte sur votre loyauté envers le système pour ne pas parler – et tant pis pour votre loyauté envers vos concitoyens ou votre pays.
Il est pourtant manifeste que nous ne nous en sortons pas. L’excellence tactique des forces armées, les prouesses de certains services, la rigueur de la justice et la mobilisation de tous ne semblent produire aucun effet. Si les outils sont performants et si ceux qui les mettent en œuvre sont bons, mais si, pourtant, nous continuons à subir, c’est que quelque chose, ailleurs, ne fonctionne pas. Mais quoi ?
Les conneries, c’est comme les impôts, on finit toujours par les payer.
Malgré les hauts cris de certains, il me semble établi que nous sommes en guerre. Je l’écris depuis assez longtemps, quand ceux qui le proclament aujourd’hui nous regardaient alors comme des fous furieux, pour le rappeler. Nous le sommes parce que les jihadistes qui nous attaquent et que nous combattons (et inversement) le sont contre nous et ne se privent pas, depuis des années et des années, de nous expliquer pourquoi.
Ça n’est pas la première guerre de notre longue histoire, mais celle-là est particulière tant elle mélange théâtre national, régi par l’Etat de droit – celui dont un ancien Président dit qu’il n’est pas intangible – et théâtres extérieurs, secrets ou officiels, où se pratique une violence sans entrave. L’ennemi n’a rien de monolithique, porté par une idéologie dont nous commençons à peine l’étude et regroupé sous diverses bannières. Il a des modes opératoires, une organisation particulière, des objectifs stratégiques et des buts de guerre dont il ne cache rien. Nous avons, nous aussi, nos modes opératoires et notre organisation, si particulière, mais on a du mal, au-delà des éléments de langage, à discerner une stratégie. Que voulons-nous ? Qui combattons-nous ? Dans quel(s) but(s) ? Avouons que ce n’est pas clair.
Au mois de janvier 2013, le Président, annonçant l’intervention au Mali contre AQMI et ses alliés, avait indiqué que nous ne cherchions, ni plus ni moins, que l’éradication de notre adversaire – c’est-à-dire non seulement sa défaite militaire mais sa disparition complète. Si la victoire sur le terrain a été admirablement remportée, il est manifeste, trois ans plus tard, que l’éradication n’a pas été réalisée. AQMI s’est, comme prévu, régénérée, profitant de l’absence complète de solution politique au Mali (et ailleurs), des différentes crises régionales et du contexte international.
Peut-être le Président n’avait-il évoqué l’éradication du groupe jihadiste que pour donner encore plus de poids à son propos, mais les mots ont un sens. Etait-il, d’ailleurs, besoin d’en rajouter alors que nous lancions notre plus importante intervention militaire depuis la guerre contre l’Irak, en 1991 ? On peut en douter. Le fait est que, malgré l’extrême pudeur de la presse française au sujet de nos opérations au Sahel, nous n’avons rien éradiqué du tout et que l’ennemi, un temps affaibli, a retrouvé de la vigueur, s’adaptant, jouant avec nos nerfs et avec ses moyens.
La question de la guerre dans la BSS n’a rien d’anodine. Elle nous confronte, à notre échelle, mais selon une logique voisine, à ce que connaissent les Etats-Unis depuis 2001 : porter des coups incessants à un ennemi qui mute, nous surprend et ne désarme pas. Les différents fronts du jihad nous interpellent tous de la même façon : que ne voyons-nous pas ? Pour quelles mystérieuses raisons ceux que nos dirigeants persistent à voir à la fois comme des idiots et comme des terreurs parviennent-ils à nous tenir en échec, qui plus est si durablement ?
Il convient sans doute de revenir à des constats simples, et on ne peut que regretter que la définition de l’ennemi ait été si malénoncée. On le regrettera, mais on ne s’en étonnera pas outre mesure. Commençons par relever que la France, à la différence des Etats-Unis ou du Royaume-Uni, ne se dit pas en guerre contre l’Etat islamique ou Al Qaïda, qu’elle bombarde, pourtant, mais contre le jihadisme. D’entrée, l’ambition française est officiellement morale, et non politique ou militaire. Je tiens à rappeler ici que je méprise du plus profond de mon être les idiots qui voient dans cette posture, et dans notre interventionnisme actuel, la marque d’un quelconque néoconservatisme à la française. La France harangue le monde depuis plus d’un siècle avec ses responsabilités morales et son devoir civilisateur, et notre armée est sans doute la force militaire européenne la plus active depuis 1945. Nos dirigeants ne sont pas néoconservateurs, ils sont simplement français, et ils pensent sans doute sincèrement pouvoir changer le monde avec une poignée de discours bien troussés, des moyens sans cesse plus réduits et aucune stratégie. Allez-y, les mecs, on vous regarde.
Avançant drapés dans nos valeurs, engagés farouchement contre « l’islamisme mortifère » (à repasser), ils ont lancé depuis quelques mois une initiative baptisée Stop Djihadisme dont la conception a été confiée aux gars de la MIVILUDES (à l’époque parfaitement ignorants dans le domaine de l’islam radical) et à des publicitaires sincèrement persuadés que l’élaboration d’un contre-discours s’apparentait à du placement de produit. Vous me direz, c’est logique, puisqu’ils pensent exactement ça de l’idéologie jihadiste. La stratégie de communication de la France contre Al Qaïda et l’Etat islamique emprunte donc à la fois à la campagne Stop Pub et à celle, plus ancienne, contre le SIDA. Ça nous donne quelque chose du genre « Le jihad, il ne passera pas par moi ». Autant dire qu’en face ils se marrent.
Le jihad, c’est pas cool
Evidemment, c’est charmant, parfaitement inutile et à peine géré. Certaines adresses électroniques de contact ont longtemps été en panne, sans parler de la plate-forme téléphonique dédiée aux signalements qui ne fonctionnait qu’en semaine. C’est surtout d’une rare confusion. Le site Stop Djihadisme et le compte Twitter associé @stopdjihadisme (9.314 abonnés à l’heure où j’écris ces lignes) mélangent tout, répression policière, action armée, analyse (minimale) du phénomène, actions économiques ou sociales, appels à la dénonciation, envolées lyriques et communiqués de l’EMA. On s’y perd, et comme souvent la confusion ressentie vient d’une absence totale de cohérence sur le fond.
A l’inverse, les Britanniques, certes moins exposés et moins actifs que nous, mettent en œuvre une campagne de communication sobre, dont le relais sur Twitter, @UKagainstDaesh, se concentre sur les actions de guerre. L’ennemi est désigné, le combat mené contre lui explicité et décrit, et les moyens assumés (puisque le bandeau du compteur Twitter ose même montrer un drone armé. #PointChamayou). Evidemment, il est plus facile de décrire une stratégie pensée et froidement mise en œuvre qu’un fatras moralisateur sans substance.
Britannia, rule the waves!
A en croire nos dirigeants, nous ne sommes donc pas engagés contre telle ou telle organisation jihadiste mais bien contre toutes. Nous ne les combattons pas pour ce qu’elles font mais pour ce qu’elles sont, et c’est sans doute pour cette raison que nos forces sont présentes dans la BSS (opération Barkhane, active dans pas moins de cinq pays souverains contre AQMI et toute sa bande d’excités, sans parler du soutien au Nigeria et au Tchad contre Boko Haram), en Syrie et en Irak (opération Chammal, contre l’EI), en Libye (contre l’EI et peut-être quelques autres), et même en RCI (au cas où). Et à ces théâtres extérieurs s’ajoute, l’air de rien, le territoire national, devenu sur un coup de stress une zone d’opération de nos armées (opération Sentinelle).
La posture ne manque pas de panache, mais être contre une idéologie n’est pas si simple. Il faut être capable d’articuler des contre-propositions, et pour l’heure, il semble que cela nous soit impossible. J’ai, pour ma part, renoncé à cette idée. Comment, après tout, pourrions-nous générer une réponse à laquelle nos ennemis seraient sensibles alors qu’ils détestent justement tout ce qui provient de nous ? Comment, d’ailleurs, pourrions-nous être capables de concevoir une telle réponse, qui serait nécessairement contraire à tout ce que nous sommes (sans parfois en avoir conscience) ? Personne ne discute la nécessité de ne rien lâcher, mais le contre-discours, en particulier ces jours-ci, n’est qu’une illusion. La solution doit venir de l’intérieur du camp d’en face, et c’est pour cette raison qu’il est bien plus utile d’écouter les repentis que les gourous de la déradicalisation, dont les seuls succès véritables sont souvent essentiellement financiers.
L’important, pour l’heure, est de tenir, de durer, de laisser le temps démontrer l’inanité du projet jihadiste, et de se concentrer sur les aspects les plus concrets d’une lutte que nous menons par automatisme, sans avoir manifestement réfléchi en profondeur. A cet égard, il ne s’agit pas seulement de marquer des points mais d’en marquer souvent, le plus souvent possible, selon un plan qui ne serait pas seulement conçu en fonction de l’émotion de la population. Il s’agit surtout de relever le défi, en encaissant les coups, en ne cédant pas au besoin de gesticuler mais en ripostant avec justesse. La défaite idéologique du jihadisme découlera de sa défaite militaire et sécuritaire, mais aussi du spectacle de son inefficacité sur nous, nos Etats, nos sociétés, nos modes de vie. Nous ne parviendrons à ce résultat que lorsque nous aurons abandonné une gestion simplement comptable du conflit pour nous concentrer sur la recherche d’une véritable efficacité. Pour l’heure, nous n’avons que la tactique, et ça n’est hélas pas suffisant.
Mais c’est pour vous dire que l’engin est révolutionnaire dans ses caractéristiques mais résolument classique dans sa conception.
A la question « Qu’est-ce que le jihad ? », il est possible d’apporter deux types de réponses. La première, associant les connaissances accumulées par les historiens (des religions, des mentalités, des Etats, du Moyen-Orient ou de tout autre sujet pertinent), les sociologues, les anthropologues, et l’ensemble des sciences humaines, nous permettra dans plusieurs décennies de mieux appréhender la complexité du phénomène, ses multiples ressorts et ses non moins nombreuses origines. On verra alors le jihad comme le fruit d’interactions, et on l’étudiera seul ou dans son époque.
La seconde réponse à apporter est opérationnelle. Elle ne tente pas de comprendre les causes profondes du jihad mais de saisir sa réalité la plus concrète, et on peut la décliner ainsi : qui sont les jihadistes ? Comment fonctionnent les réseaux ? Qu’est-ce que la mouvance jihadiste ? Quelles sont ses nœuds et ses points faibles ? Cette seconde réponse se nourrit évidemment de la première, afin d’éviter les inepties professées avec un invraisemblable aplomb par quelques divas, mais elle se doit surtout de coller à la réalité. Il ne peut y avoir de lutte efficace sans compréhension fine de ce que fait l’ennemi, comment et pourquoi. C’est ce que j’ai essayé de faire une bonne partie de ma carrière dans l’administration, et c’est ce qui m’occupe dorénavant en tant qu’amateur.
D’un point de vue sécuritaire, et donc opérationnel, qu’est-ce que le jihad ? Les services spécialisés parlent depuis plus de vingt ans de mouvance jihadiste afin de qualifier un ensemble de mouvements, de groupes, de cellules et de sympathisants isolés et/ou autonomes, parfois associés sinon alliés, plus rarement rivaux, aux origines diverses mais partageant des certitudes politico-religieuses, des modes opératoires, une rhétorique et nombre d’objectifs. J.M Berger, sur son site, a livré plusieurs versions d’un très intéressant schéma présentant tous ces acteurs en les organisant en fonction de leurs allégeances.
Ce travail a le mérite de rendre tout ce cirque à peu près intelligible, en ne se concentrant que sur les groupes et leurs relations. On mesure d’un coup d’œil l’ampleur du problème, qui ne cesse depuis des années de s’étendre et de se complexifier. La description précise de la mouvance jihadiste est évidemment précieuse, et on n’en saura jamais assez sur tout ce petit monde. Il faut cependant essayer de théoriser tout cela, afin de mieux saisir les enjeux sécuritaires, militaires, et donc politiques de la lutte qui nous oppose aux jihadistes. La mouvance jihadiste mondiale peut ainsi être schématisée autour de cinq pôles principaux :
Al Qaïda (Al Qaeda Senior Leadership – telle que décrit par Bruce Hoffman et Fernando Reinares) ;
Ses franchises (AQMI, AQPA, AQIS, les Shebab – une partie, du moins, le réseau Haqqani, certains mouvements en ASE, etc.) ;
L’Etat islamique (donc les territoires qu’il contrôle en Irak et en Syrie) ;
Ses wilayas (donc, hors des territoires précédemment mentionnés) ;
Les acteurs autonomes, inspirés par les uns et/ou par les autres (cellules familiales, groupes locaux, etc.).
Ce pentacle du jihad est ainsi constitué de cinq grands types d’acteurs, tous liés d’une façon ou d’une autre, certains susceptibles de changer d’allégeance et tous capables de s’influencer :
Vite, une craie pour tracer un pentacle et invoquer Celui qu’il ne faut pas nommer.
Depuis le temps qu’on court après des jihadistes, qu’on les arrête et qu’on les interroge, qu’on les écoute ou qu’on les tue, certaines vérités les concernant sont connues :
Le jihad est intrinsèquement international. Les événements qui se produisent là-bas peuvent influencer des acteurs ici, et inversement. Les réseaux eux-mêmes sont systématiquement à cheval sur plusieurs Etats ;
Le jihad est un récit, celui d’un combat de révoltés – dont on a parfaitement le droit de penser que la lutte est absurde, les méthodes insupportables et l’idéologie délirante – qui nous défient et nous renvoient à ce que nous sommes et faisons ;
Le jihad mondial est la somme de jihads locaux, de luttes parfois très différentes (irrédentisme ici, révolution ratée là, réponse à un système économique et social défaillant ailleurs, riposte à des ingérences extérieures, crise identitaire profonde, etc.) ;
Le jihad, dont le nom même dit bien que nos ennemis sont en guerre contre nous, associe en fonction du lieu et du moment actes de terrorisme et opérations paramilitaires, voire réellement militaires ;
La mouvance jihadiste est faite d’allégeances, de connivences personnelles. Elle n’implique pas assez de personnes pour autoriser la moindre généralisation à l’encontre de groupes humains, mais elle est assez importante pour mobiliser des appareils d’Etat, défier des systèmes politiques et poser des questions troublantes au sujet de crises profondes et anciennes dans certaines régions. Il n’est donc pas question ni de la nier ni d’en faire la preuve ultime d’un hypothétique choc des civilisations, mais simplement de l’affronter – même si justement, ce n’est pas si simple.
Une fois encore, et pour citer mon premier chef (auquel j’adresse mes salutations respectueuses), on y voit plus clair avec un schéma :
La mouvance jihadiste mondiale, des gars qui n’en veulent
On voit ici que tous les jihadistes sont conscients de participer à une lutte globale (même s’ils ne sont évidemment pas tous capables de la verbaliser). Ils estiment mener un combat contre à peu près la terre entière, régimes mécréants ou croisés, monarchies corrompues, envahisseurs, sans parler des autres groupes religieux, plus ou moins bien considérés selon qu’on les appréhende depuis Al Qaïda ou l’Etat islamique. On trouve là des radicaux religieux, idéologues ou gogos, des asociaux, des aventuriers, des révolutionnaires, et quelques dingues. Ils mènent leur combat dans leur pays d’origine quand ils le peuvent (attentats, guérilla depuis des maquis, véritable insurrection) mais l’inscrivent de toute façon dans la lutte mondiale dont le premier véritable promoteur a sans doute été Oussama Ben Laden, après les écrits d’Abdallah Azzam. Il est capital ici de rappeler le rôle initial d’Al Qaïda.
Quand la lutte dans un pays ou une région prend des proportions notables (caractérisées par des pertes de contrôle territorial, même peu importantes, et/ou une déstabilisation du régime en place), il est permis de parler de terre de jihad. On assiste alors à des mouvements d’individus venant se former, combattre, gagner leurs galons de jihadistes aguerris et vivre, comme ce fut le cas en Afghanistan entre 1996 et 2001 ou en Syrie depuis 2012 ou 2013, leur projet personnel – parfois en famille. Ces individus y côtoient d’autres volontaires et y confirment le sentiment d’appartenir à ce qu’Ayman Al Zawahiry appelait une « avant-garde de la conquête », véritable élite dont le rôle est de propager le jihad, sur d’autres théâtres mais aussi – et peut-être surtout – dans leur pays d’origine. C’est ce que l’Algérie a vécu au début des années ’90 lors du retour des Afghans arabes, et c’est la crainte de tous les Etats pourvoyeurs de jihadistes, du Maroc à l’Indonésie en passant par la France ou l’Arabie saoudite. Aller commettre des horreurs à l’étranger est déjà bien embêtant, mais revenir au pays pour en commettre d’autres est bien le problème principal.
Le défi est alors double, comme nous le savons particulièrement bien en France : il faut gérer selon les règles du droit sur le territoire de la République des hommes – et des femmes – qui représentent ailleurs une menace pas seulement terroriste mais aussi militaire. En 2013, l’opération Serval s’en prend ainsi à une organisation, AQMI, qui n’a pas commis un seul attentat sérieux au Mali dans toute son histoire (puisque celui de 2011 à Bamako est une farce, que les enlèvements ont le plus souvent été réalisés au Niger et que les attaques terroristes meurtrières ont été perpétrées au Niger et en Mauritanie), mais occupe avec ses alliés une partie non négligeable du pays. De même, l’EI en Syrie et en Irak ne peut certainement pas être réduit à un groupe terroriste. Il s’agit d’une organisation assez puissante pour résister à des forces étatiques et contrôler de vastes portions de deux Etats souverains, et qui pratique le terrorisme parmi d’autres méthodes.
A la guerre il est important de savoir reconnaître l’ennemi. Car, sans ennemi, la guerre est ridicule.
Face à ce phénomène, les Occidentaux sont naturellement tentés de distribuer des torgnoles. Ils le font d’autant plus aisément que les interventions punitives sont une charmante tradition déjà ancienne, qui permet de répondre à la soif bien compréhensible de vengeance de la population et qui donne l’illusion à nos gouvernants qu’ils apportent une solution. Frapper militairement des groupes terroristes dans des régions où les autorités locales sont manifestement impuissantes ne me pose aucun problème particulier, du moment que ces actions, si possible validées par les Nations unies, s’accompagnent d’une authentique réflexion sur les effets produits et ceux recherchés. Au Mali, le succès initial de Serval n’est plus qu’un souvenir en raison du marasme dans lequel se débat le pays, tandis qu’en Afghanistan je me souviens que nous avons cessé, dès décembre 2001, de célébrer la déroute des Taliban et d’Al Qaïda quand nous avons appris que de beaux esprits tentaient d’y imposer un système politique rappelant celui de la Suède.
Intervenir militairement contre des groupes jihadistes n’est évidemment pas la promenade de santé dont rêvait un ancien CEMA au mois de janvier 2013, mais il est largement démontré que même les mouvements les plus aguerris ne tiennent pas éternellement le choc d’un affrontement direct. Leur détermination ne se discute pas, et elle est parfois infiniment supérieure à celles des troupes régulières locales (Mali 2012, Irak 2014, etc.), mais ils sont naturellement trahis par leur manque d’entraînement, de discipline, de procédures et l’infériorité intrinsèque de leur puissance de feu, sans même parler de leur mobilité, de l’absence d’appui aérien ou de moyens de guerre électronique. La force des guérillas jihadistes réside, comme le savent particulièrement bien les autorités algériennes, dans leur capacité à s’accrocher au terrain. Elles pratiquent alors une tactique de harcèlement recourant notamment au terrorisme. C’est exactement à ce scénario que se prépare, par exemple, l’Irak.
Intervenir contre un groupe jihadiste, où qu’il soit, présente par ailleurs le risque, spécifique, de voir se commettre dans votre pays des attentats par solidarité. L’enchaînement n’est pas automatique, mais un nombre élevé d’opérations jihadistes ont été justifiées par les offensives militaires, notamment occidentales. C’est, par exemple, le cas de l’attentat contre le marathon de Boston, présenté comme une réponse aux frappes de drones, ou des attaques du 13 novembre à Paris et Saint-Denis. L’abondante littérature jihadiste ne manque d’ailleurs pas une occasion de justifier les attentats par l’histoire, ancienne ou immédiate. Il est, à ce titre, parfaitement vain d’essayer de justifier nos propres actions, au moins à l’égard de nos ennemis et de leurs sympathisants. Quand les balles sifflent, les débats au sujet des responsabilités initiales des uns et des autres sont de toute évidence trop tardifs. Qui de toute façon, dans de telles circonstances, serait prêt à admettre quoi que ce soit ? Et comment ne pas transformer ça en défaite ?
Le risque d’attentats commis en représailles par des jihadistes sans lien direct avec le théâtre où intervient une puissance occidentale s’explique par le sentiment d’appartenance de ces terroristes à la mouvance (cf. schéma). Commettre un attentat les conforte dans le sentiment de participer à la lutte en s’emparant d’un conflit lointain, et cette tendance est de longue date encouragée par Al Qaïda. Elle est même très certainement une des caractéristiques du jihad, mais il faudrait réaliser sur ce point une véritable étude. Toujours est-il que l’EI, une fois de plus, n’a fait qu’améliorer d’anciennes recettes grâce au nombre de plus en plus important de jihadistes présents en Europe. La question ne peut avoir de réponse aujourd’hui, mais elle mérite d’être posée : l’EI est-il responsable de la croissance de la mouvance jihadiste occidentale – et pas seulement occidentale, d’ailleurs – ou a-t-il bénéficié de la croissance ininterrompue de la mouvance, provoquée par les crises successives au Moyen-Orient selon ce qui ressemble fort à un phénomène de maturation historique ? #onseledemande
Les attentats commis ici sont donc liés à ce que nous faisons là-bas, et cette réalité implique que les conséquences des opérations militaires soient pesées. Il faut impérativement que nous nous tenions prêts à résister sur nos arrières à des contre-attaques que nos ennemis entreprendraient en réponse à nos propres actions. Après tout, nos arrières sont une des lignes de front. On est ainsi en droit d’attendre que les responsables de nos actions militaires et ceux de notre sécurité intérieure soient réunis, que des évaluations communes soient rédigées et que la manœuvre ne soit pas seulement militaire mais bien globale. C’est ce qu’on appelle, dans notre jargon, une stratégie. Celle-ci doit, en réalité (alerte choc conceptuel), avoir été conçue au service des objectifs que nous poursuivons. Mais quels sont-ils ? Quelles sont nos priorités ? Et d’ailleurs, en avons-nous ?
Au Mali, et plus généralement dans la BSS, nous combattons des groupes jihadistes qui n’ont jamais représenté une menace sérieuse en France. Dangereux en Afrique de l’Ouest, dans la sous-région et au Maghreb, ils ont choisi depuis longtemps de ne pas perdre du temps à concevoir des projets terroristes en Europe. Le Burkina, la Côte d’Ivoire ou le Sénégal sont bien plus à portée, et y frapper permet de combiner effet local et effet international. C’est pour eux le choix le plus rentable. Du coup, ne nous le cachons pas, nous affrontons dans la BSS des mouvements en raison de leurs capacités de nuisance régionale et des conséquences de leurs actes sur nos intérêts stratégiques. Il ne s’agit là nullement de lutte contre une menace terroriste visant la France mais de lutte contre une menace qui nous touche indirectement. Nous avons évidemment raison de faire ça, mais il ne faut pas espérer de Barkhane le moindre retour en sécurité intérieure.
En Syrie et en Irak, en revanche, nos objectifs semblent doubles. Il s’agit, en nous intégrant à la coalition dirigée par les Etats-Unis, de réduire les capacités militaires de l’EI, puissance émergente qui contribue à accélérer la déstabilisation de la région, et de peser sur ses capacités à planifier des attentats contre nous. Ces deux objectifs, en apparence voisins (en raison des moyens utilisés pour les atteindre), sont en réalité différents :
D’une part, nous participons à une offensive aérienne combinant des raids sur des centres de commandement et des actions d’opportunité anti forces sur les moyens militaires de l’EI ;
D’autre part, nous réalisons des frappes de précision sur les cellules ou individus, y compris des Français – même si c’est péniblement admis par les autorités – impliqués dans des projets terroristes contre nos intérêts.
Au-delà des buts poursuivis, la différence entre ces deux types d’actions réside dans ce qui se passe AVANT : pour réduire militairement l’EI, les forces déployées bénéficient des moyens de la DGSE (techniques) mais surtout de ceux de la DRM, dont le renseignement de théâtre est la raison d’être. Ces capacités, mises en commun dans une ambiance plus ou moins amicale selon un processus naturellement long et rigoureux, sont supposées nourrir le Centre national de ciblage (CNC).
S’agissant des frappes anti terroristes, qu’il me soit permis de dire, sans être inutilement irrespectueux, que la DRM n’est pas l’acteur institutionnel le plus adapté. Ses capacités d’analyse de la mouvance jihadiste ne sont toujours pas totalement convaincantes, et elle n’est de toute façon pas impliquée dans les opérations de renseignement contre les réseaux européens de l’EI ou d’Al Qaïda, ce qui ne peut que l’handicaper dans la détermination autonome de cibles à traiter. Il se trouve, en effet, que nous faisons la guerre, nous dit-on, en Syrie et en Irak afin de peser de façon très significative sur les capacités de projection de l’EI en Europe. Ce lien entre les deux théâtres devrait conduire à une vision d’ensemble cohérente et, donc, puisque l’existence de services spécialisées est parfaitement naturelle, à la mise en place d’un organe de conduite centralisée de la manœuvre. Mais encore faudrait-il qu’il y ait une manœuvre.
Les esprits les plus rigoureux auront par ailleurs noté que nous ne faisons pas la guerre à AQPA, la turbulente filiale yéménite d’AQ, qui a pourtant revendiqué le massacre de la rédaction de Charlie Hebdo. Sans doute laissons-nous cette mission aux Etats-Unis, qui exercent une pression constante sur les jihadistes du Yémen depuis des années. Sans doute, également, nous fions-nous à l’Arabie saoudite, notre irréprochable alliée, qui mène au Yémen une guerre sans merci contre à peu près tout ce qui bouge et dont l’islamisme mortifère (à cheval) n’émeut pas notre si intransigeant Premier ministre et ses admirables conseillers de l’ombre. Le pragmatisme n’a rien de choquant ici, mais il est inutile de se couvrir de ridicule par des professions de foi enflammées dont la sincérité est démentie par d’innombrables faits. Mais reprenons.
Faire la guerre à l’Etat islamique, oui, mais pour le vaincre militairement. Faire la guerre à l’EI pour nous protéger d’attentats en France ou en Europe ? Cette démarche implique que 1/ nous ayons la capacité de viser avec une extrême précision en Syrie et en Irak les responsables des attentats (et donc, soit dit en passant, que nos services intérieurs, policiers, transmettent des cibles à éliminer à nos militaires) et 2/ (surtout surtout surtout) qu’il soit démontré que les attentats ont tous été commis à partir d’une impulsion unique, venue d’un centre de planification qu’il serait possible d’identifier au sein de l’organigramme de l’EI, de localiser et de finalement éparpiller par petits bouts façon puzzle.
Sans doute l’EI a-t-il de bonnes raisons de nous détester, et il a beau jeu, comme quelques philosophes de comptoir et autres défenseurs récents de la souveraineté syrienne, de nous accuser d’être les responsables directs de nos malheurs. Cette analyse, déplorablement binaire, postule que les attentats qui nous ont frappés sont la conséquence unique et immédiate de nos actions et que, admettons que c’est logique, ne rien faire nous aurait immanquablement tenus à l’écart du marasme. Sans nous appesantir sur le fait que les tenants de cette thèse reprennent mot pour mot la propagande jihadiste sans la questionner, il est permis de noter que la notion de chronologie leur semble étrangère. Je précise ici qu’elle semble également peu familière à certains journalistes que l’on fait passer pour des spécialistes alors qu’ils ne comprennent manifestement pas tout des procédures judiciaires qu’ils recopient.
L’Etat islamique, sans ambiguïté, a conduit et revendiqué des attentats de masse perpétrés en France. Il les a appelés de ses vœux à de nombreuses reprises, et s’est réjoui de leur bilan. En est-il, pour autant, le seul initiateur ? L’étude sérieuse des dossiers montre que plusieurs des attentats perpétrés en France depuis deux années – sans même parler de l’affaire Merah, en 2012 – ont été commis par des jihadistes dont les motivations étaient plus anciennes que nos raids aériens contre l’EI. Il est même possible d’affirmer, toujours à partir des dossiers, que certains des auteurs des attentats du 13 novembre envisageaient depuis longtemps de nous frapper. Nos opérations militaires, si elles ont sans nul doute attisé la colère des responsables de l’EI, ont d’abord confirmé leurs certitudes et celles de leurs sympathisants. Ils ont beau jeu de présenter des tueries de masse comme des réponses légitimes à des opérations militaires, et on pourra, l’air de rien, s’étonner (ou pas, d’ailleurs) qu’un homme comme Edgar Morin fasse de même – et révèle en passant son ignorance de quelques faits. On crève, littéralement, de ce relativisme d’esprits confondant recherche de la vérité et quête de popularité.
Edgar aux mains d’argent
L’enquête sur les attaques de Paris et Saint-Denis renvoie ainsi à l’attentat de 2009 commis au Caire contre des lycéens français. Il sera donc difficile, même aux plus doués, de le lier à l’attitude de Paris pendant la révolution syrienne, deux ans plus tard, ou aux premiers raids français contre l’EI, cinq ans plus tard. A l’occasion, un journaliste aux reins solides pourrait par ailleurs se pencher sur la gestion de cet attentat par certains services auxquels il manque, décidément, un peu de curiosité. Toujours est-il que le tableau qui se dessine de la mouvance jihadiste n’est pas celui qu’on nous présente.
Quoi qu’on dise, la France, ennemi parmi d’autres, ne figurait pas sur la liste initiale des cibles à frapper de l’Etat islamique. Mouvement syro-irakien aux ambitions régionales, ce dernier a la vision que l’on sait du monde, faite de mécréants (oui) et de débauchés (si vous saviez), mais le cœur de sa stratégie est le Moyen-Orient, pas l’Europe occidentale. C’est par ses succès militaires et le dynamisme de sa propagande qu’il a détourné à son profit, presque sans le vouloir, la mouvance jihadiste européenne, et en particulier sa composante française. Les parcours des jihadistes français montrent ainsi qu’une proportion non négligeable d’entre eux étaient acquis à la cause avant d’intégrer l’EI. Le groupe terroriste les a séduits par ses méthodes, mais il n’a pas eu à les convaincre de la nécessité de mener le jihad. Partis combattre en Syrie dans les rangs de l’EI, les jihadistes français ont apporté avec eux leurs propres motivations, dont la haine de la France. Ils ont, ce faisant, offert au mouvement qu’il rejoignait des opportunités opérationnelles qu’il a saisies quand le besoin s’en est fait sentir. Il est par ailleurs manifeste que cet apport de volontaires et la mobilisation internationale contre lui (selon des interactions qu’il faudrait étudier) ont fait évoluer l’EI vers une posture plus internationale, en lui ouvrant des portes.
Il est, dès lors, possible, d’interpréter les attentats commis en France par l’EI ou au nom de l’EI comme la rencontre entre la volonté de leurs auteurs de frapper, coûte que coûte, notre pays et l’opportunisme du mouvement, qui les aide, les structure, et leur adjoint des opérationnels. Il s’agit, ni plus ni moins, de la version terroriste du financement d’une start-up par une banque, typique de ce qu’on a pu observer à de nombreuses reprises au sein de la mouvance jihadiste, en Europe, au Sahel, dans la zone pakistano-afghane ou en Afrique de l’Est.
Vous êtes plus dans l’feutré, plus dans la finesse. C’est un genre, mais faut reconnaître que des fois c’est pas inutile.
Il ne s’agit pourtant pas d’exonérer l’EI de ses responsabilités. Les enquêtes menées depuis des mois (ici, ici, là, et surtout là) montrent sans ambiguïté que le groupe n’épargne pas ses efforts pour nous frapper. Pour délirant que soit son projet politique, il est organisé avec rigueur et bénéficie de l’expérience de ses cadres, dont certains sont de la partie depuis près de quinze ans. Le fait que des jihadistes français soumettent à l’Etat islamique des projets et les mettent partiellement en œuvre n’empêche évidemment pas le groupe de conduire ses propres opérations, tout cela se combinant aux appels répétés lancés aux sympathisants isolés par les organes de propagande ou le défunt Al Adnani. Comme le montre le schéma consacré à la mouvance jihadiste mondiale, les mouvances jihadistes locales n’ont pas besoin des terres de jihad pour exister, et les liens entre les premières et les secondes n’est pas si simple. Les connexions ne sont pas automatiques, ni nécessairement opérationnelles.
S’agissant de l’Etat islamique, la menace est triple, et son organisation évoque, fort logiquement, ce que les services avaient décrit, concernant Al Qaïda, sous le nom de théorie des cercles. L’EI exerce en effet sur nous une pression selon trois axes :
Ses propres réseaux (décrits de façon légèrement fantasmée sous le nom d’Emni) ;
Les réseaux locaux de ses membres, parfois relativement anciens, voire initialement liés à AQ ;
Ses sympathisants isolés répondant de façon spontanée aux appels à agir et auxquels il est offert la possibilité d’être adoubés en un clin d’œil ;
On comprend que dans ces conditions que le combat soit si ardu. Il se complique encore, en ces moments de difficultés militaires de l’EI, en raison du retour des jihadistes de Syrie et du risque de voir des terroristes déjà présents frapper par dépit. Après avoir été confrontés à la difficile mission d’empêcher les jihadistes de rejoindre la Syrie, les services doivent désormais gérer leur retour, alors que ces individus ont entre temps été formés. Paradoxalement, et pour au moins quelques mois, les succès là-bas sont générateurs de risques accrus ici. Et oui, personne n’a jamais dit que ce serait facile.
La question de déterminer l’origine – ou les origines – des coups qui nous sont portés n’a rien du débat hors-sol. Il s’agit, très prosaïquement, de déterminer où agir, où frapper, et ce qu’il faut craindre de nos ennemis. On imagine mal questionnement plus concret, et il implique que des priorités soient déterminées et qu’elles pèsent sur l’organisation de nos services et l’engagement de nos forces. Si l’objectif principal de nos gouvernants est de nous protéger du terrorisme, alors il faut évaluer honnêtement la contribution de nos engagements extérieurs à cette tâche. Il faut également mesurer l’adaptation réelle de notre dispositif à la menace, loin des répliques sans appel aux questions posées et loin du refus obstiné d’entendre la moindre critique. Car plus on creuse cette question plus il apparaît qu’un nombre conséquent de nos difficultés pourraient être aplanies :
Le renseignement circule mal dans ce pays, et certains des acteurs de première ligne en sont ainsi privés. Au lieu de créer pour amuser la galerie des structures redondantes qui compliquent une coordination déjà perfectible, il ne serait pas inutile de faire la liste des forces et institutions réellement impliquées dans la lutte contre le jihadisme ou la gestion de ses effets et d’alimenter tout ce petit monde en analyses consolidées, en fonction de leurs besoins. Qui osera me dire que tout le monde en France sait à quoi ressemble un attentat de grande ampleur et s’y prépare ? Qui osera prétendre que tout le monde sait précisément qui nous menace et comment ?
Le renseignement circule mal, et on ne dispose pas, à ma connaissance, d’une analyse officielle de la menace. Le « besoin d’en connaître », vital pour certains sujets, n’est nullement justifié en matière de lutte contre le terrorisme. Il est même parfois invoqué pour préserver de petits prés carrés, en faisant fi de la plus élémentaire décence au regard des risques encourus et des pertes humaines déjà subies.
La coordination, comme on l’a déjà dit, n’est toujours pas satisfaisante entre services, malgré les efforts entrepris. La compétition entre structures n’a pas cessé, et certains services semblent ne pas avoir dépassé les vieilles rancœurs liées aux mandats et aux périmètres. L’expérience, surtout en France, montre qu’on ne mène pas de nouvelles guerres avec d’anciens généraux, aussi glorieux soient-ils.
Au sein même de la communauté française du renseignement, la question du leadership demeure posée et les querelles de personnes et/ou de réseaux y pèsent encore trop lourd. Le CNR est sans réel pouvoir, et le SGDSN n’est pas intégré de façon satisfaisante au travail collectif traitant du jihad. La DGRIS, de son côté, reste encore trop obsédée par les questions géographiques. Il ne serait pas non plus absurde que l’IRSEM se mêlât un peu de jihadisme, en y apportant ses propres axes de recherche. De même, je ne sais pas dans quelle mesure le CDEF est intégré à tout ce petit monde.
La DPSD semble par ailleurs bien à la peine, entre la protection des unités, des sites et des personnels et la détection des cas de radicalisation (un sujet très éloigné de sa culture) alors que les menaces ciblées se font de plus en plus vives. Là aussi, la question du nombre de fonctionnaires et de militaires employés par ce service est posée, ainsi que celle de leur formation.
La DPSD, d’ailleurs, et tous les autres services de la République ne peuvent plus faire l’économie de réinvestir le champ du contre-espionnage. L’affaire de Nice semble confirmer qu’il existe dans ce pays des jihadistes capables d’éviter les radars pourtant puissants de la communauté du renseignement. Il ne faut plus avoir peur du temps long, car l’ennemi l’a fait sien.
L’ennemi a des méthodes, des moyens, une doctrine, des objectifs et une stratégie. Quel culot.
Les lourdeurs et les chocs administratifs ne contribuent évidemment pas à l’intégration entre services, et donc à l’émergence d’une conscience commune de la menace. Il est instamment demandé ici de ne pas venir me faire rigoler avec les officiers de liaison, aussi méritants et talentueux soient-ils. La France, en matière de fusion du renseignement, est excessivement en retard, et il y a là un chantier majeur. Le prochain Président sera bien inspiré de s’y atteler.
Enfin, je cherche toujours le nom de la structure interministérielle composée de praticiens chevronnés issus de toutes les administrations concernées qui 1/ analyserait en profondeur le jihad (avec les incomparables moyens de l’Etat et l’infinie quantité de renseignements recueillis, les RETEX, les travaux universitaires, les rencontres avec les autres services, etc.) et qui 2/ pourrait jouer le rôle d’une red team. Je cherche, je cherche, je ne renonce pas. #Lycos
Sinon, il est aussi possible de prendre de haut le rapport parlementaire sur le 13 novembre (Tome 1 et tome 2), de balayer les remarques avec morgue, et même d’accepter les mensonges de certains responsables.
C’est les autres, y font rien qu’à m’embêter
Mais Auguste voulait multiplier les soutiens de sa maison. Il ne restait alors aucune guerre, si ce n’est celle contre les Germains ; et l’on combattait plutôt pour effacer la honte du désastre de Varus que pour l’agrandissement de l’empire ou les fruits de la victoire. Au-dedans tout était calme ; rien de changé dans le nom des magistratures ; tout ce qu’il y avait de jeune était né depuis la bataille d’Actium, la plupart des vieillards au milieu des guerres civiles : combien restait-il de Romains qui eussent vu la République ?
Interrogée à l’Assemblée le 16 juin 2016, trois jours après le cauchemar de Magnanville, la Secrétaire d’Etat chargée de l’Aide aux victimes, Juliette Méadel, commence son intervention par le terrible bilan des mois passés :
Depuis le 7 janvier 2015, 151 personnes ont perdu la vie sur le sol français en raison d’attentats – 130 le 13 novembre. C’est autant de victimes en une année que depuis 1945. Jessica Schneider et Jean-Baptiste Salvaing, assassinés le 14 juin 2016 à Magnanville, à leur domicile, devant leur jeune fils sont venus grossir ce déjà trop lourd bilan.
Au total, ce sont 2.179 victimes d’attentats terroristes commis en France ou ressortissants français victimes d’attentats à l’étranger entre 2015 et 2016. Des centaines de personnes resteront durablement marquées, physiquement et/ou psychologiquement, parfois pour le restant de leurs jours.
Les chiffres étaient glaçants au mois de juin, et on y a ajouté depuis les 86 morts de Nice et celui de Saint-Etienne-du-Rouvray. C’est peu dire qu’ils invitent à la réflexion. Dans cette guerre qui nous oppose aux groupes jihadistes, nous prenons des coups sévères. L’ennemi parvient à nous contourner, frappant où il l’entend, revendiquant parfois ses attaques depuis le salon de ses victimes ou une église de Normandie. C’est donc ici qu’une partie essentielle que la lutte se joue et on ne peut que s’étonner de l’absence de toute remise en cause de notre approche par les autorités. Comme le soulignait Le Monde le 15 juin, notre arsenal législatif ne cesse d’être renforcé depuis 2012 – alors que parallèlement la menace ne cesse de croître. Même le gouvernement actuel a fini par admettre que cette inflation ne pouvait continuer, et ce alors que plusieurs des textes adoptés, parfois précipitamment, ne sont pas facilement applicables ou sont même parfois sans objet. On sait ainsi que le blocage de sites Internet ne sert à rien, d’abord parce qu’il n’existe plus de véritables sites jihadistes depuis belle lurette, ensuite parce que le processus de radicalisation ne commence pas sur la Toile mais ne fait que s’y achever. Ceux qui conseillent ceux qui nous gouvernent feraient bien de se demander comment se radicalisaient dans les années ’90 les terroristes du GIA ou Jihad islamique égyptien. Sans doute sur 3615 Jihad.
L’obsession législative, typiquement française, relève d’abord de la posture politique (« Vous voyez bien que nous agissons, puisque nous votons des lois – auxquelles nous ne comprenons rien et dont nous ne surveillons pas l’application »). On vote des lois à tour de bras sans avoir fait le bilan des précédentes, et on vote des lois en tuant le débat (« Si ça saute encore, vous aurez du sang sur les mains », comme aurait pu le lancer le Mexicain à Fernand Naudin : « Résultat : elle finira au tapin, et ce sera de ta faute, t’entends ? Ce sera de ta faute ! »). A ce propos, ça aurait été évidemment de notre faute si ça avait pété et que nous ayons rejeté les lois. Donc, si ça saute alors que les lois ont été votées, c’est la faute de qui ? Je demande, en amateur. #TrollecommeAmonbofis Et on vote aussi des lois en suivant aveuglément les demandes des services, sans jamais questionner leurs méthodes ou leurs résultats.
Tout va bien
Pour un trop grand nombre de nos dirigeants, en effet, tout ne serait qu’une question de moyens, et (faire mine de) les attribuer serait une réponse à tous nos maux. Je ne résiste pas ici à rappeler une nouvelle fois que ceux ayant conduit à la réforme de 2008 et qui poussaient pour le vote de la loi sur le renseignement, au printemps 2015, se lamentent aujourd’hui de notre obsession pour la technique et notre abandon supposé du renseignement humain. Les mêmes, usant d’une influence qui n’a que peu à voir avec leur bilan, nous conduisent depuis longtemps vers l’abîme, et c’est à eux que l’on doit, peu après le 11 septembre, l’abandon du renseignement clandestin en Europe, soudainement sanctuarisée, comme par miracle, par les services intérieurs. L’Histoire, comme toujours, a démontré l’inanité de cette décision, et ça bosse à nouveau. Merci pour le temps perdu et les tas de cadavres, Messieurs les conseillers.
La suractivité déclamatoire cache de moins en moins bien, à gauche comme à droite, le vide de la pensée.
Voulez-vous échanger un baril de Daesh contre deux de Mariole ?
A confondre annonces publiques et travail de fond, on entretient la population dans l’illusion que rien d’autre ne saurait être entrepris et que tout ce qui est fait a été mûrement pesé. Le moment où on commence à croire à sa propre propagande constitue un signal inquiétant et Michel Goya a, une fois de plus, eu raison de dénoncer l’absence de profondeur de notre approche. Nous faisons la guerre, mais nous nous dispersons. Pire, alors que nous sommes probablement dans l’incapacité systémique de nous adapter opérationnellement à l’ennemi, nous ne parvenons plus à compenser cette inadaptation par une mobilisation massive de nos moyens. Il fut un temps où on pouvait écraser un moustique avec un marteau, mais le moustique a bien changé et nous n’avons plus de marteau. C’est exactement ce que ne comprend pas Gérard Chaliand quand il lie, sans le moindre raisonnement étayé, les attentats qui nous touchent à nos choix diplomatiques.
En réalité, la lutte contre le jihadisme dans les années ’90 était d’une effroyable complexité, et la question de l’organisation des services se posait déjà. Fallait-il suivre les réseaux, travailler par zones géographiques ou se concentrer sur les organisations comme on se concentre sur un service de renseignement étranger ou un groupe criminel ? Aucune solution n’était satisfaisante, et nous réfléchissions sans cesse aux pistes à explorer, de la task force à l’approche matricielle. C’était compliqué, mais notre puissance nous permettait de compenser la mobilité des jihadistes. Imaginez une équipe de footballeurs internationaux dépourvue d’entraîneur jouant contre des amateurs talentueux. L’issue du match ne fait pas de doute, et c’était comme ça en 1999. Au siècle dernier.
Nous n’avons, finalement, JAMAIS réussi à concevoir une organisation adaptée au jihadisme, et notre système a commencé à montrer ses limites dans la seconde partie des années 2000, lorsque le jihad irakien a entraîné l’émergence, d’une ampleur de plus en plus alarmante, de réseaux de volontaires et de cellules désireuses de nous frapper. Une fois de plus, la chronologie compte et on aura du mal à me convaincre que les crimes de Merah sont la faute de François Hollande, élu deux mois plus tard.
Les méchants ont sans doute compris quelque chose que les bons ignorent.
Au Sahel, nous disposons de près de 4.000 hommes, principalement engagés au Mali, dans le cadre de Barkhane sur un théâtre grand comme l’Inde. En Syrie et en Irak, contre le mouvement qui a tué plus de 200 personnes dans notre pays, nous n’engageons en revanche qu’un millier d’hommes. Notre contribution à la campagne aériennealliée contre l’Etat islamique, sans être anecdotique, est quand même sans commune mesure avec le mal que cet ennemi nous a fait. A ce stade, l’opération Chammal nous permet surtout de bénéficier du renseignement américain, mais son bilan contre-terroriste est médiocre. On nous avait dit que les raids nous protègeraient des attentats, et ils ont été invoqués par les jihadistes pour justifier les attentats. Surtout, après ces attentats, il a été annoncé que les raids seraient intensifiés pour empêcher que de nouvelles attaques soient commises. Donc, et selon une variante du syndrome Shadok si cher à mon cœur, plus on les tape, plus ils nous tapent, et plus ils nous tapent plus on les tape. Et surtout, plus on les tape, plus ils sont capables de taper. Avouons que c’est troublant.
Craignez notre (petit) bras vengeur. Source, Le Point du 27/09/2015 : goo.gl/xXzlFh
A défaut d’apporter une réponse sécuritaire au jihad intérieur français, une authentique pression militaire sur les structures de l’EI permettrait peut-être d’y voir plus clair. Encore faut-il en avoir les moyens, et encore faut-il avoir des cibles. Les mois écoulés ont tragiquement montré que nos frappes n’avaient pas eu d’impact significatif sur les centres de décision du groupe, peut-être parce que nous les avions pas identifiés… Peut-être cet échec relatif confirme-t-il aussi que la menace n’a pas un cœur unique et que tuer des chefs de cellules là-bas ne rend pas inopérantes les cellules présentes ici. Cette situation illustre la déconnexion, ou au moins l’absence de connexion simple, entre les théâtres. Cette complexité est hélas exactement ce dont ne veulent pas les communicants et autres spécialistes de la phrase ciselée qui murmurent à l’oreille de nos ministres.
Quand j’ai crié « Dispersez-vous ! », je ne voulais pas dire ça.
Il faut pourtant agir, et nos pilotes, comme je l’ai déjà écrit, sont donc contraints de frapper des cibles secondaires, voire vides. Ils savent bien que les bombardements qu’ils mènent sont moins importants que les images, magnifiques, qu’on en montre. On savait déjà que ces frappes relevaient plus de la vengeance publique que d’une véritable stratégie, mais il est également important de noter que nous n’assumons même pas les pertes que nous causons à l’ennemi. Nous détruisons des bâtiments et des véhicules, mais nous ne tuons personne. C’est aussi ça, la France, les amis.
La confusion entre les théâtres conduit à des erreurs majeures sur lesquelles, au nom d’un principe d’infaillibilité empruntée à la papauté, les autorités ne peuvent revenir. L’opération Sentinelle, dont les dangers et les dérives potentielles ont été admirablement mis en évidence par l’IFRI – à la grande colère de certains cabinets ministériels – mobilise ainsi plus d’hommes en France que les deux fronts principaux (BSS + Syrie/Irak). Ses conséquences sur l’état de nos troupes sont lourdes, durables et niées avec acharnement. L’ennemi, lui, ne s’y trompe pas et la revue d’AQPA, Inspire, diffusée à la fin de l’été 2015, pouvait ainsi se réjouir d’un dispositif coûteux qui n’a empêché ni la tuerie du Bataclan ni celle de Nice et n’a protégé ni le père Hamel ni Jessica Schneider et Jean-Baptiste Salvaing, ni Aurélie Châtelain ni Hervé Cornara.
Sentinelle, ce sont les chefs d’AQPA qui en parlent le mieux. Inspire n°14, été 2015, p. 7
Je ne discute pas le fait que le dispositif puisse rassurer une partie de nos concitoyens – j’ai moi-même des échanges virils avec le reste de ma famille à ce sujet, mais il n’est pas efficace et le sentiment de protection qu’il apporte est trompeur. A moyen terme, il pèse même sur l’état de préparation et de motivation des unités que nous déployons sur les véritables théâtres d’opérations. Les chefs jihadistes peuvent se réjouir : ils ont l’initiative, ils nous fixent, ils nous contournent et ils nous usent.
L’opération Sentinelle illustre la panique qui s’est emparée de nos dirigeants, incapables de la moindre remise en question et cramponnés à une vision inepte de la menace. Le continuum entre les terres de jihad et l’Europe ne devrait pas nous conduire à confondre les outils mis en œuvre : aux zones de guerre les actions militaires, et au territoire national les moyens légaux.
Ceux-ci, évidemment, doivent être renforcés, adaptés, et il faut, une fois de plus, constater, que la mobilisation annoncée n’est pas à la hauteur des enjeux. A la DGSI, il se murmure avec insistance que la menace est telle que les enquêtes ne peuvent plus être menées à fond, malgré toute l’abnégation des personnels. Certains avouent même « parer au plus pressé », au cœur d’un cirque administratif que le ministre de l’Intérieur, admirable de constance, refuse de regarder et encore plus de réformer. On attendra donc le prochain. A la DGSE, où les moyens et les méthodes ont évolué avec une stupéfiante rapidité, les analystes ont été remplacés par des cibleurs, professionnels de la traque, tous bien plus intelligents et mieux formés que nous l’étions il y a vingt ans, qui excellent dans des manœuvres tactiques mais ne pèsent pas sur le cours des choses. Aucune analyse en profondeur, à dire vrai, ne semble plus produite nulle part au sein de l’Etat, et c’est quand même bien embêtant.
Le bilan n’est pas bon, et les chantiers sont immenses. S’il s’agit de détruire nos ennemis, nous ne le faisons pas. S’il s’agit de casser son outil de planification terroriste, nous ne le faisons pas. S’il s’agit de nous préparer au choc ici, nous ne le faisons pas – au contraire. S’il s’agit de déjouer les plans de l’ennemi par notre résilience, nous ne le faisons pas. On peut se lamenter, évidemment, vendre de la peur, s’enivrer de discours anxiogènes, tolérer les tensions entre administrations, ou on peut s’y mettre :
Etablir des priorités et s’y tenir : 1/ territoire national et Europe (renseignement intérieur) 2/ Sahel et Syrie/Irak (action armée) afin de produire de véritables effets. Et en cas d’impossibilité matérielle, choisir le Sahel ;
Concevoir une coalition qui ne soit pas un ramassis d’intérêts divergents mais qui affecte à chaque partenaire de véritables objectifs ;
REELLEMENT renforcer les moyens humains des services – y compris en sanctionnant les échecs répétés. Rien ne décourage plus les esprits les plus motivés que des chefs à la médiocrité impunie. L’exemplarité n’est pas un détail.
Etablir une analyse consolidée de la menace, partagée par tous les acteurs concernés, et déclinée en réponses, plans dédiés, etc. ;
Intégrer aux services des chercheurs
Concevoir un organe unique de conduite de cette guerre, sur le modèle, par exemple, de ce que fit Churchill : unicité du commandement, cohérence de la manœuvre, totale soumission des uns et des autres (et ceux qui renâclent ne renâcleront pas longtemps) à cette structure. On peut imaginer, non pas un coordinateur sans moyen, mais un vrai responsable politique (Secrétaire d’Etat auprès du Premier ministre), présent au Parlement, ayant autorité sur les services et forces concernés ;
Faire preuve de leadership n’est pas un luxe et il va falloir admettre, une fois pour toutes, que ce conflit va durer – et il dure déjà longtemps. Il faut aussi intégrer, une fois pour toutes, que la défaite militaire des groupes jihadistes sur des théâtres extérieurs n’est pas garante d’une baisse automatique, et encore moins immédiate, de la menace terroriste et que le vrai combat est donc ici, selon nos lois et avec nos méthodes. Il faut surtout admettre qu’il n’existe pas toujours de solution idéale ou de réponse définitive à des phénomènes historiques. Le mieux que l’on puisse faire est alors de résister, individuellement et collectivement, à la haine de l’ennemi en lui opposant non pas notre propre haine mais une froide détermination. Il s’agit de ne pas s’abaisser aux pires excès et de refuser les généralisations imbéciles. Sans doute nous faut-il admettre aussi qu’il n’y aura pas de retour en arrière. Il faut avancer, donc, et le père de famille que je suis souhaite de tout son cœur que ce soit ensemble.
A mon arrivée au Service, on racontait volontiers l’histoire de ce jeune analyste – qui aurait pu être votre serviteur – dont la première mission, purement protocolaire, dans une lointaine contrée d’Asie centrale, s’était transformée en un pénible naufrage. Le brave garçon avait été intégré à une petite délégation dont l’objectif était d’ouvrir la relation avec nos partenaires du Aquelsaletan, une aimable république coincée entre l’Ouzbékistan et le Tadjikistan, dont les services de sécurité avaient été formés, encadrés et, comment dire, considérablement influencés par les Soviétiques.
Ce jeune homme, qui n’avait pourtant pas bu que de la tisane quand il était à Sciences Po, s’était retrouvé au beau milieu d’un dîner de gala offert par les huiles locales. Ceux qui ont fréquenté certains services savent qu’il arrive que ces réceptions soient de véritables pièges, où on fait assaut de toasts et de slogans définitifs au sujet de l’amitié éternelle « entre nos deux grandes nations », de la lutte sacrée contre l’ennemi commun (lequel ? Mieux vaut ne pas demander) et, évidemment, de la fraternité entre espions. On y boit au passé, à l’avenir, au présent, aux camarades trop tôt disparus, aux vaillants leaders, et, pour dire les choses clairement, on y boit, tout simplement. Et pas de la bière sans alcool, mais une vodka locale que l’on pourrait aisément utiliser comme désinfectant ou des alcools non moins locaux nés de la macération des opposants dans un peu de prune.
Pour sa première mission, notre jeune apprenti, seul novice d’une équipe de buveurs justement envoyés là-bas parce qu’ils pouvaient tenir le choc, s’était donc retrouvé à aligner des verres de vodka sans savoir qu’on ne les vide surtout pas, qu’on boit de l’eau et qu’on mange afin d’éponger. Sans surprise, le lendemain, quelques heures après une chouille dont on dit qu’elle fut titanesque, cet analyste implorait qu’on l’achevât sur son lit de douleur, terrassé par une gueule de bois dont on parla quelques mois au Service. La réunion formelle avec le service local, dont la tenue avait été si dignement fêtée la veille, tourna donc court et les deux vétérans du Service qui avaient résisté à la soirée tinrent la chaise dans la journée avant de le raccompagner à Paris, où il fut encore salement indisposé quelques jours mais où on admit que, s’il n’avait manifestement pas été prudent, il avait surtout été piégé.
Comme dans d’autres milieux, le monde du renseignement, en particulier dans les contrées encore un peu rustiques, ne dédaigne pas les séances très alcoolisées. Elles facilitent, dit-on, la fraternisation, mais elles sont aussi le moyen de faire parler sans entrave et sans violence les plus timides, et elles participent souvent d’un concours assez courant et parfaitement navrant de virilité. Il est alors de votre devoir, en plus de gérer votre propre consommation et donc votre état général, de surveiller les plus fragiles. C’est, en plus d’une obligation morale, une nécessité professionnelle, et le Service a connu des histoires d’ivresse moins drôles et aux conséquences plus tragiques.
Certains retours de mission sont véritablement pénibles, et on apprécie le savoir-faire des anciens, capables de prendre un demi à l’aéroport à 10h du matin « pour gérer la descente ». J’ai pour ma part toujours opté pour les grands cafés, les croissants et l’eau minérale en grande quantité afin de pas avoir à gémir trop longtemps dans l’avion : « Plus jamais. Plus jamais ».
Grandeur et servitude.
Les Cadavres ne portent pas de costards, de Carl Reiner (1982)
Mobilisés comme jamais contre la terreur jihadiste, nos dirigeants ne cessent d’innover, débusquant l’ennemi dans les moindres recoins, traquant sans relâche un adversaire sournois, réformant avec courage et ambition nos services, marquant des points décisifs en Syrie, en Irak, en Libye, au Sahel, partout où la France, phare de l’Occident, incarnation du Beau et du Bon, affronte la barbarie. Cette lutte sans relâche, conduite avec solidité et hauteur de vue par des femmes et des hommes d’exception, se déplace désormais sur nos plages, où un combat titanesque oppose nos vaillantes forces de sécurité à une dizaine de femmes porteuses d’une tenue au nom fleurant bon la vallée de la Kapisa et la Polynésie.
Inflexibles, nos élus, dont on sait qu’ils sont les véritables remparts contre le mal, ont choisi de défendre les plus sacrées de nos valeurs, manifestement vacillantes, en sanctionnant leurs agresseurs. Gloire leur soit rendue, et n’hésitons pas, désormais, à manifester notre mépris à l’encontre des gauchistes capitulards et autres bisounours vendus à l’Etranger qui s’étonnent de ces justes mesures. Il ne fait aucun doute que la verbalisation de femmes vêtues de burkinis va ainsi considérablement contribuer à vaincre les jihadistes. Lesquels ? On s’en fout.
Le policier et les burkinettes. Source : The Mail Online du 23/08. goo.gl/pFVf87
Que le burkini soit gênant, admettons-le, aussi bien pour ce qu’il recèle d’ostentation que de provocation puérile. Je dois avouer, cependant, qu’il me gêne moins que les tenues bariolées arborées par les rastas blancs, adeptes de la révolution mondiale à coups de quilles, et si possible demain parce que là, quand même, ça cogne. Et passe un peu la Valstar, Jean-Kévin. Oui, je sais, je suis d’un insupportable snobisme.
Gênant, donc, le burkini, d’accord, mais « contraire aux bonnes mœurs » ? Sérieusement ? Dans un pays où les sénateurs renâclent plus qu’à leur tour à sanctionner les clients des réseaux de prostitution ? Dans un pays où les femmes dénonçant le harcèlement sexuel, y compris au sein de partis dits progressistes, sont traitées comme des pestiférées ? Dans un pays où un fringant ministre peut apparaître en photo sur une plage croisant en rigolant un nudiste ? Il serait donc contraire aux bonnes mœurs de se couvrir outrageusement mais compatible avec nos valeurs de se comporter en gros porc ? Il faut croire que, décidément, on ne nous aura rien épargné.
Gênant, donc, le burkini, car révélateur d’une pratique radicale de la religion musulmane ? Oui, sans aucun doute, mais laquelle ? Mystère. Certainement pas des salafistes (ceux que les nombreux génies que compte notre pays veulent expulser en Salafie), en tout cas. Et les liens avec les jihadistes de l’Etat islamique ou d’Al Qaïda, alors ? Aucun, oui, merci. AUCUN AUCUN AUCUN. Mais comme les jihadistes sont des musulmans sunnites ultra radicaux, et que les dix ou vingt femmes qui arborent le burkini ne sont probablement pas des modérées (et encore, qui a pensé à leur poser la question ?), il existe là un lien analytique incontestable, solide comme un roc, sur lequel il semble impératif d’appuyer des arrêtés d’interdiction, même (surtout ?) dans des villes où on pense que le dit burkini est une secte médiévale de mangeurs d’enfants. Je rappelle ici que, évidemment, l’articulation logique de faits avérés dénote un déplorable académisme, bourgeois et bienpensant. Comme le déclarait récemment un général des Pompes funèbres, « je n’ai aucune preuve mais ça me fait plaisir de le penser, et donc, forcément, c’est confirmé ».
Gênant, donc, le burkini, en raison de la pudibonderie conservatrice qu’il révèle ? Oui, évidemment, mais depuis quand est-il interdit de se livrer à une interprétation idiote de sa propre religion ? La laïcité, malgré son importance, ne figure pas encore sur le fronton de nos mairies, mais j’y lis – je suis assis en face de la mairie d’un paisible village d’Aquitaine – Liberté, Egalité, Fraternité. Liberté de croire à des foutaises, et peu importe lesquelles ; Egalité des dites foutaises dans le respect des lois de la République ; Fraternité – ce dernier terme ne nécessitant aucune explication particulière (ou ne devant en nécessiter aucune, au moins pour l’instant).
Si les femmes ayant fait ce choix vestimentaire sont sincères, et pourquoi penser le contraire, où est le problème ? De quel droit, pour la énième fois depuis des millénaires, des hommes se mêlent-ils encore des choix des femmes, esthétiques ou philosophiques ? Et ces femmes n’ont-elles pas le droit, en particulier en France, de se voir épargnées la projection hystérique des obsessions de quelques tribuns en mal de polémique (les voilà servis, pour le coup, et copieusement) ou les angoisses identitaires d’édiles oscillant entre panique sécuritaire et calculs électoraux ? On aimerait d’ailleurs que ceux qui se découvrent soudainement de si intransigeants défenseurs des droits des femmes n’aient pas toléré pendant des années, par pure lâcheté ou clientélisme, l’intolérable pression qui s’exerce sur celles qui, justement, refusent le voile. Ça nous éviterait de penser que tout ce cirque n’est qu’une nouvelle lamentable chasse aux voix.
Je ne ressens, pour ma part, aucune angoisse devant des femmes vêtues de ces étonnantes combinaisons informes que j’avais déjà pu contempler par le passé au Moyen-Orient. La remarque, d’ailleurs, doit être formulée autrement : votre identité culturelle est-elle si fragile, vous les élus d’une République gérant 65 millions de personnes, qu’elle serait menacée par le comportement de quelques unes ? Qui croyez-vous convaincre ? Je ne suis pas adepte des accusations enflammées ou des anathèmes, mais il n’est pas aberrant de lire dans ces arrêtés municipaux un racisme de plus en plus assumé (je refuse de parler d’islamophobie, le terme m’exaspère) nourri par la peur et une incompréhension crasse du contexte.
Il n’aura pas échappé à ces courageux défenseurs de la France éternelle que nous sommes confrontés depuis plus de vingt ans à ce qu’on appelle, faute de mieux, le jihad. Celui-ci, phénomène complexe, n’est pas seulement religieux ou politique. Il est aussi communautaire, identitaire, culturel. Il suffit, pour s’en convaincre de fréquenter l’abondante littérature jihadiste disponible, notamment en français, et de lire Farhad Khosrokhavar ou David Thomson (et bien d’autres) pour saisir à quel point le jihad, en particulier européen, en particulier français, se nourrit d’un malaise collectif. Si notre réponse à la menace terroriste ne peut en aucune façon négliger les outils les plus régaliens mis à notre disposition, elle doit aussi être politique, au sens le plus noble de ce terme. A ceux qui ont démonté en 2008 ce qui faisait la particularité de la communauté française du renseignement et ou à ceux qui n’ont de cesse de courtiser les pétro théocraties, il faut opposer une véritable stratégie, sans coups de menton ou postures de matamore. Forcément, cela demande de la solidité, des convictions, une vision, et ce constat réduit considérablement la liste des prétendants sérieux.
L’essentiel, face à une menace terroriste qui cherche – manifestement avec succès – à nous diviser est de ne pas perdre notre unité. Il est ainsi impératif d’isoler les jihadistes de la communauté dont ils se disent les défenseurs. Il faut montrer à ceux de nos concitoyens qui se sentent, d’une façon ou d’une autre, membres de la communauté musulmane (un concept par ailleurs bien vague, mais utilisé ici par facilité) que nous ne les confondons pas avec les terroristes qui se réclament de leur foi ou de leur culture. Cette démarche, qui devrait être celle de l’Etat comme de nous tous, doit évidemment s’accompagner d’une prise de conscience – car le déni est un autre défi – de la nature des jihadistes. Il ne doit plus faire de doute que ces hommes et ces femmes qui pratiquent la terreur sont des musulmans, mais des hérétiques, ultra minoritaires, dangereux pour ceux qu’ils attaquent comme pour ceux qu’ils prétendent défendre et qu’ils tuent pourtant en grand nombre, à Nice ou dans le Sinaï.
Le burkini est un symbole problématique, et peut-être même une provocation, mais il est anecdotique et pourtant le voilà qui focalise l’attention, conduit un Premier ministre manifestement sur les nerfs à contester les décisions du Conseil d’Etat, déclenche un nouveau concours national de propositions ineptes. Là où il ne faudrait avoir que de l’indifférence, il semble que nous soyons comme obnubilés, incapables de raisonner, et donc inconscients du piège tendu. Il ne s’agit pas de tolérer les pratiques religieuses radicales (quelles que soient leurs origines, catholiques, protestantes, juives, musulmanes), mais simplement de les évaluer. Trente femmes en burkini, en dehors de tout dogme sunnite, sur les plages de France, soyons clair, on s’en fout. On a le droit de penser d’elles ce qu’on veut, mais ça ne devrait pas dicter le débat national (je dis débat pour ne pas proférer de grossièreté, même si ça me démange salement, puisque s’en prendre nommément à un conseiller d’Etat n’est ni plus ni moins qu’un nouveau naufrage). Et pendant que tout le monde s’étripe, les jihadistes francophones nous observent avec gourmandise, et peut-être même un peu de stupeur, comme quand on voit les défenseurs d’une forteresse assiégée laisser ouverte par inadvertance la poterne.
Il semble parfaitement établi que ces femmes ne sont pas liées à l’idéologie jihadiste. Elles sont sans doute, à leur façon, radicales, mais il est difficile, surtout affalé au comptoir, d’en faire des éléments avancés de l’Etat islamique ou d’Al Qaïda. Elles sont, en revanche, providentielles pour les jihadistes par les réactions qu’elles ont provoquées. Ayman Al Zawahiry, successeur d’Oussama Ben Laden, a prononcé depuis plus de dix ans des menaces sans ambiguïté contre nous en raison des lois successives sur le voile ou la laïcité. Votées, ces lois sont évidemment légitimes mais elles ont aussi révélé (confirmé ?) le conservatisme de notre pays face à un monde qui, oui, je sais, c’est un choc, bouge et évolue. Les propagandistes de l’EI noircissent pour leur part des pages et des pages d’anathèmes contre nous, appelant à nous réduire en cendres en raison de ce qu’ils perçoivent comme des attaques globales contre leur foi. Il devrait nous être possible, pourtant, de les contrer, mais nous n’y parvenons pas. Il faut dire qu’il n’y a sans doute qu’en France qu’on tente de gérer les aspirations communautaires par des lois. Ces débats enflammés en disent plus sur nous que sur ceux que nous sommes censés combattre, et nos ennemis s’emparent de nos dérives pour les retourner contre nous. Ils n’ont rien à inventer contre nous, il leur suffit de piocher parmi les propos caricaturaux prononcés par quelques uns, dont des acteurs de premier plan, pour nourrir leur haine et justifier leurs attaques. Il est impératif d’éviter de confirmer par nos actions ce qu’ils nous reprochent. La question est donc posée : ceux qui vocifèrent ces jours-ci sont-ils des saboteurs par inconséquence, des complices par bêtise, ou éprouvent-ils une secrète satisfaction à voir le pire se réaliser ?
Entre la défense légitime de ce que nous pensons être et incarner, et la surréaction, il devrait y avoir une voie médiane, faite de fermeté et de raison, qui nous ferait rigoler devant le burkini et le juger sans aucun intérêt et relevant de la liberté individuelle. Les certitudes au sujet d’une combinaison informe qui symboliserait un « islamisme mortifère » sont simplement risibles, et elles mériteraient d’être mises en relation avec ce que nous tolérons de nos alliés dans certaines régions du vaste monde. Ça n’est peut-être pas évident, mais les valeurs morales ne sont pas supposées connaître de frontière. Après tout, au cœur de la notion de contre-discours, on trouve l’idée de ne pas répondre à l’adversaire par des torrents de misérables foutaises.
Face à ces excès, personne ne semble voir se laisser distancer dans ce que @HamilcarB qualifiait il y a quelques jours sur Twitter de Jeux olympiques des cons. Non, les mecs, la France de 2016 n’est pas celle de Vichy. Ce qui se passe est affligeant, mais je vous invite à (re)prendre des livres d’histoire avant de vous livrer à des considérations embarrassantes. Et non, les gars de Foreign Policy, les valeurs de la France ne résident pas sur les plages et donc, non, ce n’est pas à cause de notre obsession pour les maillots de bain échancrés que quelques uns s’en sont pris à aux femmes portant des burkinis. D’ailleurs, permettez-moi de vous rétorquer qu’expliquer des comportements plus ou moins racistes à l’aide de clichés ni plus ni moins racistes n’a rien de glorieux. Non, les plages ne sont pas notre identité. Et vous, les burgers ou la soulographie sont-ils les vôtres ? #Etmaintenantcassezvous.
Alors que la rentrée s’annonce tendue, que nous devons un affronter un adversaire auquel nos dirigeants ne comprennent manifestement rien et que nous sommes appelés à élire un nouveau Président puis de nouveaux députés d’ici un an, il est permis de se demander si nous ne ferions pas mieux de commencer à vraiment défoncer nos ennemis au lieu de courir après des chimères sur nos plages.
Un film avec Paul Newman ne peut pas être un film mineur. Le constat est brutal, mais il est difficilement niable tant la carrière de cet acteur est faite d’œuvres ayant fait date, admirables comédies policières (The Sting, 1976, de George Roy Hill), polar inimitables (L’Arnaqueur, 1961, Robert Rossen, et sa suite, La Couleur de l’argent, 1986, de Martin Scorsese ; Le Plus sauvage d’entre tous, 1963, de Martin Ritt ; Fort Apache, The Bronx, 1981, de Daniel Petrie), westerns mythiques (Hombre, 1967, du même Ritt ; Butch Cassidy and the Sundance Kid, 1969, du même Hill), comédies délirantes (Buffalo Bill et les Indiens, 1976, de Robert Altman ; Le Grand saut, des frères Coen, 1994) et, évidemment de films politiques et de portraits, au premier rang desquels on trouve évidemment l’exceptionnel The Verdict, de Sidney Lumet, sorti en 1982.
Les héros sont parfois fatigués
Un an avant ce remarquable film, Paul Newman a déjà inscrit son nom au générique d’un récit engagé, réalisé cette fois par Sydney Pollack, un des plus grands cinéastes américains des années 70’ et 80’ (On achève bien les chevaux, 1969 ; Jeremiah Johnson, 1972 ; Les 3 jours du Condor, 1975 ; Tootsie, 1982 ; Out of Africa, 1985). Il n’y est pas question de policier traqué dans les rues de New-York ou de desperados romantiques mais d’un homme que les services de sécurité tentent de manipuler et qui se débat. Le cinéma n’est pas avare, comme on le sait, d’histoires d’espions, de policiers infiltrés ou de sources manipulées, mais les films montrant la résistance d’un citoyen aux manœuvres de services en roue libre sont rares, et souvent péniblement démonstratifs.
Spoiler alert
Dans Absence of Malice, l’intrigue nous présente une équipe du FBI chargée de lutter contre le crime organisé qui, cherchant à élucider un meurtre, décide de mettre la pression sur un homme qu’elle sait innocent mais qui, devenu une source, serait un atout précieux. Le chef de cette task force décide ainsi d’organiser une fuite au profit de la presse afin d’alimenter des articles qui pousseront finalement sa cible dans ses filets. La manipulation, sans être d’une grande originalité, n’en est pas moins culottée et très éloignée des procédures validées d’un service de sécurité intérieur. Elle se solde par un échec complet, aggravé par une tragédie imprévue, et est finalement sanctionnée par une spectaculaire mise au garde-à-vous.
Forcément, il aurait fallu expliquer aux gars du FBI qu’en s’attaquant à Paul Newman, plus magnétique que jamais, ils allaient droit dans le mur. La mécanique de recrutement rêvée par le service s’enraye en effet rapidement quand l’objectif, citoyen intègre et solide, se rebelle, questionne les méthodes de la presse, fait pression sur le procureur local et finit par intoxiquer le FBI lui-même, victime d’un magnifique biais de confirmation. Le film, dont le scénario vaudra à son auteur, Kurt Luedke, d’être nommé aux Oscars – il en remportera un pour Out of Africa – met plutôt subtilement face à face les différentes composantes d’une démocratie : on y trouve le pouvoir exécutif, symbolisé par des enquêteurs entièrement et sincèrement dévoués à leur mission, mais ayant échappé à tout contrôle ; on y trouve un pouvoir judiciaire local dépassé ; on y trouve la presse, fameux quatrième pouvoir dont l’éthique est brutalement questionnée par Paul Newman, qui demande « pourquoi on n’écrit jamais d’articles sur les gens innocentés » et qui symbolise le peuple, celui du We the People dans l’intérêt duquel tout est censé être fait. Il ne manque que le pouvoir législatif, mais il était difficile de le caser, reconnaissons-le.
Le film, sobre, remarquablement interprété (nomination aux Oscars pour Newman et pour Melinda Dillon, bouleversante dans son rôle de victime collatérale, finalement brisée), apparaît comme une des dernières œuvres politiques d’une décennie magique. Lent, posé, évitant les effets spectaculaires et laissant les personnages se développer, Absence of Malice nous présente une machine infernale. Ses constats sont sans concession sur la fragilité des démocraties et les dérives d’une presse pouvant en un clin d’œil devenir irresponsable (le titre fait référence à la formule par laquelle les journalistes se dédouanent) ou celles de services excessivement suspicieux, capables de harceler des innocents en espérant qu’ils deviennent coupables. Il paraît que ça peut arriver.
Dieu sait que j’ai aimé ça, les informations venues de toutes parts, les torrents d’intelligence et de connaissances, et les fous rires, et les débats, et les engueulades. Pouvoir échanger avec tout le monde, suivre en direct des révolutions, se confronter à des opinions contraires, découvrir des nuances inconnues. Et saisir la logique de l’ennemi, et admirer les psy ops menées par les uns et les autres. Et les amitiés réelles nées de rencontres virtuelles.
Mais il y a l’autre face de cette merveille qu’on appelle Internet, il y a les trolls, les gros lourds, les frustrés, les mythomanes gavés de leur propre médiocrité, les idiots inutiles débordant de leur détestation aveugle de la complexité du monde. Les types d’autant plus hargneux, cachés derrière des écrans mais déjà condamnés par la justice, que leur vie n’est qu’une longue suite de mensonges, d’échecs piteux, d’injures à la syntaxe hésitante. Eux, et leur petite horde de supporters à peine capables d’énoncer une idée simple mais vautrés dans la boue, sont la honte de l’immense communauté des internautes, et ils sont aussi l’échec total, lamentable, fascinant par son ampleur, de ceux censés gérer les réseaux sociaux.
A cet égard, contempler l’impuissance, voire la complicité, de certains à l’égard de crétins certifiés est proprement vertigineux et ne peut qu’inciter à dresser des bilans sans concession. Qu’il soit alors dit, et très clairement, que quitter Twitter, même temporairement, n’est aucun cas un abandon ou une capitulation. Il s’agit plutôt, avec la détermination tranquille de ceux qui veulent continuer à réfléchir, de laisser à ses errements un système devenu fou pour retrouver le confort chaleureux, inconnu des trolls, du savoir et du travail. Cultivons la dignité à l’abri des regards et laissons les porcs dans leur fange. La crasse qui les recouvre les empêche d’entendre les rires qui les suivent, obstinément.
Il y a une dizaine de jours, devant la gare Montparnasse. Il fait gris, pas très chaud pour un mois d’août. Le ciel est bas, la place est déserte. Quelques types trainent, des voyageurs entrent ou sortent de la gare, rien d’anormal, mais voilà qu’apparaît une patrouille de Sentinelle. Ils sont trois, ils avancent lentement, observent leur environnement. C’est sans doute absurde, mais je me sens très fier d’eux et infiniment reconnaissant de leur dévouement, de leur mobilisation, alors que je suis par ailleurs persuadé que le dispositif auquel ils participent est une impasse. Oui, en bon citoyen, je suis fier d’un gaspillage d’énergie car je pense à ceux qui nous défendent, même en suivant des ordres absurdes.
La patrouille passe près de moi, tandis que nous bavardons. J’entends la radio du chef de groupe, alors qu’il n’est qu’à quelques mètres, et je saisis distinctement la fin d’une phrase, « … menace d’attaque imminente sur la capitale ». J’échange alors un regard avec le soldat le plus près de moi. Je ne sais pas lequel de nous deux sourit en premier, mais le fait est que nous nous sourions, assez longuement d’ailleurs, et dans ce sourire passent la pleine conscience de la situation dans laquelle nous nous trouvons et une forme d’ironie à l’égard de celle-ci. Lui en a vu d’autres, parmi les nombreux théâtres où nous engageons nos forces, et moi, moi je ne suis qu’un type qui écrit dans son coin et qui tient son journal, mais ni lui ni moi n’envisageons de baisser les bras.
La situation, pourtant, n’incite guère à l’optimisme. Bien sûr, l’Etat est mobilisé, bien sûr nos ministres s’agitent, se déplacent, viennent inspecter les travaux finis sans comprendre que leur présence à tel ou tel endroit décuple le travail des services et des forces. Parfois, au-delà de l’inutilité du cirque médiatique qui les accompagne partout, on aimerait qu’ils prennent la pleine mesure de la menace, au-delà des discours martiaux sans consistance, des formules vides de sens ou des messages de condoléance. Rien que le nombre de communiqués attristés devrait d’ailleurs les inciter à plus de modestie.
Les attaques qui nous ont touchés, depuis près de deux mois, ont mis en évidence, une fois de plus, l’inadaptation de notre dispositif. Les meurtres de Magnanville ou de Saint-Etienne-du-Rouvray ont confirmé, encore et encore, que les jihadistes, dont bien peu semblent décidément sensibles aux sanctions pénales, frappaient les cibles symboliques qui nous font le plus mal. Nous voilà confrontés à une menace qui, systématiquement, méthodiquement, s’en prend à notre cohérence sociale et à notre système politique, les deux semblant également malades.
Il faut dire que ceux qui nous attaquent en priorité ne sont pas des chefs de l’EI, jihadistes syriens ou irakiens ou que sais-je encore, mais dans leur écrasante majorité des Français. Ils ont grandi ici, ont nourri à notre encontre une haine qu’il serait absurde de ne lier qu’à l’invasion de l’Irak par les Etats-Unis en 2003, et ils nous connaissent bien mieux que nous ne les connaissons. Surtout, ce sont eux les assaillants, les agresseurs, et ils ont à la fois l’initiative, la compréhension des enjeux et une capacité glaçante à identifier des cibles. Puisque nous glosons sur le jihad algérien, admettons qu’il y a aussi un jihad français, moins massif mais tout aussi déterminé.
Depuis près d’une semaine circulent ainsi sur certains réseaux sociaux des listes de gens à tuer, de lieux à frapper, et des conseils pour réaliser de nouveaux carnages. Ces infographies, bien plus détaillées que ce qu’on trouve dans Dabiq, sont relayées, non pas par des millions de tueurs psychopathes, mais par quelques dizaines de sympathisants, et c’est déjà bien assez. Nous sommes quelques uns à les avoir vues, mais ça n’a pas été le cas de tout le monde, me dit-on.
La menace jihadiste dans notre pays ne cesse de croître et de se densifier, malgré tous les efforts entrepris, et la question d’une profonde réflexion au sujet de nos moyens ou de notre stratégie (notre quoi ?) n’est toujours pas officiellement posée. Pire, alors qu’elle est sèchement refusée par des responsables gouvernementaux, on sent dans certaines administrations comme une forme de fatalité, et il semble y être admis que des outils anciens ou des méthodes anciennes vont continuer à être employés contre un ennemi qui, lui, ne cesse d’innover. La technique est importante, mais elle est sans effet si elle est inadaptée et/ou employée par des organisations en partie déconnectées. Il n’y a là, une fois de plus, aucune critique personnelle mais un appel à des mesures qui ne seraient pas que cosmétiques ou décidées dans l’urgence. On pourrait, par exemple, se renseigner au sujet de Telegram ou admettre qu’on ne gagne pas les guerres uniquement avec d’excellents cibleurs ou de grands policiers mais avec une politique, une stratégie, une identification des buts à atteindre. Je me permets d’ajouter ici que l’accumulation de succès tactiques ou de prouesses opérationnelles ne produisant pas d’effet durable devrait inciter à la réflexion.
En l’absence de toute politique réelle (et je rappelle que mettre des hommes en armes dans les gares ou les centres commerciaux est une décision tactique, en aucun cas une politique), nous sommes condamnés à encaisser des coups alors que ceux qui nous gouvernent et ceux qui les conseillent ne nous appellent pas à la résilience mais à une forme de résignation – matinée, dans certains cas, d’un relativisme amusé. C’est nous qui mourons, et c’est vous qui pensez aux élections.
Michael Herr est mort le 23 juin dernier, quelques jours avant la disparition de Michael Cimino, le génie maudit auquel on doit, en quelques années, trois véritables monuments du cinéma : La Porte du Paradis (1980), L’Année du Dragon (1985) et, surtout, Voyage au bout de l’enfer (1978) magistral portrait d’un groupe d’hommes emportés par la guerre du Vietnam.
Herr, moins connu que Cimino, avait lui aussi porté un regard décalé sur ce conflit séminal, mais en tant que journaliste. Correspondant d’Esquire au Vietnam entre 1967 et 1969, il avait observé le conflit, avant de livrer ses impressions en 1977 sous la forme d’un texte immédiatement devenu culte, Dispatches, plus tard traduit en français sous le titre de Putain de Mort.
Typique de son temps, le livre, que l’on a comparé à ceux de Tom Wolfe, est une œuvre fascinante, et fascinée. Son auteur, au plus près des combats, a suivi les soldats américains affrontant les Nord-Vietnamiens et les Viêt-Congs et décrit la folie d’une guerre à laquelle personne aux Etats-Unis ne semblait plus rien comprendre. Dans un style remarquable, Herr hésite entre le journalisme de guerre et une forme de démarche esthétique décadente. Le texte peut, en effet, déranger en raison du regard très particulier qu’il porte sur la guerre. On pense parfois au chef d’œuvre, pas moins vénéneux, d’Ernst Jünger, La Guerre comme expérience intérieure (1922) et, évidemment, au mythique polar de Kent Anderson Sympathy for the devil(1987).
Le ton si particulier de Herr ne pouvait qu’inspirer Francis Ford Coppola, qui lui confia la rédaction de la narration d’Apocalypse Now (1979, Palme d’Or à Cannes). Le film, comme on le sait, relate le voyage d’un officier américain au cœur de la jungle, à la recherche d’un colonel ayant échappé à tout contrôle, et il est bercé par la voix, reconnaissable entre toutes, de Martin Sheen. Personne d’autre que Herr ne pouvait faire parler cet homme, et on lui doit quelques phrases devenues légendaires :
Le film de Coppola ne se résume cependant pas seulement aux scènes que tout le monde connaît. On attend ainsi la voix du capitaine Willard raisonner tout au long de son périple sur la Nung, lire le dossier de Kurtz et s’interroger sur les ténèbres dans lesquels il s’enfonce.
L’apport de Herr à ce chef d’œuvre lui vaudra d’être associé plus tard à la rédaction d’un autre film sur le Vietnam, Full Metal Jacket (1987, sans doute le plus mauvais Kubrick), et même d’être nommé aux Oscars en 1988. Sa mort, en cette année décidément cruelle pour les grands artistes, sonne comme la fin d’une époque, la disparition progressive des témoins d’une folie, alors qu’une autre la remplace. On attend, dans quelques années ou quelques décennies, la plume qui décrira notre guerre sans fin contre les jihadistes.
La sortie en 1988 de Die Hard, réalisé par John Mc Tiernan, marque une évolution notable du cinéma de divertissement, après plusieurs années de films d’action militaristes, revanchards et à la réalisation souvent bâclée. McTiernan, qui n’est déjà plus un débutant, associe en effet trois genres dont on se demande pourquoi ils n’avaient pas déjà convergé : le survival movie (ou comment le héros va essayer d’échapper à des gars très méchants), le film d’action (ou comment le héros ne va pas se laisser faire et va au contraire flinguer méthodiquement les gars susnommés) et le film catastrophe (ou comment le héros va, ce faisant, ravager l’environnement – si possible fermé – dans lequel se déroule le récit).
Die Hard, gigantesque succès commercial, ne pouvait laisser les grands studios indifférents, et plusieurs projets émergent rapidement. Dès 1990, une suite, Die Hard 2, est donnée au film, en reprenant les mêmes éléments : John McClane, le type qui vous ruine un complot international en marcel et n’est jamais là où il le faudrait (ou toujours, question de point de vue), affronte des gars encore plus méchants que ceux du Nakatomi Plazza, cette fois dans un aéroport. Il est aidé par les rares bonnes volontés du coin, il a raison avant tout le monde et il n’est pas sympa avec la presse (tout comme son épouse, décidément rancunière). Bref, encore une soirée tranquille. La formule évoluera en 1995 avec la suite de la suite, mais de façon moins convaincante.
Die Hard 3, ça commence à être du réchauffé
En 1992, l’idée de faire dérailler une opération minutieusement préparée grâce à un empêcheur de tourner en rond aboutit à Under Siege, une superproduction réalisée par Andrew Davis mettant en scène le toujours souriant Steven Seagal. Pas d’aéroport ou de gratte-ciel, mais un cuirassé, l’USS Missouri, pris en otage par des gars vraiment méchants, mais décimés sans effort par le maître coq du bord qui n’est autre, pas de chance les mecs, qu’une légende des forces spéciales. La tuile.
Le film, pas déplaisant, reprend sans effort les ingrédients de John McTiernan : un lieu fermé complexe, aux multiples recoins, un héros qui trouve utile de se mêler de l’affaire, des terroristes hauts en couleur dont les motivations sont financières et pas politiques (ce qui, d’ailleurs, fait que ce ne sont pas terroristes) et un peu d’humour qui nous rappelle que tout cela n’est pas sérieux. En 1995, une suite plus que dispensable est donnée à Under Siege sous le titre d’Under Siege 2 : Dark Territory, un navet dont l’action se situe dans un train et dont Steven Seagal, plus monolithique que jamais, reprend le contrôle d’une seule main et sans jamais transpirer ou même lever un sourcil.
Cette suite d’Under Siege est évidemment navrante, et elle marque le début de la fin de la carrière (qui n’aurait même jamais dû commencer) de Seagal au cinéma. Pourtant, l’année suivante, notre homme inscrit son nom au générique d’une production étonnante : Ultime décision, et c’est sans doute parce qu’il n’apparaît qu’une vingtaine de minutes à l’écran qu’il s’agit de son meilleur film
Ultime décision est une œuvre distrayante, réalisé par Stuart Baird, un monteur renommé ayant déjà travaillé sur Die Hard 2 (tiens tiens) ou Outland(1981, le film culte de Peter Hyams) et que l’on retrouvera dans l’équipe de Casino Royale, le meilleur Bond de toute la franchise réalisé en 2006 par Martin Campbell.
Baird n’est certes pas un bon cinéaste, mais c’est un technicien expérimenté, et Ultime décision est à cet égard une série B honnêtement bâtie. Le film se distingue cependant du tout venant par une série de caractéristiques méritant le détour. Le scénario lui-même développe le concept de l’opération spéciale dans un lieu clos : un commando US tente de reprendre le contrôle en plein vol d’un long courrier détourné par des terroristes. Ceux-ci réclament la libération de leur chef, détenu par les Etats-Unis, mais projettent en réalité de faire s’écraser l’appareil, dans lequel ils ont placé une bombe chimique.
Ultime décision prise à la fin en dernier recours
Puisqu’on s’est déjà entretué dans un immeuble, dans un aéroport et dans un train, pourquoi, en effet, ne pas faire ça dans un avion de ligne ? Et pour pimenter tout cela, autant le faire en plein vol, ce qui permettra de s’offrir une séance d’abordage à 10.000 mètres d’altitude. Ici, que ce soit voulu ou non par les scénaristes, il est difficile de ne pas penser au détournement du vol AF 8969 par le GIA sur l’aéroport d’Alger, le 24 décembre 1994, et l’assaut lancé à Marignane, deux jours plus tard, par le GIGN. Les plus informés noteront que les hommes du GIA envisageaient de précipiter l’Airbus sur Paris, et ils penseront également au projet voisin d’AQPA déjoué en 2010. L’idée, à défaut d’être le moins du monde crédible, promet quelques moments intéressants, et le film, en particulier, prend le temps de nous expliquer que le président, si l’opération de sauvetage échoue, devra ordonner la destruction en vol du Boeing (belles images de F-14 de la VF-84, en passant), avec des conséquences politiques désastreuses.
Première originalité du film, le personnage de Steven Seagal, monolithique officier supérieur, disparaît rapidement, laissant ses hommes à bord du Boeing. Ceux-ci ne sont cependant pas seuls puisqu’un analyste travaillant pour les SR les accompagne, contraint et forcé. Là encore, la référence est transparente, et on pense naturellement aux débuts au cinéma de Jack Ryan, le personnage mythique de Tom Clancy, vu dès 1988 dans The Hunt for Red October, un film de John McTiernan (re tiens tiens) dans lequel, malgré ses réticences, il doit aborder un SNLE en plongée (re re tiens tiens), et où il finit par abattre un gars très méchant (re re re tiens tiens) dans une environnement pour le moins complexe (la salle des missiles). On pourra aussi relever que le film s’achève par une chanson de Frank Sinatra, alors que les deux premiers Die Hard se concluaient sur le Let it snow ! de Vaugn Monroe. Après les rafales, le crooner.
Mais, ils sont en train de parler de moi !On en a parlé au Président, et il a dit « ça craint »
Avoir fait de Kurt Russell, acteur fétiche de John Carpenter (Elvis, 1979 ; Escape from New York, 1981 ; The Thing, 1982 ; Big Trouble in Little China, 1986 ; Escape from L.A, 1996), spécialisé dans les rôles de durs, un universitaire engagé dans une audacieuse opération de combat en plein ciel fait partie des bonnes idées du film. Il est ainsi difficile de ne pas sourire en contemplant Casey Ryback sermonner Snake Plissken. S’il savait…
Croyez-moi, mon petit gars, ça va être chaud
Production ambitieuse, Executive Decision bénéficie d’une distribution respectable associant seconds rôles confirmés et nouveaux venus. On reconnaît ainsi Halle Berry, Joe Morton (Terminator II), John Leguizamo (L’Impasse), Oliver Platt (Un Flic dans la Mafia), Andreas Katsulas (Le Fugitif), Charles Hallahan, B.D Wong (Jurassic Park), Whip Hubley (Top Gun) et, évidemment, dans le rôle du chef très méchant des méchants, David « Hercule Poirot » Suchet. Les plus attentifs auront par ailleurs remarqué que l’artificier ayant conçu la bombe embarquée est une saloperie de renégat Français au prénom composé, comme de juste : Jean-Paul Demou…
Les petites cellules grisesEncore un mot et je la bute
Œuvre de divertissement sans ambition politique ou artistique, le film frappe, enfin, par les ressorts dramatiques qu’il pose, presque par inadvertance. Les terroristes, au discours religieux mais qu’on a du mal à situer (Hezbollah ? Palestiniens ? Jihadistes ? Les scénaristes n’en savent rien), ont décidé de s’en prendre aux Etats-Unis à la suite d’une opération secrète menée contre eux. Ce sera le point de départ, deux ans plus tard, du monument d’Edward Zwick The Siege, toujours inégalé. Il montre également un attentat-suicide à Londres réalisé par un groupe aux ramifications manifestement internationales. Pour un navet de luxe, ça n’est pas si mal, d’autant que le ton général du film n’est pas à la rigolade façon McClane. Bref, au cœur du mois d’août, c’est mauvais mais ça se regarde.
Tout ça ne serait pas arrivé si on avait soutenu la Syrie, notre rempart contre le terrorisme