Et pour les survivants, ce sera le règne de la peur.

Je voudrais confier ici mon soulagement alors que nous venons de réaliser une percée conceptuelle majeure dans la lutte contre le terrorisme.

Depuis des années, en effet, des milliers de personnes perdaient leur temps en vaines recherches, aussi bien sur des thèmes secondaires que sur des sujets obscurs. Qui, en effet, peut bien s’intéresser à la lutte contre le radicalisme ? Quel peut bien être l’intérêt de longs travaux consacrés aux mécanismes du passage à l’acte ? Qui diable a envie de se pencher sur le réseau des réseaux et l’oumma virtuelle qui caractérisent la mouvance jihadiste ? Et que dire des recherches consacrées aux liens entre irrédentisme et jihad ? Non, croyez-moi, tout ça c’est dépassé.

Fort heureusement, les découvertes qui m’enchantent depuis plusieurs jours vont enfin nous remettre sur le droit chemin et nous éviter d’inutiles investissements. Il ne sera plus question de savoir pourquoi certains s’obstinent à défendre le régime syrien sous prétexte que la révolution a été confisquée par les jihadistes ou comment les mêmes nient l’évidence. Et il ne sera même plus amusant de noter que ceux qui louent la grandeur de Bachar El Assad ont oublié l’affrontement permanent entre Paris et Damas depuis plus de cinquante ans ou qu’ils sont les partisans d’idéologies extrémistes (de gauche comme de droite) qui, au siècle dernier, ont abouti aux sanglants naufrages que l’on sait. Abandonnons donc les réflexions qui pourraient nous faire comprendre pourquoi certains commentateurs – et même des journalistes, ou supposés tels – expliquent par des complots les mauvaises nouvelles qui accablent leurs tristes convictions.

Les interventions se sont en effet multipliées, ces derniers jours, au sujet des drones armés et de leur usage par l’Empire, permettant de mesurer l’ampleur, historique, de la rupture qu’ils incarnent. J’aime autant vous prévenir, les lignes qui vont suivre devraient constituer un choc :

– JAMAIS, jamais jamais, dans toute l’Histoire, des armées n’avaient essayé de tuer leurs adversaires à distance. Comme nous le savons tous, toutes les guerres se menaient jusque là avec des Opinel, voire – mais c’est mal – avec des couteaux suisses. Les Etats-Unis, en frappant leur ennemi à distance, ont donc révolutionné l’art de la guerre. J’en tremble encore.

– JAMAIS, jamais jamais auparavant on avait réussi à faire voler des avions avec des armes, et il serait bon, une fois pour toutes, d’arrêter de nous parler encore et encore du Blitz, des raids sur le Reich ou de la guerre du Vietnam. Their finest hour, qu’il disait, l’autre. N’importe quoi.

– JAMAIS, jamais jamais des opérations illégales n’avaient ainsi été menées par des forces clandestines dans des pays souverains. Par pitié, que l’on cesse enfin de nous rebattre les oreilles avec les équipes Jedburgh, ou pire, celles du Mossad. Tout ça, c’est rien qu’un insigne et du blabla.

– JAMAIS, jamais jamais aucun Etat n’avait tenté de disposer de chefs militaires ennemis à l’aide d’actions ciblées. Alors, la mort de l’amiral Yamamoto, en avril 1943, ça va bien, hein.

Depuis des mois et des mois, la réflexion sur les drones repose ainsi sur les travaux de philosophes en mal d’indignation ou de vagues observateurs de la vie internationale dont l’ignorance en matière d’histoire militaire ou d’actions clandestines se mêle à des présupposés idéologiques qui enlèvent à leurs remarques toute pertinence. Tous, unis dans une réjouissante indignation, s’émeuvent des développements de la guerre menée contre Al Qaïda par l’Empire mais évitent avec soin les sujets qui fâchent – et même ceux qui ne fâchent pas, d’ailleurs.

Pour ces commentateurs acérés, adeptes des recherches sur la version française de Wikipedia, la réponse militaire au terrorisme a commencé en Afghanistan en 2001. Combien d’entre eux se souviennent des frappes aériennes de l’Empire, le 20 août 1998 (Opération Infinite Reach) contre une usine au Soudan et, surtout, contre des sites d’Al Qaïda en Afghanistan ? Les opérateurs de ces raids, à bord de navire de la Navy dans l’Océan Indien, n’étaient guère plus exposés à l’époque que leurs collègues du Nevada ne le sont actuellement, soit dit en passant.

Et se souviennent-ils de l’Opération El Dorado Canyon lancée contre le regretté colonel Kadhafi en avril 1986 ? Ou de l’Opération Wooden Leg, effectuée en Tunisie par l’aviation israélienne en octobre 1985 ? Ou, tiens donc, du raid français réalisé sur Baalbek en 1983 par une poignée de Super Etendard, alors que le Président avait déclaré à l’époque, après l’attentat contre le Drakkar, qu’un « tel crime ne resterait pas impuni » ?

Manifestement, nombre de ceux qui invoquent, la voix tremblante d’indignation, le droit international, cette charmante utopie tenue loin du Tibet, du Caucase, de la Birmanie ou des Grands lacs, ne comprennent rien à la nature du terrorisme, et donc aux réponses qu’il faut parfois lui apporter, sans gaité de coeur mais en ayant conscience de la mission que la défense de l’Etat impose. Avec ses défauts, Steven Spielberg, dans Munich (2005, avec, notamment, Eric Bana, Daniel Craig et Ciaran Hinds) montre comment le Mossad décide d’éliminer systématiquement ceux qui ont assassiné les athlètes israéliens lors de JO d’été de 1972.

Le terrorisme est un choix tactique, comme chacun le sait ou devrait le savoir. Il est pratiqué par des acteurs politiques qui estiment ne pas avoir d’autre option pour se faire entendre et défendre leur cause du fait de leur infériorité (comme le FLN ou le Ku Klux Klan) ou par des Etats qui entendent ainsi (comme la Syrie de la grande époque) envoyer des messages ou tester la détermination de leurs adversaires.

Le recours au terrorisme n’est donc pas anodin, loin de là, et ne saurait être jugé sur le même plan que la criminalité classique. Il s’agit en effet, ni plus ni moins, d’exercer une pression sur un Etat souverain afin d’infléchir la politique qu’il conduit et qui, dans nos démocraties décadentes, est le reflet de la volonté populaire exprimée par des scrutins réguliers. Le terrorisme est donc, plus qu’un défi, une attaque contre la souveraineté nationale, comme je le rappelais récemment après l’affaire de Woolwich. C’est sans doute pour cette raison que c’est dans le pays occidental à la tradition étatique la plus ancienne et la plus forte, la France, que le code pénal a longtemps été le plus impitoyablement répressif – et ne cesse de se renforcer tandis que le choeur antique habituel ne cesse de critiquer, à raison, les excès impériaux dans le domaine.

Dans quel autre domaine couvert par le code pénal des Etats de droit envisagent-ils, parmi toutes leurs options, le traitement clandestin de la menace et l’élimination physique du criminel ? Une équipe de SEALS est-elle envoyée à la poursuite du Dr Lecter ? Neil McCauley est-il abattu par une sniper des forces spéciales ou par un policier lors d’une fusillade tout ce qu’il y a de classique ?

Seul le terrorisme, parmi toutes les infractions prévues par le code pénal, est le crime qui, même dans les pays ayant aboli la peine de mort, peut être traité par des actions légales (enquête/procès) ou des opérations clandestines. Et si c’est le cas, c’est tout simplement parce qu’une attaque armée contre la souveraineté d’un Etat, en raison de sa nature même et de sa violence, doit être considérée comme un acte de guerre. Il ne s’agit évidemment pas d’un acte de guerre au sens traditionnel (même si, dès qu’il est question de s’entretuer avec le voisin, l’imagination est au pouvoir) mais plutôt, comme je ne cesse de l’écrire depuis des années au sujet du jihadisme, d’une forme de guerre non conventionnelle, voire asymétrique. Je laisse aux spécialistes de la chose, et ils se reconnaîtront, le soin de traiter cette question. Je ne suis, pour ma part, qu’un analyste un peu sanguin.

Tant que la menace représentée par les terroristes est gérable selon les moyens habituellement dédiés à la lutte contre la criminalité et la défense de l’ordre public, rien ne change aux yeux du public. Mais quand la menace terroriste met à mal l’Etat ou la cohésion nationale, quand les risques qu’elle fait peser sur la population est intolérable, la réponse clandestine à des fins de neutralisation, à défaut d’être juridiquement défendable, est politiquement parfaitement explicable, et ce quel que soit l’Etat visé. Nous ne sommes plus, là, dans le domaine de la posture morale mais de l’analyse technique.

La riposte violente d’un Etat à l’action d’un groupe terroriste, au même titre que l’attentat initial, répond à une logique à la fois opérationnelle et politique. Opérationnelle, car il s’agit d’éliminer la menace, ou au moins de la réduire. La rhétorique guerrière entendue outre Atlantique évoque souvent la justice, alimentant en Europe les habituels ricanements quant au Far West. Il s’agit plus exactement de la contre-attaque d’un Etat qui se veut l’incarnation du Bien et qui n’entend pas, comme tout un chacun, tolérer des attaques directes contre lui ou les siens.

Mais la logique est aussi politique. Un Etat souverain qui veut conserver à la fois la confiance de sa population et le respect de ses partenaires ne peut rester inactif si les attaques, d’abord anecdotiques, deviennent sérieuses. Cette logique est la même pour la France, le Royaume-Uni, l’Empire, la Russie, la Chine ou le Japon. Passé un certain stade, variable selon les nations et les régimes qui le gouvernent, la riposte violente est inévitable, qu’elle vise à porter des coups réels ou qu’elle se contente d’exprimer une volonté.

A Beyrouth, en 1985, les petits gars du groupe Alpha, que j’ai eu l’occasion de côtoyer à Moscou vingt ans plus tard, ont ainsi réagi à l’enlèvement de diplomates soviétiques d’une façon qui fait encore frissonner d’effroi et d’admiration dans tous les services du monde. Le message de fermeté et la démonstration technique, évidemment indissociables, avaient, à l’époque, été parfaitement reçus. Le choc entre la mélancolie slave et l’exubérance levantine…

L’usage de drones armés relève exactement de la même logique : gestion de la menace, démonstration technique, illustration d’une volonté politique. Et même si ce dernier point fait sourire ceux qui pérorent sans jamais avoir fait l’expérience d’une prise de décision aux conséquences potentiellement mortelles, il est central. Personne n’envoie à la mort des civils, quoi qu’on pense, et surtout pas des enfants.

Mais la mort même de ses civils, horrible, indéfendable – et dont le nombre est grossièrement surévalué par les propagandistes ou les ignorants – est également l’incarnation de cette volonté politique. L’affrontement de volontés dans la lutte contre le terrorisme, qui fait parfois penser à concours de taille de pénis entre brutes avinées, ne se manifeste pas par un concours de poésie ou une partie acharnée main chaude. Il s’agit de tuer, après avoir enterré ses morts, et avant d’enterrer les prochains. Il s’agit de montrer qu’on peut prendre les décisions que l’homme de la rue, une fois sa colère retombée, ne pourrait pas prendre. Il s’agit de défendre son pays, quand bien même serait-il peuplé de sales types et gouverné par des ordures. Tout cela est tristement logique, et ce d’autant plus qu’on cherche toujours la solution de fond au jihad, de l’Espagne à l’Afghanistan.

Les raids de drones armés sont donc une des composantes de la guerre contre le jihadisme. Ils sont un outil, parmi bien d’autres, utilisés par les Etats-Unis, et ils sont sans doute un moindre mal. D’autres appareils, bien plus puissants et inquiétants, volent en Afrique, au Moyen-Orient ou en Asie du Sud.

Le célèbre blog The Aviationist décrivait justement ces jours-ci le MC-12W, un petit avion dont les missions durent près de six heures et qui est chargé de find, fix and finish...

Les Marines, qui ne sont pas les derniers dès qu’il s’agit de tuer son prochain, ont récemment modifié quelques ravitailleurs en vol KC-130 en gunships connus sous le nom délicat de KC-130J Harvest Hawk, d’aimables joujoux aux capacités de destruction bien plus élevées que celles d’un Reaper, et à l’autonomie conséquente.

Autant dire que les drones armés ne sont nullement une rupture, mais une simple évolution technique, nullement isolée, qui vise – et c’est sans doute une première aux yeux de certains – à être plus puissant et plus efficace.

Dans un discours très attendu, admirablement décrypté ici, Barack Obama a essayé de nous faire croire que la doctrine anti terroriste impériale allait changer. Il n’en est rien, et les annonces faites, si elles ne sont pas que cosmétiques, ne sauraient être vues comme des évolutions majeures. Jamais les Etats-Unis ne renonceront, pas plus que la Russie, par exemple (souvenez-vous de la mort de M. Yandarbiyev à Doha, en 2004), à disposer de leurs ennemis par la violence si aucune autre voie ne s’offre à eux. Le transfert de certaines compétences des forces spéciales à la CIA ne change rien à la doctrine anti terroriste américaine, et encore moins au constat partagé par tous au sujet de la menace jihadiste. Le 29 mai, la mort du numéro 2 du TTP dans un tir de missile au Waziristan a clairement indiqué que la logique des frappes n’avait pas changé.

C’est pourtant cette logique qui pourrait, le cas échéant, provoquer des débats, comme je le soulignais ici il y a quelques jours. Se concentrer sur les moyens en évitant soigneusement d’aborder les buts recherchés par les donneurs d’ordre en dit long sur les biais idéologiques et les impasses intellectuelles de la plupart des critiques. Pour ma part, il ne me semble pas que le fait de tuer son prochain, avec un drone ou un burin, soit moral, et la question est, évidemment, là.  Il reste que cela peut être, en revanche, bien utile – et ponctuellement plaisant, pas vrai Oussama ?

Il serait peut-être temps de comprendre que tuer un terroriste hors d’atteinte est d’abord un acte politique, peu importe les circonstances de sa mort.

Killing the enemy always works.

Autant le dire d’entrée, je me moque des drones. Evidemment, en tant que grand admirateur de la puissance aérienne et ancien membre d’un service de renseignement, j’apprécie les prouesses techniques qui permettent à des types assis dans le Nevada ou en Virginie occidentale de dézinguer des jihadistes au Pakistan ou au Yémen, mais il faut dire qu’un rien m’amuse.

Selon moi, le drone armé, fut-il aussi merveilleusement perfectionné qu’un MQ-9 Reaper, n’a pas la beauté racée d’un F-15E lancé à pleine puissance entre deux montagnes afghanes, ou d’un B-1B déboulant à fond de train pour pulvériser un réduit taleb. Le drone armé est cependant, malgré ce manque de panache, une évolution notable de l’art de la guerre aérienne, et il s’est imposé, sans la moindre ambigüité, comme un instrument indispensable de la lutte contre les réseaux jihadistes. Je n’ai pas dit qu’il était parfait, mais il est quand même bien utile.

Dans quelques heures, l’Empereur, un peu comme rabbi Jacob, va parler de sécurité nationale. Il va, nous dit-on, évoquer les drones et Guantanamo, deux sujets douloureux et sensibles. Pour ma part, je voudrais me livrer à quelques remarques acerbes et, disons-le, d’une insupportable et assumée arrogance au sujet des frappes de drones. Il faut dire que j’aime ça.

A lire les torrents de commentaires qui polluent les pages des quotidiens ou des forums, et qui encombrent Facebook, on pourrait avoir l’impression que les drones sont une invention récente. Ben non, pas de chance, on y pense depuis des décennies, et on s’en sert depuis presque aussi longtemps.

Tenez, par exemple, en 1946, la Navy utilisa des Grumman F-6F-5K modifiés comme avions cibles guidés par radio pour l’entraînement de ses pilotes. Et en 1952, des appareils identiques, chargés de bombes, furent lancés contre des ponts en Corée pendant la guerre. Ah la la, mon Dieu, quelle horreur, quelle abomination, quel recul civilisationnel ! On a développé des armes pour tuer des ennemis ! Oui, je sais, c’est épouvantable, je comprends votre émotion, et pour tout dire je la partage. Et je suis, évidemment, consterné par l’absence de débat éthiques, à l’époque, au sujet de l’emploi de ces drones contre des troupes nord-coréennes ou chinoises.

Le général Patton, trop tôt disparu, l’avait dit avec son rude langage d’homme d’action : L’objet de la guerre n’est pas de mourir pour son pays mais de faire en sorte que le salaud d’en face meure pour le sien.

Ça paraît évident, mais, manifestement, il n’est pas inutile d’enfoncer des portes ouvertes. Le port de cuirasse, de bouclier, de casque et l’emploi d’armes de jet s’expliqueraient même ainsi. Je dois dire que j’avais un doute, j’ai ma réponse. Merci, Uncle Tom.

Dans les années 50, les responsables de la Royal Air Force mirent un terme à leurs programmes de chasseurs pilotés car ils étaient persuadés que l’avenir était, déjà, aux avions de combat sans pilote. L’avenir, justement, leur donna tort, mais certaines évolutions récentes montrent que les choses évoluent enfin.

De même, en 1962, l’Air Force impériale se pencha, de son côté, sur un projet de drone de reconnaissance à grande vitesse, baptisé D-21 et qui devait être lancé depuis une version modifiée du A-12 (l’ancêtre du SR-71) connue sous le nom de M-21.

Bref. Il n’est sans doute pas utile de revenir sur les appareils sans pilote, terrestres ou navals, utilisés depuis des décennies pour explorer, remonter des épaves ou faire détonner des colis suspects. Et je ne parle même pas de la conquête spatiale, évidemment.

Déléguer à des machines des tâches trop difficiles ou trop dangereuses est une obsession humaine, intrinsèquement liée aux progrès de notre espèce. Faire la guerre, comme pratiquer la chirurgie ou peindre des bandes blanches sur les autoroutes ne se fait plus sans des machines qui nous remplacent ou nous aident. Oui, là aussi, quel choc pour ceux qui pensaient qu’on peint la coque des paquebots au pinceau ou que chaque personnage Playmobil est assemblé à la main. Un peu comme balayer toutes les demi-dalles jusqu’au cirque Maxime, à Rome – ça fait un paquet de demi-dalles.

Les drones militaires, d’abord d’entraînement, puis de reconnaissance, ne sont donc pas des nouveautés. S’ils ont offert de nouvelles possibilités aux forces armées, ils n’ont en rien révolutionné l’art de la guerre. L’Empire mobilisa des RF-8 au-dessus du Cuba ou du Vietnam quand il enverrait de nos jours des drones. Ceux-ci sont en effet moins coûteux, plus endurants, et leur perte, toujours gênante, n’est rien comparée à la capture d’un pilote. Imaginez une affaire Gary Powers sans Gary Powers. Oui, je suis d’accord, il n’y a plus d’affaire, ou alors toute toute petite.

Mais, forcément, (attention, nouveau choc conceptuel en approche), le but de la guerre est quand même d’exercer une violence insupportable sur l’ennemi. Soit il est accessible à la négociation, et c’est le premier qui se dégonfle qui perd, soit il n’est pas accessible à la raison, et sa mort est donc l’issue naturelle de l’affrontement. Je ne vais non plus vous faire perdre du temps en recensant les combats à mort au cours de notre riante histoire, mais sachez quand même que ça n’a pas commencé avec Al Qaïda. Oui, d’après des sources concordantes, bien que vendues, sans ambiguïté, à la finance mondialisée et à des élites apatrides à la solde du grand capital prédateur, il se serait passé des trucs avant, disons, 2001.

Tuer sans être tué, durer plus longtemps que l’ennemi, lui survivre, être plus puissant que lui, avoir le dernier mot. Tout est là, et les drones de combat ne sont pas plus une rupture que les armures de combat intelligentes.

Les drones de l’Empire, et bientôt des armées russe et chinoise, ont pour but de traquer et frapper un ennemi inaccessible. Cette mission n’est pas nouvelle, et elle était, avant, menée par des appareils spécialisés comme les gunships, canonnières volantes orbitant pendant des heures et vous expédiant délicatement ad patres grâce à leur Gatling de 20mm, leurs canons de 40 ou leur obusier de 105.

Ces appareils, dont la genèse remonte aux années 40, sont utilisés par l’Air Force depuis la guerre du Vietnam. On les a vus en Irak, en Afghanistan, en Amérique centrale, en Somalie, autour des Grands lacs, même, et ça n’a jamais gêné personne. Pourtant, croyez-moi, une bavure avec un Spectre, ça a une autre gueule qu’un tir de drone qui tape la mauvaise maison.

Alors, quel est le problème ? Mystère. Je ne m’explique toujours pas les réflexions au sujet de la deshumanisation de la guerre de la part de citoyens qui n’y connaissent rien, ont peur chez le dentiste et ne lèvent pas un sourcil quand les Birmans s’entretuent. Il y aurait donc une façon acceptable de faire la guerre, quand on regarde dans les yeux l’ennemi que l’on tue, quand on sent son sang sur la lame de son couteau ou qu’on respire l’odeur de sa transpiration ? Tout cela relève du pur fantasme, et de la plus parfaite ignorance fascinée pour la violence.

Quelle différence, en effet, entre un opérateur de drone dans le Nevada et un équipage de B-2, à 8.000 mètres d’altitude, invisible et quasi invulnérable ? Pour tuer son ennemi, il faudrait donc le voir ? Mon bon Monsieur, ça fait longtemps qu’on ne fait plus ça – un peu comme les Sundaes à la fraise chez McDo, soit dit en passant.

Alors bon, pas de drones armés, mais des vrais raids, avec de vrais avions qui ravagent tout, c’est ça ?

En réalité, la vraie question posée par l’emploi de drones armés est, comme depuis des siècles, celle de l’emploi de la violence clandestine dans un pays souverain. J’en profite pour ajouter, car j’aime bien, à l’occasion, rabaisser mes contradicteurs, que les drones, même autonomes, ne sont évidemment pas sans lien avec les hommes. Qui identifient les cibles ? Qui choisit de les frapper ou de les introduire dans les logiciels de combat ? Que font les hommes de l’amiral McRaven toute l’année dans les riantes vallées pakistanaises ? Le relevé des compteurs d’eau ?

Le débat se poursuit sans fin quant à l’utilité de nos armes si onéreuses et sophistiquées contre un ennemi irrégulier qui refuse sa défaite. Il est celui de toutes guerres coloniales et postcoloniales menées par les Occidentaux depuis près de six siècles. Je suis le premier à écrire que les frappes de drones ne règlent rien – mais qu’est-ce qu’on rigole…

Parlons donc, pour finir, de cette violence illégale. Qu’il s’agisse des Américains, des Russes, des Israéliens, des Britanniques, et même de nous, éclaireurs du monde qui donnons discrètement à l’Empire, depuis des années, la liste des fâcheux à virer de cette planète, tout le monde pratique ou rêve de pratiquer ce genre d’opérations. L’assassinat d’un opposant russe à Londres fait, curieusement, moins tousser que l’élimination d’un émir d’Al Qaïda. Chacun ses goûts, m’objecterez-vous.

Le hic, avec cette histoire de frappe illégale, c’est qu’elle n’est jamais évoquée complètement. Ainsi, au Pakistan, où les frappes se concentrent dans les zones tribales, la population du reste du pays se moque assez allègrement des morts chez ces malheureux Taliban. Peut-être faut-il y voir une conséquence du fait que le TTP commet des attentats toutes les semaines et que le régime est impuissant ? Allez savoir. Et au Yémen, vous dit-on que les cibles frappées par l’Empire sont désignées par les autorités yéménites elles-mêmes ? Vous dit-on que des raids conventionnels, conduits par l’aviation saoudienne ou l’aéronavale américaine, ont également lieu ? Et savez-vous que les opposants aux frappes dans ce beau pays se demandent surtout s’il est bien normal de flinguer ainsi, à la surprise, des citoyens impériaux, même passés à l’ennemi ? (ma réponse est oui) je vous épargnerai le cas somalien, une belle zone grise, dont le territoire était contrôlé par les Shebab et des chefs de guerre et qui faisaient l’objet d’une intervention militaire internationale sous couvert des Nations unies.

Comme je vous le disais en commençant, je me moque des drones. Ils sont une évolution de l’art de la guerre, bien moins fondamentale à ce stade que la découverte du bronze, de la poudre ou de la guerre mobile. Il s’agit, encore et toujours, de tuer des ennemis et puisque ça ne marche pas en leur jetant des poèmes de Verlaine, on leur envoie des missiles. Que les grandes puissances, et même les petites, s’équipent, expérimentent (vous avez vu le drone du Hamas ? et ceux du Hezbollah ?), rien de plus normal. Les drones armés n’ont pas de couleur politique ou de parti-pris idéologique, ils servent leurs maîtres, et c’est tout. Que le plupart de leurs opposants soient des ignorants aux exaspérations partisanes est une autre chose.

Pour ma part, tant que l’ennemi meurt et qu’on a épargné les villes voisines, ça va. D’ailleurs, je vais vous confier un secret, moi, je préfère les bons vieux raids qui font du bruit et font tomber la vaisselle. Et s’ils sont illégaux, c’est encore mieux.

« When you hear the air attack warning/You and your family must take cover at once » (« Two tribes (For the victims of ravishment) », Frankie goes to Hollywood)

C’était une morne matinée de novembre, il y a dix ans. Le ciel était bas, il avait plu ou il allait pleuvoir, et les murs de l’ancienne caserne étaient encore plus laids et tristes que d’habitude. Nos bureaux étaient, dans mon souvenir, vides, sans doute en raison des vacances scolaires. Nous étions, comme souvent, occupés par l’Irak, et je crois bien que je rédigeais le point de situation hebdomadaire du déploiement des troupes de l’Empire dans le Golfe. Rien qu’à la lecture de la presse régionale américaine, il n’était pas bien difficile de savoir que les Irakiens allaient bientôt manger chaud. On ne déploie pas pour la seule beauté du geste des milliers de blindés et des centaines d’avions à l’autre bout du monde, mais cette logique semblait échapper à nombre de commentateurs qui péroraient dans les médias.

Notre chef nous a fait monter dans son bureau et nous a tendu une dépêche AFP.

–       Vous avez vu ça ? nous a-t-il demandé, un brin exalté.

Il n’était pas question de répondre non, puisque rien n’était censé nous échapper, mais j’avais de toute façon apprécié la nouvelle avec jubilation, la veille, en berçant ma fille. La pauvre enfant, quand j’y pense.

–       Un drone US a tué un type d’Al Qaïda hier au Yémen. Vous vous rendez compte ? Et nous, on peut le faire ? a-t-il lancé.

Je ne sais plus ce que je lui ai répondu, mais ça n’a pas dû être très positif. La France n’avait pas de drones armés – je ne pensais pas à l’époque que cette phrase serait toujours valable dix ans après, même si j’aurais dû m’en douter – et quant à l’idée de tuer un adversaire dans un pays souverain en l’assumant parfaitement, c’était tout simplement ridicule. A l’époque, l’initiative et la souplesse opérationnelle n’étaient pas les qualités premières que l’on demandait aux responsables du contre-terrorisme, et le simple fait de ne pas provoquer de catastrophe était déjà considéré comme un accomplissement majeur. On a les succès que l’on peut s’offrir, comme je l’ai longuement relaté ici, et c’est sans doute plus le système dans son ensemble que tel ou tel individu qu’il faut blâmer.

Non, donc, nous n’étions pas capables de tuer un jihadiste comme venait de le faire l’Empire. Non seulement nous n’en avions pas la volonté politique, mais nous n’avions ni drone, ni forces spéciales au sol capables d’identifier la cible, voire de la désigner, ni liaisons assez rapides pour, en moins de 30 minutes, décider depuis Paris s’il fallait frapper. Et de toute façon, nous n’avions pas à l’époque de renseignements assez frais et précis pour traquer des terroristes à l’autre bout du monde.

Une poignée de Français étaient morts le 11 septembre à New York, et si nous avions envoyé nos forces spéciales en Afghanistan, nous n’étions pas en guerre. L’idée même faisait d’ailleurs horreur à nos dirigeants, drapés dans un moralisme de jardin d’enfants ou dans une nouvelle déclinaison, toujours hilarante, du gaullisme légaliste. Le SAC, oui, l’argent des tyrans de Côte d’Ivoire ou du Gabon, oui, mais tuer des terroristes, jamais, ô grand jamais.

Comme je l’ai déjà écrit, les constats stratégiques de l’Administration Bush, malgré les outrances de certains de ses membres, n’ont pas été remis en cause par l’équipe Obama. On pourrait parler de Guantanamo, mais là n’est pas la question. S’agissant des drones, je dois confesser un certain scepticisme face aux passionnants débats moraux, qui – et je suis conscient de l’outrecuidance de mon propos – se trompent d’objet. On lit beaucoup, essentiellement dans la presse impériale, de récriminations parfaitement argumentées contestant les frappes ciblées menées par les drones, mais aussi par des chasseurs et même par quelques équipes au sol, contre des responsables jihadistes. Pour les auteurs de ces tribunes, tous portés par une admirable et sincère indignation, la question centrale est celle d’une exécution capitale imposée sans que les cibles aient pu faire valoir leurs droits. De ce point de vue, les frappes de Reaper et autres Predator ne seraient donc que la moderne version de la peine de mort et, donc, l’émanation de la justice. Le GCHQ britannique a d’ailleurs été récemment accusé (ici) de complicité de meurtre par des activistes. Grandeur et servitude.

On comprend, naturellement, l’horreur que peuvent ressentir les juristes, et même les citoyens attachés au respect du droit et à ce qui fonde nos démocraties et nous rend si différents d’un bon paquet de régimes sur notre bonne vieille terre. On comprend leur désapprobation face à une stratégie qui, avec une fascinante régularité, frappe au Pakistan, au Yémen ou en Somalie et prélève un lourd tribut dans les rangs de nos ennemis.

Ennemis, car il s’agit bien de ça. Nous ne sommes pas, en effet, face à un processus judiciaire mais face à un processus militaire. Les individus traités par les blade runners de l’Empire le sont en tant que combattants et non en tant que criminels. Les informations qui circulent au sujet du processus de désignation et de traitement des cibles mentionnent la CIA, la DIA, les forces spéciales, mais jamais le FBI, le Département de la Justice, ou celui du Trésor. Pour l’Empire, il s’agit donc bien d’une guerre, sans ambiguïté, et les propos tenus en public par des responsables de la stature de John Brennan (aka The Lethal Bureaucrat) ou l’amiral William McRaven montrent, plus que jamais, que cette position est assumée par l’Administration Obama. Le terme d’assassinat ciblé est ainsi un double non-sens. Non seulement un assassinat est toujours ciblé mais en plus il ne s’agit pas ici d’assassinat mais d’actes de guerre, très éloignés des mesures de rétorsion des services israéliens après Munich, en septembre 1972, ou des opérations de Moscou en Europe ou au Moyen-Orient depuis une dizaine d’années. La remarquable base de données UMas Drone utilise le terme d’Operational Neutralization Events, que je préfère, et de loin, pour sa froideur. En France, la pudeur n’est plus de mise et certains de nos chefs militaires, comme le général Gomart, chef du COS, disent assez franchement les choses (ici, dans une interview au Figaro) :

« Ce que je constate actuellement, c’est une coopération accrue entre le COS et les forces spéciales étrangères dans des actions visant à combattre les réseaux terroristes dans la profondeur, là où ils sont vulnérables ; je pense notamment aux zones refuges ou aux lignes de communication. » Ça me semble assez clair.

Le choix de pratiquer ces opérations militaires révèle aussi l’impasse dans laquelle les Etats-Unis, et leurs alliés avec eux, se débattent depuis des années. Face à une menace avérée qu’il est impossible de contrer par des moyens judiciaires et qui, par ailleurs, a pris une dimension sans commune mesure avec ce pour quoi les systèmes répressifs ont été conçus (cf., une fois de plus, ici), l’option militaire, si elle est moralement discutable et politiquement dommageable, reste la moins pire. Il ne s’agit, en fait, que la manifestation la plus spectaculaire de la campagne de contre-guérilla que conduit Washington depuis dix ans contre les réseaux jihadistes qui mènent de leur côté, une guérilla mondiale aux caractéristiques inédites, comme je m’use la santé à l’écrire depuis 2005.

D’un strict point de vue opérationnel et tactique, cette campagne de frappes ciblées est un authentique succès, comme le notait récemment Richard Clarke, un professionnel qu’on ne présente plus. Au Yémen comme au Pakistan, les pertes dans les rangs des insurgés jihadistes ont eu de profondes conséquences sur leurs capacités de nuisance. A la fin de l’été 2010, par exemple, les raids contre les réseaux du MIO ou de l’UJI dans les zones tribales ont contribué à faire échouer les projets d’attentats en Europe. Au Yémen, le harcèlement des combattants d’AQPA m’a récemment été décrit par un homme de l’art comme « d’une rare efficacité », le groupe le plus novateur de la nébuleuse jihadiste ayant perdu en quelques mois une très grande partie de ses meilleurs stratèges, artificiers et autres opérationnels.

Evidemment, sur le long terme, cette pluie de bombes et de missiles, ce déferlement technologique ne règlent rien. Au Pakistan, les raids dans les zones tribales visent aussi bien des membres d’Al Qaïda que des combattants du TTP, que le gouvernement pakistanais combat officiellement mais qu’une partie de l’appareil sécuritaire soutient dans le cadre du fascinant jeu de billard à 14 bandes qui se joue dans le pays. Ce faisant, l’Empire élimine des ennemis du Pakistan mais alimente l’opposition au gouvernement d’Islamabad, jusque dans des cercles qui ne partagent en rien les projets des islamistes. Ne rien faire, c’est laisser la menace croître. Agir, c’est, certes, la combattre mais sans garantie de résultat sur le long terme. Le cauchemar que connaît aujourd’hui l’Empire au Pakistan ou au Yémen pourrait bien être le nôtre demain au Mali.

Au Yémen, justement, l’implication américaine n’a pas seulement des conséquences sur les réseaux jihadistes et sur les collaborateurs des forces spéciales. A plusieurs reprises, comme le note très justement Gregory Johnsen, l’Empire a été manipulé par le pouvoir local pour servir ses propres intérêts, et il est même permis de penser que les drones et autres chasseurs-bombardiers engagés au-dessus de ce pays sont devenus, comme le dit Micah Zenko dans cet article de Justin Elliott, une « véritable force aérienne de contre-insurrection au service des alliés de Washington ». On comprend, naturellement, que cette évolution provoque aux Etats-Unis un débat intense, mais du modeste point de vue qui est le mien, la question n’est finalement pas là.

Peu importe, en effet, de savoir si l’usage des drones est propre ou pas. Un raid de Reaper fait moins de victimes civiles qu’une volée de Tomahawks, et leur capacité à survoler pendant des heures une vaste étendue sans y être menacés (je parle ici de contre-guérilla, pas d’attaquer l’Iran) est infiniment précieuse.

On est loin des horreurs vues pendant la guerre du Vietnam. En tant que père de famille, je ne peux me satisfaire de ces enfants tués par des missiles, mais en tant que fonctionnaire chargé de défendre mon pays, je me satisfaisais, hélas, de certaines opérations. Les bavures sont pourtant rarissimes, et les pertes collatérales, pour dramatiques qu’elles soient, sont hélas le lot des actions de guerre. Elles sont même le reflet de notre volonté. Si j’étais désagréable, mais ce n’est pas mon genre, je répondrais même à certains détracteurs que ces opérations ne sont que la conséquence des échecs de certains Etats à juguler eux-mêmes les groupes violents actifs sur leur territoire. Mais je m’abstiendrais, fidèle à l’esprit de Noël qui m’anime, comme vous vous en doutez.

Pour le passionné d’aviation que je suis depuis plusieurs décennies, j’ajoute que ces drones de combats ne sont qu’une évolution, certes notable, de dispositifs et de processus que toutes les armées de l’air puissantes étudient. De même, les raids de rétorsion et d’élimination sont-ils une pratique courante, observée au Liban, en Tunisie, en Libye, en Irak ou en Afghanistan depuis près trente ans. On les voit même au cinéma et dans la sous-littérature d’espionnage, qu’il s’agisse de raids terrestres (Patriot Games, 1992, Philip Noyce) ou de frappes aériennes (Clear and present danger, 1994, Philip Noyce)

L’idée de pouvoir frapper en permanence des cibles partout dans le monde a d’ailleurs conduit à des travaux passionnants, visant à disposer à terme de drones prépositionnés, ou même de missiles capables de frapper rapidement en moins d’une heure n’importe quelle cible, selon le concept de prompt global strike (PGS) décrit dans un rapport du Congrès impérial (téléchargeable ici).

Par leurs capacités, les drones armés sont donc bien une évolution importante, mais ils ne constituent pas – ou ne devraient pas constituer – une telle rupture, tant leur mise en service était attendue et espérée, anticipée, même. On est loin de la révolution provoquée par l’usage de la poudre, par exemple. Il y a plus 40 ans, au Vietnam, on attendait des Skyraider engagés dans les missions de SCAR qu’ils orbitent des heures en attendant que les pilotes abattus soient récupérés par les équipes spécialisées. Et on a beaucoup vanté l’autonomie au-dessus du champ de bataille des A-10, sans parler de celle des gunships. Survoler longtemps, frapper, rôder, a toujours été une ambition majeure.

A mon sens, la véritable rupture intervient ainsi, non pas au-dessus des zones tribales ou de l’Hadramaout, mais bien dans les bureaux de Washington ou de Langley, où il a été décidé de mener cette campagne de frappes mondiale et où on peut, grâce à des outils à la puissance inédite, traquer, identifier, localiser et éliminer des individus avec une précision proprement sidérante. Les drones ne sont pas la rupture, ils sont une des manifestations de cette rupture, au même titre qu’un raid de F-15E en Somalie. Ils nous renvoient également à la nécessité de repenser, profondément et sans tabou, notre politique antiterroriste. La répression légale ne marche plus, la réponse militaire donne des signes de faiblesse, et aucune solution politique ne semble en vue. Excellente année 2013 à tous, donc.