« Les vrais durs ne dansent pas. » (Norman Mailer)

Ça y est, c’est parti.

Je ne retire rien de mes doutes quant à nos capacités à agir, ni ceux quant à la solidité de nos motivations, mais les faits sont là : nous sommes de facto en guerre avec la Libye, et ça, il faut bien le dire, ça fait plaisir. Evidemment, il va y avoir des morts, des drames, des ratés, mais c’est la guerre et comme le disait un des personnages de Tom Clancy dans Tempête rouge : un plan de bataille ne sert plus à rien une fois que les combats ont commencé.

Depuis 1969, le colonel K déstabilise l’Afrique, une partie du Moyen-Orient et jusqu’aux Philippines avec ses tocades, ses élucubrations idéologiques d’un Nasser du pauvre. Nous avons essayé de le renverser plusieurs fois, en vain. Nous avons essayé de l’amadouer, sans plus de succès. Nous l’avons militairement vaincu au Tchad, mais ça ne l’a pas empêché de commettre des attentats contre l’Empire – pour le vol de l’UTA, j’aurais tendance à regarder du côté de Téhéran, mais c’est une autre histoire.

Il a survécu à la superbe opération El Dorado Canyon en 1986, son aviation a été corrigée à deux reprises par la Navy (1981 et 1989), mais il n’a jamais renoncé. Tout en déclarant qu’il mettait fin à son programme militaire non conventionnel, il a pris en otages des infirmières et un médecin, puis des hommes d’affaires suisses.

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Nous l’avons invité, il nous a ridiculisés ? La belle affaire ! Les moralisateurs nous fatiguent avec leurs leçons de civisme, eux qui ont défendu l’URSS, Cuba ou les Khmers rouges. Et je ne parle pas des volontaires de la LVF, de la glorieuse guerre de Maurice Thorez à Moscou ou des admirateurs du colonel Pinochet. Ou même de ce capitaine de cavalerie qui avait refusé de partir en 1990 contre l’Irak.

Ne boudons pas notre plaisir, comme me le disait à l’instant un ami. Quelles que soient les raisons, bonnes ou mauvaises, nous sommes en guerre avec le régime du colonel Kadhafi et c’est une bonne chose. Il y a d’autres dictateurs, ailleurs ? J’en conviens, mais faut-il que nous ne fassions rien parce que nous ne pouvons tout faire ?

En avant, donc. Tous me vœux de succès accompagnent nos pilotes (rapportez-nous des victoires, bon Dieu !) et ceux qui, du sol, vont les guider. Et je joins à mes vœux des pensées plus personnelles à quelques uns de nos soldats, qui se reconnaîtront.

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Quant à Tracassin… C’est en temps de guerre qu’on mesure la grandeur et la hauteur de vue d’un leader. Nous allons donc mesurer.

« Join me in war/Many will live/Many will mourn. » (« Money over bullshit », Nas)

Les Français ne mesurent pas la chance qu’ils ont de vivre dans l’Hexagone, et je ne parle pas du climat, de la littérature, de la mode, des vins ou des fromages.

Où, en effet, pourrait-on trouver des responsables politiques plus novateurs, plus ambitieux, plus courageux ? Georges Clemenceau peut toujours s’aligner, Charles De Gaulle se rappeler à notre bon souvenir, Philippe Auguste ou Louis XI présenter leur bilan, toutes ces figures de notre histoire sont dépassées par la frénésie novatrice de nos leaders – ou supposés tels. Prenez par exemple Dominique de Villepin, qui affirme qu’une fois élu il abaissera à 50% la part du nucléaire dans notre production électrique. L’idée d’utiliser le vent qu’il brasse pour alimenter des éoliennes ne manque pas d’intérêt.

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Ou Minime Grémetz, le communiste bien connu, stalinien bon teint un peu bas de plafond. Ou Nicolas Tracassin, le spécialiste de ce mal français qu’est le micro management. Sans consulter quiconque – à l’exception de BHL, le Spinoza de Promotion de Ligue, le voilà qui annonce que la France va intervenir en Libye pour soutenir les insurgés de Benghazi. L’intention est louable, et nous voudrions tous croire qu’elle obéit à des considérations humanitaires ou stratégiques. Hélas, il semble bien que ce nouveau coup de menton présidentiel ait surtout été inspiré par le besoin de faire oublier la lamentable affaire MAM. La France compromise avec des tyrans arabes ? Voilà la preuve, forcément éclatante, du contraire. Tous à Tripoli.

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On pourra toujours s’étonner de l’influence démesurée d’un BHL, faux intellectuel et vrai poseur. On pourra déplorer que M. Juppé, un des rares esprits éveillés de l’UMP, ait été marginalisé par le Président. Mais il faut admirer, saluer, célébrer la nouvelle innovation stratégique française.

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Après « je déclare une guerre et je la perds », après « je déclare la guerre et on la gagne pour moi », après « je déclare la guerre, je la perds mais je dis que je l’ai gagnée », voici « je déclare la guerre mais je ne peux pas me projeter sur le champ de bataille ». Noble, courageuse, la volonté affirmée de Paris de rosser le colonel Kadhafi et sa bande de sales gosses s’est heurtée à plusieurs cruelles réalités. Le temps où nos Jaguar et nos Mirage F-1 faisaient régner l’ordre en Afrique, celui des raids sur Ouadi Doum, des charges de jeeps contre les blindés libyens, est bien révolu.

Désormais, nous éprouvons les plus grandes peines à mater quelques centaines de jihadistes algériens guère plus armés qu’une bande de scouts flamands, notre porte-avions est plus souvent en cale sèche qu’une Triumph chez le garagiste, nos Rafale sont bien loin du compte et surtout, nous sommes seuls. Les Britanniques, sans doute par réflexe, ne sont pas contre nous apporter de l’aide, mais ils se demandent si nous connaissons si bien nos nouveaux amis de Benghazi. Et l’Empire nous rappelle que l’heure n’est plus – et on le regrette, évidemment – aux interventions unilatérales, en particulier sans solution de rechange.

Nous voilà, selon une habitude désormais séculaire, comme des imbéciles, annonçant l’ouverture d’une ambassade auprès des rebelles libyens – tant qu’ils vivent – et suppliant à genoux nos alliés de venir avec nous, juste quelques jours.

Il y a un siècle, une éternité, la France éclairait le monde. Elle le fait rire désormais. La furia francese est devenue une pathétique rodomontade, notre G8 s’est dégonflé, l’Union européenne, lamentable échec politique, regarde ailleurs et il ne nous reste plus qu’à quémander à New York des alliés de circonstance pour sauver notre nouvelle aventure. Les Etats arabes ne sont pas contre l’éviction du bondissant du colonel K, mais ils n’iront pas seuls – on les comprend. En Egypte, les Frères musulmans ont rejeté par avance toute intervention étrangère. Le nouveau pouvoir au Caire s’inquiète de la capacité de survie du régime libyen et voit d’un œil morne revenir les dizaines de milliers d’expatriés qui il y a peu travaillaient encore chez la voisine, mais il n’entend pas s’impliquer militairement.

Avec un peu de chance, et ça rappellera à quelques uns d’entre nous la criminelle lâcheté de l’Europe et des Nations unies dans les Balkans, il y a presque vingt ans, nous disposerons ce soir d’un mandat pour une no fly zone au-dessus de la Libye quand le drapeau vert flottera de nouveau sur Benghazi. Et après ? Interdire le ciel aux chasseurs libyens ne devrait pas empêcher le colonel K de massacrer les rebelles. Pour peser sur la situation, il faudrait un mandat offensif, le droit de frapper les colonnes de l’armée de Tripoli. Qui va nous accorder ce droit ? Et même, pour quel résultat ? La création d’une enclave rebelle à l’est du pays ? On sait avec quelle énergie les Occidentaux défendent les enclaves… Faire la guerre sans tuer n’est toujours pas à l’ordre du jour. Une enclave ? Alors, un nouvel Etat ? Et que fait-on du régime libyen ? Pouvons-nous pousser jusqu’à Tripoli ? Voulons-nous livrer des armes et affecter des conseillers aux rebelles ?

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Soyons clair, il est très certainement trop tard pour renverser le régime du colonel K. Il fallait agir tout de suite, avec détermination – mais avec quels moyens ? mystère – en articulant manœuvres militaires et actions diplomatiques, et non pas partir comme une bande de Gaulois ivres et dévêtus contre une armée qui défend un système. L’impréparation de la politique française est une fois de plus ahurissante.

Et au fait, a-t-on pensé aux conséquences ? Le Département d’Etat a déclaré aujourd’hui que la crise actuelle pouvait conduire à un retour de la Libye sur la scène du terrorisme international. Qui se souvient que certains Touaregs comptent bien des amis à Tripoli ? Et qui a pensé au fait que le colonel K, même avec un cerveau embrumé par la drogue et l’alcool, penserait évidemment aux clients de ses amis Touaregs, les jihadistes d’AQMI ? Vous avez envie d’un vrai foutoir pour occuper votre printemps ? Demandez à la France.

La capacité de nuisance libyenne est immense au Sahel (Mali, Tchad, Niger, mais aussi plus bas, en RCA ou en Côte d’Ivoire), et le régime algérien, toujours en proie à ses idées fixes, ne s’opposera sans doute que mollement aux menées de Tripoli contre nous. D’ailleurs, Alger s’est clairement opposée, cette semaine, à notre politique à l’égard de la Libye.

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Et au fait, prenons de la hauteur. La répression sans merci menée contre les rebelles libyens dans l’indifférence et l’impuissance générales a sans doute inspiré nos alliés du Golfe. Les forces armées saoudiennes et émiriennes, à la manœuvre à Manama, ont en tête notre incapacité à soutenir concrètement nos valeurs. La démocratie ? Allez-y, les amis, partez devant, on vous rejoint – ou pas. L’échec de la révolution libyenne va donner un coup de fouet aux régimes arabes les plus menacés, et le sang va encore couler parmi la jeunesse. Et quand ces jeunes gens réaliseront à quel point nous les avons trahis, sacrifiés, ils sauront nous remercier.

Pour l’heure, il ne nous reste que l’action individuelle, noble et vaine, grâce à Avaaz.

Et nous pouvons toujours nous consoler en écoutant les fumeuses révélations libyennes sur notre cher leader. Nous aussi, nous pourrions répondre :

– Monsieur Saif Al Islam, une question ! Confirmez-vous avoir eu une liaison avec le regretté responsable politique autrichien Jorg Haïder (quel bel homme) ?

Si vous avez raté le début

Ça va peut-être vous choquer, mais je vais l’écrire quand même. Il me semble, décidément que les responsables d’Al Qaïda sont bien plus malins que la plupart de nos concitoyens – et je ne parle même pas de nos gouvernants. Ils ont manifestement une vision, des objectifs, une stratégie. Ils innovent, ils prennent l’initiative, ils s’adaptent, ils prennent leur temps et ils parlent au meilleur moment. On ne peut pas en dire autant de tout le monde.

Ce matin, par exemple. Voilà que le mort-vivant le plus célèbre du moment, Oussama Ben Laden, envoie à Al Jazeera un enregistrement dans lequel il lie, pour la première fois, le sort de nos otages au Niger à celui de nos deux otages en Afghanistan, tout en nous promettant, comme d’habitude, le pire. Pas grave, nous sommes habitués.

Non, le plus intéressant, c’est ce passage sur notre Président, accusé de « suivisme à l’égard des Etats-Unis ». « La France paiera le prix fort pour sa présence en Afghanistan et ailleurs [comprendre au Sahel] », nous dit ce brave homme, qui explique posément que « le refus du Président Sarkozy de retirer ses troupes n’est rien d’autre qu’un feu vert donné pour la mort de vos otages ».

Voilà c’est dit, si on les tue, ce ne sera pas de notre faute, ce sera à cause de votre Président.

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Il y a cinquante ans, que n’aurait-on pas lu dans la presse ! On y aurait sans doute parlé de chantage, d’ignobles pressions, de grossières manipulations. Seulement voilà, nous avons élu il y a presque quatre ans un Président que nous détestons aujourd’hui – il faut dire qu’il ne fait pas grand chose pour mériter notre sympathie, voire notre indulgence. Et cette détestation, à la hauteur de la déception, conduit bon nombre de nos concitoyens à mélanger les causes et les conséquences, et même à négliger la chronologie.

Depuis quand la France est-elle donc engagée dans cette épreuve de force de moins en moins secrète avec l’islam radical, dont le jihadisme n’est qu’une forme ?

La première affaire du voile islamique, pour reprendre les termes de la presse, date de juin 1989, mais il y en aura d’autres en septembre. Le Président d’alors est François Mitterrand, son Premier ministre est Michel Rocard, et son Ministre de l’Education Lionel Jospin. Pour les plus curieux d’entre vous, je ne peux que suggérer quelques recherches sur Internet afin d’y retrouver les déclarations des uns et des autres…

Le véritable de bras de fer commence en 1991 avec l’entrée de la crise algérienne dans sa phase la plus critique. La France, à la diplomatie décidément hésitante, n’ose pas soutenir le coup d’Etat des militaires mais ne se range pas plus du côté du Front Islamique du Salut (FIS), qui vient de se voir voler sa victoire électorale. En réalité, Paris va franchement soutenir le régime militaire algérien et ses services – surtout la DST, en réalité – vont coopérer pleinement avec la junte. Les islamistes algériens ne vont pas s’y tromper, et la France deviendra très vite la cible de prédilections du Groupe Islamique Armé (merci de noter qu’on ne dit pas « les GIA » mais LE GIA, il suffit de lire le nom du groupe en arabe pour le savoir)

Evidemment, entre les arrestations en France et la présence de quelques policiers français aux côtés des Ninjas, les choses vont rapidement se gâter. C’est sous le gouvernement Balladur, avec Charles Pasqua à la manœuvre Place Beauvau, sous la présidence Mitterrand, que seront ainsi lancées des vagues d’arrestations contre les réseaux de l’ex-FIS et du GIA – dont la fameuse opération Chrysanthème. Il faut dire que le GIA tue en Algérie des étrangers, dont un nombre conséquent de Français. Forcément, ça agace.

Et en 1994, c’est sous la pression de Paris qu’Alger laisse finalement s’envoler vers l’aéroport de Marignane l’Airbus du vol 8969 d’Air France que le GIA a détourné. L’affaire s’achèvera dans le sang, le GIGN donnant l’assaut et tuant les quatre terroristes après l’assassinat, alors que l’avion était à Alger, d’un policier algérien, d’un diplomate vietnamien et d’un employé de l’ambassade de France. Pour les admirateurs, comme moi, de l’action du GIGN, je signale la sortie prochaine d’un film sur cette affaire – et j’adresse mes amitiés à quelques professionnels qui ont été de la partie, à Marignane comme à Paris.

Evidemment, il se trouva de belles âmes pour condamner la violence de l’intervention – les mêmes trouvent en général de belles excuses à pas mal de tyrans.

Et ensuite, il y eut la campagne d’attentats du GIA en France, de juillet à octobre 1995. Le 29 septembre de cette année, Khaled Kelkal était abattu dans la région lyonnaise par des gendarmes. On se souviendra de l’émotion de Guy Bedos après la mort de cet « adolescent déboussolé », pour reprendre une expression lue sur le blog d’un spécialiste autoproclamé du terrorisme… J’ai pour ma part rapidement eu la conviction que la mort de Kelkal avait été un signal clair envoyé au GIA et plus largement aux islamistes radicaux de tout poil (de barbe). Personne n’accusa le Président Chirac d’être inféodé à l’Empire.

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Et la liste est longue, des actions déterminées de la France contre les jihadistes et les supposés résistants. Il ne faut pas non plus oublier que Lionel Jospin a été évacué sous les pierres de l’université Bir Zeit, en 2000, après avoir déclaré, contre l’avis d’Hubert Védrine, que le Hezbollah était un groupe terroriste (ce qui est vrai mais un peu court). Et qui a envoyé des troupes en Afghanistan ? Les mêmes.

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La vraie question, celle que nous devrions en fait nous poser, est à mon avis la suivante : Nicolas Sarkozy, avec tous ses défauts, sa fascination puérile pour l’Empire, son hyperactivité, ses formules vulgaires, n’a-t-il pas, en fait, mis fin à une exception française au sein du monde occidental qui, in fine, ne rapportait rien ? Être l’ami du monde arabe est une excellente chose, mais à quoi nous a donc servi cette politique incarnée jusqu’au dogmatisme par les diplomates d’ANMO et certains homme politiques aveuglés par leur anti-américanisme sans substance ? A-t-on facilité la paix en Palestine ? Avons-nous aidé les peuples du Maghreb ? Avons-nous vendu plus de Rafale ? Avons-nous fait aimer le monde arabe par les Français ? Le bilan, en réalité, est calamiteux, pour la France comme pour le monde arabe auquel nous n’avons jamais fourni que des discours ronflants de réconfort mais dépourvus de tout ce qui compte (des hommes, des idées, de l’argent, des projets).

Les attentats du 11 septembre 2001 ont quelque peu déplacé les lignes et embrouillé les mémoires. Tout au long des années 90s, la France a été le seul pays occidental en première ligne contre le jihadisme. Les Allemands refusaient de traiter les affaires de terrorisme en tant que telles et les considéraient comme relevant du grand banditisme – dans le meilleur des cas. En juin 1999, leur aveuglement les a même conduits à laisser filer l’émir du Groupe Combattant Tunisien, un aimable jihadiste qui tentait de commettre un attentat en France. Chapeau, le parquet de Francfort.

Les Britanniques, pour leur part,  avaient mis en place un audacieux modus vivendi avec les islamistes radicaux du Londonistan qui a tenu jusqu’en 2000, tandis que l’Empire considérait 1/ que nous nous débattions avec un conflit postcolonial 2/ que la vraie menace provenait d’Iran et 3/ que leurs propres dingues (milices, KKK, etc.) étaient plus dangereux que nos barbus – ce qui fut vrai jusqu’au milieu des années 90s.

Avec le recul, il me semble ainsi que s’il y a eu alignement, c’est surtout de la part de Washington sur nos positions. Mais, de même que les maisons de haute couture font la mode, l’Empire donne le ton. Les néoconservateurs sont allés trop vite, sans doute trop loin, mais leur constat n’a jamais été discuté et leur propagande, relayée par des médias et des intellectuels facilement recrutés, a fait le reste. Ce constat, qui énumérait exactement ce que les peuples arabes reprochent à leurs dirigeants depuis plusieurs semaines, a été nié jusqu’à la folie par notre classe politique, aveuglée par le souci de se montrer fidèle au dogme gaulliste. Il serait pourtant tant de refermer cette glorieuse parenthèse.

Partir à Londres et incarner la résistance et l’espoir, voilà qui a révélé le grand homme, le sauveur. Postuler que l’Empire nous menaçait autant que la Russie éternelle, c’était un mélange fascinant d’aveuglement, de mégalomanie, de messianisme, voire de déconnection d’avec la réalité. On lit à longueur de blogs les réflexions de stratèges plus ou moins inspirés, héritiers d’un système qui les a nourris et qui leur a fait croire que nous étions encore la France de Louis XIV ou de Napoléon 1er. En réalité, et sans tomber dans les excès de certains, force est de constater que nous ne sommes plus qu’une puissance moyenne – et que ce recul ne date pas d’hier. Les moins obtus pourront même reprendre les données démographiques et observer les ravages qu’ont entrainés la victoire de 1918 et la rouste de 1940.

Lucides sur nos forces et nos faiblesses, nous pourrions reprendre notre place en Occident et probablement nous placer aux côtés du Royaume-Uni comme un allié indéfectible, mais exigeant, de l’Empire. Plus que les vociférations de quelques nostalgiques aux idées plus ou moins claires et les rodomontades de souverainistes retors ou parfaitement idiots – ou les deux, nos remarques seraient d’autant mieux entendues qu’elles seraient formulées par un pays partageant les mêmes préoccupations et les mêmes analyses. Je reste ainsi persuadé qu’en 2002/2003, notre accord à une intervention en Irak aurait peut-être permis d’éviter l’immense gâchis qui a suivi car notre voix aurait porté. Et quand Villepin, adorateur de l’Empereur – un grand homme qui a quand même saigné la France et dévasté l’Europe – nous donne des leçons de morale, on ne peut que ricaner, lui qui a fait la tournée des dictateurs africains au printemps 2003 pour acheter quelques voix aux Nations unies et qui a été aux premières loges des pratiques politiques de Jacques Chirac, ce qui ne fait pas de lui un homme dont les leçons sont crédibles ou légitimes. Et puis, je n’ai jamais aimé le style pompier.

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En réalité, le talent du pouvoir actuel à se déconsidérer conduit nos concitoyens à jeter le bébé avec l’eau du bain et à perdre de vue l’essentiel. Si demain le Président devait dire qu’il fait jour après chaque nuit, je ne le traiterais pas de menteur parce que c’est lui. S’il dit qu’il y a une guerre en cours, il ne fait que reprendre ce que nous avons écrit à nos dirigeants depuis 20 ans, et le fait que ce soit désormais dit et pensé par le Président ne change rien. S’il affirme qu’il fallait intervenir au plus vite au Niger pour intercepter nos otages avant qu’ils ne disparaissent, il ne prend pas de décision plus brutale que celle prise par Edouard Balladur et François Mitterrand en 1994 devant l’Airbus d’Air France. Et au-delà du jeu démocratique qui doit autoriser les critiques et les questions, il faut également observer un minimum de décence et ne pas hurler avec les loups quand le chef de l’Etat, et peu importe son nom, poursuit une action qui a été engagée par ses prédécesseurs il y a vingt ans.

C’est à cela qu’on reconnaît une nation, qui après tout n’a que les dirigeants qu’elle mérite…

« Tout ça va mal finir. » (Louis XVI)

Les jihadistes ont le sens de la fête et du partage. Après s’en être pris aux chrétiens d’Irak le 31 octobre dernier en attaquant la cathédrale de Bagdad (51 morts, plus de 60 blessés), nos turbulents barbus viennent de réaliser un nouveau carnage à Alexandrie. Un attentat-suicide, commis contre une église de la ville, le 1er janvier, a causé la mort de 23 coptes et en blessé près de 80.

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Cette nouvelle horreur a suscité quelques commentaires que je vais tenter de contredire.

1/ Non, cet attentat n’est pas un échec opérationnel.

Loin, en effet d’atteindre les bilans ahurissants auxquels les jihadistes nous ont habitués en Irak ou au Pakistan, l’attaque d’Alexandrie constitue l’attentat le plus meurtrier jamais commis dans une grande ville égyptienne. Evidemment, les plus rigoureux d’entre vous gardent en mémoire les attentats de Louxor (17 novembre 1997 : 62 morts), du Taba et Ras Chetan (7 octobre 2004 : 32 morts) et surtout de Charm El Cheikh (23 juillet 2005 : 88 morts), et ils ont bien raison, mais ils notent également que ces opérations, réalisées par la Gama’a Islamiya ou par Al Qaïda, ont touché des sites touristiques, par essence vulnérables.

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Quand on connaît la protection pointilleuse dont bénéficient, parfois à leur corps défendant, les coptes d’Egypte de la part du régime, on ne peut que souligner le macabre succès des planificateurs de l’attentat du 1er janvier dernier. Par ailleurs, juger de la qualité de cet attentat en rappelant qu’Al Qaïda utilise systématiquement une double charge est une ineptie. Les jihadistes font ce que leur permet l’environnement de l’objectif, et la méthode libanaise est loin d’être utilisée à chaque fois. Il suffit pour s’en convaincre d’observer ce qui se pratique au Pakistan ou au Maghreb.

2/ Non (mille fois non !), cet attentat n’est pas une aubaine pour le régime

Véritable maladie, la conspirationnite touche souvent les esprits faibles, prompts à avancer des explications simplistes à des événements complexes. Cette médiocrité, qui révèle le plus souvent une parfaite ignorance des ressorts historiques et une incompréhension manifeste des phénomènes observés, conduit à la diffusion de commentaires parfaitement idiots.

Comment, en effet, peut-on affirmer que le pouvoir égyptien va tirer profit du carnage du 1er janvier ? Listons ensemble les raisons.

Aucun Etat souverain, qui plus est soumis depuis 30 ans à l’activisme de radicaux religieux, ne peut tirer profit d’un tel échec de ses services de sécurité et d’un tel désaveu de ses annonces régulières (« il n’y a pas de menace », pour reprendre la forte pensée d’un colonel corse que j’ai beaucoup fréquenté). Loin de pouvoir profiter de cet attentat, Le Caire se trouve désormais soumis à une très forte pression de la part de ses partenaires occidentaux, et en particulier de l’Empire, un allié exigeant qui se sent, pour plusieurs raisons – dont au moins une est évidente – responsable du sort des chrétiens d’Orient.

Outre la révélation brutale des vulnérabilités égyptiennes, les terroristes ont réussi à démentir, et de quelle façon ! le dogme du régime qui veut que 1/ le pays n’abrite pas de terroristes 2/ qu’il est à l’abri du jihadisme qui frappe partout dans la région et surtout 3/ qu’il n’y a pas de lien entre le terrorisme et la religion.

Le grand trouble dans la Force que les autorités ont ressenti samedi soir a été dévoilé par les rapides déclarations du Raïs. Celui-ci n’a, comme d’habitude, pas hésité à évoquer une responsabilité étrangère, mais sans exclure l’implication d’un citoyen égyptien (nous allons y revenir). Les habitués de l’appareil sécuritaire égyptien, dont j’ai été dans une vie précédente, ne manqueront pas de souligner l’inflexion du discours officiel.

Avant, les terroristes de la Gama’a, du Jihad Islamique ou d’Al Qaïda étaient systématiquement qualifiés de « fous » et d’« extrémistes ». Extrémistes de quoi ? Mystère, car les autorités politiques et religieuses égyptiennes niaient farouchement les origines et/ou motivations religieuses des actes de terreur. Les conduire à reconnaître qu’il s’agissait peut-être, à la réflexion, de musulmans déviants mettant en pratique une interprétation erronée de l’islam relevait de l’exploit. Au pays de l’orthodoxie sunnite, incarnée par l’université Al Azhar, envisager qu’une lecture radicale de l’islam puisse conduire à de telles horreurs était impensable. Ce dogme était même repris par l’homme de la rue, prompt, lui aussi, à voir des complots – et non des nains – partout. En 2005, après les attentats dans le Sinaï, un brave homme interrogé par un journaliste avait affirmé avec l’aplomb des esprits faibles ou endormis que ces attaques ne pouvaient être que l’œuvre d’Israël, puisque « jamais un musulman ne ferait ça. » La belle excuse.

Désormais, l’Egypte, qui pensait comme l’Algérie avoir éradiqué la menace jihadiste sur son sol sans avoir réglé un seul de ses problèmes politiques, économiques, sociaux (Heureux les pauvres d’esprit car le Royaume des Cieux est à eux, Mathieu, 5.3) doit admettre que les attentats commis sur son sol, et il y en a eu plusieurs au Caire depuis quelques années, ne sont pas le fait de malades mentaux mais de terroristes censés. Car l’attaque d’Alexandrie n’est pas le fruit du hasard.

3/ Les coptes ont été frappés en raison de leur vulnérabilité, les objectifs occidentaux en Egypte sont trop bien défendus.

Une fois de plus, on touche au sublime. Comme je l’écrivais plus haut, l’attentat d’Alexandrie appuie là où ça fait mal. La communauté copte subit depuis des décennies des attaques de la part de jihadistes mais aussi de citoyens comme les autres,  sensibles aux rumeurs les plus idiotes. Ainsi, les membres de l’Etat islamique d’Irak, plus connu sous le nom d’Al Qaïda en Irak, avaient réclamé, après la prise d’otages dans la cathédrale de Bagdad d’octobre dernier, la « libération de deux femmes converties à l’islam et retenues par des coptes » (il faudra penser à relire La rumeur d’Orléans, à l’occasion). Dans les années 90, les incidents étaient réguliers en Haute-Egypte et la tension n’a jamais vraiment disparu.

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Comptable de la sécurité de TOUS ses citoyens, le régime égyptien n’a jamais compté ses efforts pour protéger les coptes, et ceux qui connaissent Le Caire pourront en témoigner. L’attaque d’Alexandrie a donc délibérément choisi de fragiliser le pouvoir en exacerbant les tensions entre les communautés. Rien de plus facile que de frapper au Caire, à Alexandrie ou sur les rivages de la Mer Rouge des sites touristiques, très fréquentés par les Occidentaux au moment de Noël. Le quartier copte du Vieux Caire, qui abrite la synagogue Ben Ezra et l’Eglise suspendue, deux lieux porteurs d’une histoire millénaire, est plus protégé que bien des ministères européens, et il se trouve à quelques pas de la mosquée Ibn Touloun, le plus ancien bâtiment islamique d’Egypte. Autant vous dire que la zone est assez fortement protégée et qu’à moins de disposer des effectifs des réseaux saoudiens ou yéménites (et de leurs moyens), les terroristes ne pouvaient que choisir Alexandrie.

Alors, qu’en conclure ? Les premiers éléments transmis par les autorités démentent la piste de la voiture piégée et accréditent la présence d’un kamikaze. Le Ministre de l’Intérieur a d’ailleurs, il y a quelques heures, révélé que ce-dernier pourrait bien être d’origine pakistanaise. Dans ce cas, cet attentat serait la première opération menée par des jihadistes étrangers en Egypte, et le coup serait encore plus rude pour le pouvoir et ses services.  S’il devait être démontré que cette opération a été menée par les réseaux d’Al Qaïda en Irak, à la suite des appels lancés lors de l’attaque de la cathédrale de Bagdad, nous aurions la démonstration que le mouvement jihadiste irakien, qui a subi d’importantes pertes depuis 2006, a repris des forces et qu’il se montre à nouveau capable d’exporter sa violence (Istanbul les 15 et 10 novembre 2003 : 58 morts ; Amman le 9 décembre 2005 : 57 morts).

Il faut enfin se souvenir que l’ossature d’Al Qaïda est égyptienne et que les trois adjoints successifs d’Oussama Ben Laden étaient issus de la Gama’a ou du Jihad. La prise de contrôle par Ayman Al Zawahiry de l’organisation, après la disparition d’OBL, a naturellement pesé sur sa stratégie – comme je l’écrivais ici il y a près d’un an, ou même en 2009.  Après AQPA qui innove dans ses modes opératoires comme dans le choix de ses objectifs, après le TTP qui recrute aux Etats-Unis, après les Shebab qui frappent en Ouganda, voilà peut-être l’irruption d’AQI dans cette nouvelle dimension du jihad mondial. Intellectuellement, c’est fascinant. Opérationnellement, c’est un cauchemar.

Un mot, pour finir, de la polémique, si révélatrice, entre le Pape Benoît XVI et le grand imam d’Al Azhar, Ahmed Al Tayyeb. Appelant à la défense des chrétiens, le pape, qui s’exprimait avant l’attentat d’Alexandrie, a été violemment accusé d’ingérence dans les affaires intérieures égyptiennes par Ahmed Al Tayyeb. Plus curieux encore, la plus haute autorité intellectuelle de l’islam sunnite a répondu « Je ne suis pas d’accord avec le point de vue du pape, et je demande pourquoi il n’a pas appelé à la protection des musulmans quand ils se faisaient tuer en Irak ? ». Cette remarque est particulièrement intéressante, et prend un relief particulier alors que la tension monte en Europe sur l’échec, réel ou ressenti, de l’intégration des populations musulmanes dans la plupart des pays de l’UE (cf. le récent sondage sur la France et l’Allemagne, disponible ici).

Jusqu’à preuve du contraire, la communauté majoritaire dans un pays doit assurer la protection des communautés minoritaires, tandis que celles-ci doivent accepter les règles de vie de la majorité. Ce principe de tolérance réciproque étant établi, il convient ensuite, au cas par cas, de trouver des aménagements, mais sans jamais ni opprimer la minorité ni déshabiller la majorité. Si des excès sont commis, on en arrive rapidement à expulser les Roms (je dis ça, je dis rien) tandis que des institutions comme l’Union européenne en viennent à imprimer des agendas dans lesquels figurent toutes les fêtes religieuses possibles, à l’exception des fêtes chrétiennes. On pourrait également évoquer la dictature des plats hallal proposés à l’exception de tous les autres ou les demandes d’horaires aménagés pour que les femmes puissent aller à la piscine sans croiser d’hommes.

Réclamés par une minorité, ces compromis avec les us et coutumes du pays d’accueil sont douloureusement ressentis par des populations européennes déboussolées et de plus en plus persuadées – peut-être à raison – que l’Occident post-moderne a presque honte de son histoire et de son identité. Et ces petites faiblesses, ces renoncements, ces accommodements sont récupérés par l’extrême-droite, comme le soulignait récemment Caroline Fourest sur France-Culture, alors que nos dirigeants devraient être capables de présenter une amicale mais solide fermeté aux demandes d’exceptions. La situation devient franchement insupportable quand ceux qui réclament en Occident des passe-droits dénoncent avec force le supposé prosélytisme d’expatriés découverts en possession de deux exemplaires de la Bible. Le principe de réciprocité est, je l’ai déjà écrit, fondamental si l’on veut éviter les réactions brutales.

En se demandant pourquoi le pape n’avait pas appelé à la protection des musulmans d’Irak, Ahmed Al Tayyeb a oublié deux petits détails : en Irak, le Vatican a toujours condamné les violences, peu importe qui en étaient les auteurs. Et surtout, en Irak, les musulmans (en majorité chi’ites, puis sunnites) sont majoritaires…

« Les experts/Assas » : Xavier Raufer

Xavier Raufer (dont on mesure la modestie ici) est un homme d’avant-garde, attaché au progrès social, à la compréhension fine des phénomènes sociaux qui l’entourent. Ancien membre du groupuscule humaniste Occident, il écrit désormais dans les revues de la révolution prolétarienne, comme Valeurs Actuelles et Le Nouvel Economiste. C’est là, comme sur le plateau de C dans l’air, qu’il nous fait l’honneur de nous livrer son interprétation de phénomènes auxquels, pauvres citoyens désarmés, nous n’entendons rien.

Initialement criminologue, Xavier Raufer, en observateur attentif du vaste monde, a vite compris quel intérêt il y avait à parler de terrorisme. Au lendemain du 11 septembre, il a ainsi publié avec Alain Bauer, un homme pourtant à gauche, un livre au titre sobre, La guerre ne fait que commencer. Autant dire que nous autres, hommes de peu de foi, qui faisions cette guerre depuis des années et dans l’indifférence générale, avons bien ri.

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Fidèle à sa légendaire exigence intellectuelle, M. Raufer fait fi de ses rares préjugés – mais qui n’en a pas ? – pour décrypter les innombrables menaces qui pèsent sur nous et nous les rendre intelligibles. C’est à cet exercice citoyen que notre ami s’est généreusement livré dans Le Nouvel Economiste du 1er décembre dernier (ici) sous le titre, touchant de prudence et d’humilité : « Le jihad global en voie de disparition. »

Dans un style primesautier, il nous y explique que la menace jihadiste est derrière nous et que seuls quelques incidents de parcours vont encore la faire vivre une poignée d’années. Circulez, chers concitoyens, l’incendie est éteint. « Laissez la police faire son travail », aurait sans doute dit le commissaire Bialès – à la cravate rappelant les motifs de Calder. On ne peut que saluer ici la lucidité et la rigueur d’un homme qui saborde ainsi son fond de commerce en nous expliquant que nos dirigeants s’affolent pour rien.

En réalité, ça faisait des mois que je n’avais pas lu autant d’erreurs chez un « spécialiste » – Roland Jacquard, en raison de son talent dans le domaine, devant être traité comme Akira Kurosawa à Cannes en 1986 quand il y présenta Ran : hors compétition.

« Du 1er janvier au 31 octobre 2010, moins de 5% des attentats jihadistes ont été perpétrés ailleurs qu’en Irak, dans la zone pakistano-afghane ou en Somalie/Ouganda  (…) Dès lors et dans les faits, il est clair que le terrorisme jihadiste n’existe plus, 95% de ce qu’on nomme ainsi relevant plutôt de la guérilla patriotique ou de la résistance à l’oppression – vouées pour l’essentiel à disparaître quand ces oppresseurs partiront. » C’est si simple, le monde vu de la rue d’Assas ! Les Ougandais, qui ont été frappés par les Shebab somaliens cette année, seront probablement ravis d’apprendre qu’on considère leur territoire comme relevant du même foutoir que celui de la Somalie. De même, les otages retenus au Mali et les civils tués en Kabylie seront probablement rassurés en réalisant qu’ils sont les victimes d’un phénomène marginal.

Xavier Raufer invoque également les fatwas hostiles à Al Qaïda diffusées par des prédicateurs jadis radicaux. et y voit la preuve du déclin. Il ne semble pas imaginer que ces changements de posture aient pu être provoqués par d’amicales pressions, et il ne fait même pas référence aux imams du Golfe qui se répandent sur Internet. Pour tout dire, il ne croit sans doute pas à cette vague histoire d’ordinateurs en réseau – encore un fantasme cosmopolite.

Et voilà que l’on apprend qu’Al Qaïda « accumule les échecs » – et l’on découvre en passant que notre grand spécialiste ignore qu’il y a eu 4 bombes à Londres le 7 juillet 2005, et non pas 3. Quel étourdi, quand même ! Et la démonstration progresse : « De loin en loin, de grossiers colis piégés sont expédiés de façon si inepte qu’ils sont neutralisés avant d’exploser – ou de foirer (sic) ». Là, disons-le tout net, on touche au sublime. Faut-il rappeler que les deux colis expédiés à Chicago par Al Qaïda dans la Péninsule Arabique (AQPA) n’ont pas foiré (j’aime le langage des hommes d’action) mais ont été interceptés de justesse grâce aux services saoudiens. Au Royaume-Uni, les services ont même dû s’y prendre à deux fois avant de détecter la bombe dans le colis, qui sinon s’envolait vers les rivages de l’Empire. Quand on a la prétention de traiter d’un sujet avec un tel aplomb, on ne se contente pas des articles de Paris-Turf ou de La Vieille Taupe pour se documenter.

Ce que Raufer ne voit pas – mais d’ailleurs que voit-il vraiment ? – c’est que la menace ne faiblit pas, et que seuls ses acteurs sont affaiblis – mais pour combien de temps ? Et ce que Raufer ne dit pas, c’est qu’il n’y jamais eu autant de home grown terrorists, poussés au jihad par leur rejet de la société dans laquelle ils ont été élevés. La multiplication des affaires internes à l’Europe, le développement des projets terroristes menés en Occident par des individus recrutés par des groupes jihadistes locaux (AQPA, AQMI, le TTP, les Shebab, peut-être même Al Qaïda en Irak si on regarde de près l’attentat de Stockholm du 11 décembre) sont une nouvelle évolution de ce phénomène. M. Raufer pense sans doute réaliser une percée conceptuelle majeure en nous parlant de guérilla, d’oppression, de résistance. Il n’a jamais que 10 ans de retard. Le jihadisme, malgré son vocabulaire et ses références, n’est pas tant religieux que politique et social. Et comme cela a déjà été écrit sur ce blog, la conjonction entre une lutte locale et un projet mondial ne fait qu’accroître la menace.

Enfin, pour couronner le tout, Xavier Raufer reprend à son compte la propagande algérienne qui veut que les éléments sahéliens d’Al Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI) aient partie liée avec les trafiquants de drogue sud-américains – on voit ici Tony Montana (Scarface, Brian De Palma, 1983) lors d’une réunion à Bamako avec Abou Zaid, mais la photo a été mal cadrée.

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La réalité est évidemment plus complexe, mais elle ne fait pas vendre. Et il faut bien vivre…

Karachi noiseries

Entendons-nous bien, je n’éprouve pas de tendresse débordante pour notre Président, un homme qui manie la langue française comme le plus illettré des maquisards algériens et qui a su s’entourer de l’élite culturelle (Didier Barbelivien, Jean-Marie Bigard) et politique (Patrick et Isabelle Balkany, Nadine Morano, Christian Estrosi, Eric Ciotti) de notre pays. Et je ne parle même pas de son sens de l’exemplarité (affaire de l’EPAD, « Casse-toi pauv’ con ») ou de son réalisme (comparaison permanente avec Barack Obama, faut oser quand même). Elu sur un programme de rupture avec les mauvaises habitudes de la monarchie républicaine, il a transformé en mode de gouvernement l’arrogance, le mépris, l’inculture, l’incompétence et le coup de menton.

Mais, dans le même temps, il me reste un peu de ce sens critique qui faisait de moi, il y a encore quelques années, un enquêteur rigoureux, un négociateur pointilleux et un citoyen impliqué dans la vie de la Cité. Ainsi, quand je lis les dizaines d’articles sur l’attentat de Karachi (8 mai 2002) et ses liens supposés avec la campagne électorale de 1995 ou le contrat Agosta avec le Pakistan en 1993, je m’interroge.

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Deux enquêtes sont actuellement en cours, la première menée par le parquet anti terroriste (on se souviendra qu’en 2002 le juge Bruguière avait écarté d’un revers de la main le début de la procédure dirigée par Michel Debacq), la seconde par un magistrat instruisant une enquête entrainée par la plainte des familles des 11 victimes françaises. Pour ces familles et leurs avocats, qui s’appuient sur des notes saisies au sein de la DCNS, l’attentat du 8 mai contre les ingénieurs français serait une mesure de rétorsion de l’armée pakistanaise après la fin du versement des commissions issues du contrat des sous-marins Agosta.

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Quelques réflexions de la part d’un observateur attentif :

– L’enquête menée à Karachi par les services de sécurité et de renseignement français, avec la coopération de l’Intelligence Bureau (IB, services intérieurs pakistanais), avait mis en évidence la responsabilité plus que probable d’un mouvement jihadiste, le Lashkar-e-Jhangvi (cf. ici), lié à Al Qaïda et, partant, à l’InterService Intelligence Service (ISI, services de renseignement de l’armée).

– Plusieurs sources avaient même évoqué, à l’époque, le rôle d’un artificier algérien d’Al Qaïda qui aurait pu être impliqué dans l’opération. Inutile de rappeler quels sont les rapports de fraternité entre la France et la mouvance islamiste radicale algérienne… Cette piste est probablement morte depuis.

– A force de pressions, le gouvernement français avait obtenu une coopération concrète, du moins officiellement, des autorités pakistanaises, même si celles-ci ne se sont pas toujours révélées être des partenaires fiables et de bonne volonté. Les enquêtes à venir le découvriront probablement, ainsi que les détails et causes de ces difficultés.

– Parlons à présent de commissions. Si leur versement ne fait guère de doute, comme dans la totalité des contrats d’armement passés en ce bas monde, il s’agit de prouver de quelle manière l’arrêt de leur versement aurait pu entraîner un attentat. Pour l’instant, les révélations de la presse et les déclarations plus ou moins claires et cohérentes des différents protagonistes français se concentrent sur le financement de la campagne électorale d’Edouard Balladur à l’occasion des présidentielles de 1995, via des rétro-commissions. Il y  a sans doute à creuser de ce côté-là, pour les médias comme pour la justice, mais cette affaire de financement me semble, en l’état actuel des connaissances, singulièrement éloignées de notre attentat.

– Les défenseurs de la thèse d’une opération de représailles s’en prennent vivement à notre Président, arguant du fait qu’il ne pouvait qu’être au courant du financement de la campagne de M. Balladur. Sur ce point, force est de reconnaître qu’ils ont probablement raison – en attendant les résultats d’une hypothétique enquête judiciaire – mais là encore on ne parle que d’un problème politico-financier français, sans lien direct avec le Pakistan. Par ailleurs, la hargne des enquêteurs de salon épargne, comme par enchantement, Jacques Chirac, l’homme qui pourtant aurait suspendu le paiement des commissions, et qui pourrait donc être celui qui aurait provoqué la colère des généraux pakistanais. Sur ce point, les déclarations pour le moins confuses de Dominique de Villepin, le Napoléon d’opérette, laissent songeur.

– Ainsi donc, les généraux pakistanais auraient commandité l’attentat contre nos ingénieurs et leurs accompagnateurs pour nous signifier que nous étions des mauvais payeurs. Etrangement, il semble qu’un petit élément de contexte ait échappé à nos commentateurs : depuis octobre 2001, les forces occidentales, menées par les Etats-Unis et sous mandat de l’ONU, ont envahi l’Afghanistan et renversé l’émirat talêb. Faut-il rappeler que les Taliban sont des créatures de l’ISI, et que leur arrivée au pouvoir à Kaboul a répondu aux préoccupations, aussi bien ethniques que stratégiques, des services pakistanais ? Faut-il rappeler que la France a tenu un rôle de tout premier plan dans le renversement du régime du mollah Omar, d’abord en assistant depuis des années l’Alliance du Nord du regretté Commandant Massoud, ensuite en remontant le réseau des assassins du Lion du Panshir (ici) puis en fournissant aux Etats-Unis des centaines de numéros de téléphone de responsables d’Al Qaïda et du pouvoir talêb, puis les images satellites de camps (Darunta, Khalden), enfin en faisant le coup de feu grâce aux militaires du SA et du COS. Forcément, quand on est un général de l’ISI aux solides convictions islamistes, ça agace.

Et si, alors, la mort de nos compatriotes était bien une conséquence de la politique française, non pas intérieure, mais extérieure ? Et si nos ingénieurs et leurs accompagnateurs n’avaient pas été tués pour d’obscures raisons financières mais pour envoyer un signal à la France, militairement engagée en Afghanistan ? Souvenons-nous de Daniel Pearl, décapité en direct au Pakistan par Khaled Sheikh Mohamed – auquel je souhaite de bien profiter du climat cubain.

Pourquoi les généraux pakistanais, que l’on sait peu portés à la patience, auraient-ils attendu sept ans pour nous envoyer ce signal ? Et pourquoi auraient-ils envoyé ce signal sans avertissement préalable ? Tuer onze ingénieurs est-il le meilleur moyen de se garantir la coopération d’un Etat souverain doté de moyens de rétorsion ? (Et je ne parle pas de l’absurde théorie qui voit des types du SA casser les jambes d’amiraux pakistanais. J’en ai encore des larmes de rires, quand j’y pense). J’attends que les enquêtes nous confirment qu’il y avait bien eu des messages envoyés depuis des années aux autorités françaises, et que celles-ci avaient sciemment choisi de les ignorer ? Dans le cas contraire, je persiste à trouver cette histoire de commissions bien éloignée de nos malheureuses victimes. De plus, établir que les services pakistanais ont bien commandité cet attentat ne démontrera pas qu’il y a une relation avec la vente de ces sous-marins, quand on se souvient de l’étroitesse des liens, encore aujourd’hui, entre ces fringants militaires et les jihadistes cachemiris.

Et tant que nous sommes à évoquer des affaires qui fâchent, nous pourrions demander à nos grands reporters et autres magistrats de se pencher sur les morts, ô combien suspectes (ici), qui entourent une autre vente d’armes, celle des frégates à Taïwan…

« Cette petite aventure va tourner en déconfiture. » (« Eteins la lumière », Axel Bauer)

(Le texte qui suit est tiré de plusieurs échanges de mails avec les lecteurs qui me font l’honneur de m’adresser leurs remarques et leurs interrogations. Qu’ils en soient ici une nouvelle fois remerciés).

Abdelmalek Droukdel est un garçon malin, gage de sa survie. Si son engagement jihadiste est certain et sincère, il ne dispose pas des mêmes ressources que ses amis yéménites, irakiens ou pakistanais. La plus ancienne guérilla islamiste de la planète doit donc son salut aux faiblesses de l’appareil sécuritaire algérien comme aux calculs politiques des généraux. Ceux-ci, bien que farouchement éradicateurs, ont compris depuis longtemps que la persistance d’un foyer de rébellion en Kabylie – dont l’élimination est de toute façon hors de portée de leurs moyens militaires – leur garantissait le soutien, lucide, des États-Unis et de quelques pays européens, tant que des attentats n’avaient pas lieu dans la capitale. C’est pour cette raison que des ratissages sont régulièrement lancés sans volonté d’aller au bout, tandis que les services sont mobilisés pour préserver Alger. Pour le monde, « pas d’attentat à Alger » équivaut à « pas d’attentat en Algérie », ce qui est faux puisque des militaires, des civils et des terroristes meurent chaque semaine.

Droukdel n’essaye plus que sporadiquement de frapper dans Alger, et ses efforts se concentrent sur le Sahel depuis près de deux ans, où il bénéficie des réseaux fondés dans les années 90 par le GIA, récupérés plus tard par le GSPC et surtout amoureusement développés par Mokhtar Belmokhtar, le borgne fringant. Le basculement des effectifs d’AQMI vers le Sahel à l’automne 2009, afin de transférer vers un front ouvert des unités (katibats) qui étaient devenues inutiles, voire encombrantes, en Kabylie, où les actions de harcèlement se poursuivent grâce à des commandos très mobiles qui traversent les wilayas – presque – sans encombres a été un coup de maître.

Le basculement vers le Sahel a logiquement entraîné l’apparition d’actions typiques des groupes jihadistes (attentats-suicides, assassinats ciblés) tandis que les vieilles méthodes étaient conservées (raids/embuscades, mais surtout enlèvements). Contrairement à d’autres, je considère que les kidnappings n’ont pas de motivation financière première, même si les rançons sont évidemment bonnes à prendre, mais servent à 1/ donner aux actions du mouvement un retentissement qu’il ne parvient plus à générer en Algérie puisque la route de la capitale lui est interdite et à 2/ disposer de boucliers humains permettant autant que possible d’empêcher les opérations de sauvetage tout en exacerbant les tensions entre acteurs régionaux et puissances occidentales. Cette stratégie s’est révélée particulièrement payante en montant d’abord l’Algérie et la Mauritanie contre le Mali, puis l’Algérie contre la France et la Mauritanie.

Droukdel a été surpris par l’opération franco-mauritanienne du 22 juillet dernier qui a marqué un vrai changement de posture de la part de la France. Paris a – enfin ! Serais-je tenté de dire – décidé d’ignorer les rodomontades d’Alger quant aux « visées néo-coloniales » de la France ou « les ingérences étrangères au Sahel » et a jugé qu’il fallait tracer une ligne rouge, aussi bien à destination d’AQMI que de l’Algérie. La riposte des jihadistes a été logique (attentat suicide contre la base de Néma, et enlèvements de 7 employés d’Areva et de Vinci) et elle n’aurait pas dû avoir cette ampleur si les expatriés français n’étaient pas si inconscients et les gens chargés de leur sécurité si irresponsables. Comme de bien entendu, Alger a par avance condamné toute prise de contact entre la France et AQMI, et rejeté de même tout versement de rançon. Mais, désormais, tout le monde se fout de la position d’Alger, essentiellement parce qu’on se souvient que tout ce cirque est d’abord la conséquence de l’incompétence de l’appareil sécuritaire algérien et des calculs de Machiavel de seconde zone des généraux au pouvoir.

Dans un premier communiqué, jamais authentifié, Droukdel était censé exiger le retrait des troupes françaises d’Afghanistan, l’abrogation de la loi sur le voile, la libération de détenus islamistes et le versement d’une confortable rançon – ce que La Fontaine aurait traduit par le beurre, l’argent du beurre, les faveurs de la crémière et les clés de la ferme. On le voit, ces revendications avaient autant de chances d’être acceptées par la France que la création d’une unité antiterroriste commune israélo-iranienne, et il est permis de se demander si ces revendications n’étaient pas le fait des SR algériens, désireux de border l’action de la France dans la région. Evidemment, et parce que c’est la France Monsieur !, le Quai a immédiatement rejeté ces exigences tandis que le Mindef, quelques heures, annonçait envisager un retrait d’Afghanistan en 2011. La médiocrité à ce niveau là, c’est presque de l’art.

Et voilà que Droukdel, dans un communiqué authentifié, demande à la France de discuter directement avec Oussama Ben Laden. La manœuvre est habile, et on en vient presque à regretter que l’émir d’AQMI n’ait pas postulé pour un poste dans notre nouveau gouvernement. Il pourrait sans doute y remplacer avantageusement Nadine Morano ou Frédéric Lefebvre, ou même les deux. Inutile de vous rappeler que pour moi Oussama Ben Laden est mort il y a plus de 4 ans mais que sa mémoire est bien utile, à ses amis comme à ses ennemis. Je me permets de vous renvoyer à mon précédent post sur ce point (ici)

Que Droukdel le sache ou pas, peu importe en vérité. Il est en effet parfaitement impossible pour la France d’accepter le principe d’une négociation avec le fondateur d’Al Qaïda, un homme pas très sympathique comme l’aurait écrit Stephen King. En énonçant des exigences irréalistes, Droukdel joue le jeu classique du terroriste qui n’attend qu’un refus pour refuser toute trêve et justifier la poursuite des violences. Mais invoquer le grand homme lui donne aussi une vaste audience tout en revigorant les jihadistes loin des confidences du bon Dr. Zawahiry : si Droukdel parle d’OBL, c’est sans doute qu’OBL est vivant. Imparable, surtout quand on veut y croire à toute force.

Et notre guerre, alors ?

Vous avez raison de noter que l’heure est aux antagonismes durs mais non violents, comme l’illustre la querelle monétaire entre la Chine et les États-Unis. Mais c’est probablement faire preuve d’un bel enthousiasme qu’écarter l’idée de futurs conflits mondiaux entre puissances. La raison ne l’emporte pas toujours – jamais, d’ailleurs quand on y pense. En ce qui nous concerne, égarés en Irak, plus ou moins vaincus en Afghanistan, il ne s’agit pas tant d’une défaite militaire que du refus de vraiment faire la guerre – et ce malgré le terrifiant bilan humain que nous infligeons aux populations. J’ai, pour ma part et bien modestement, la conviction que ce conflit nous dépasse largement et qu’il n’est que l’expression d’un vaste retour de bâton du Sud vers le Nord.

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Comment s’opposer à une lame de fond ? Certainement pas en montant tardivement des digues, mais en se réfugiant sur des points hauts et en tenant la position, vaille que vaille et crânement.

Il va de soi que tous les tyrans de cette terre avancent les mêmes arguments qu’un ancien Premier ministre de Malaisie au sujet de la supposée non universalité de nos valeurs, mais ni ce vieux débris de Mugabe ni la clique de Pékin ne disposent de référents religieux – et pour cause – leur permettant de fonder leurs discours sur des textes, même mal interprétés, à la différence des oulémas saoudiens. Je ne suis ni pessimiste ni optimiste. En tant qu’historien, je regarde les choses de loin, avec le fatalisme du lecteur des Annales.

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En tant que citoyen, je fais de mon mieux pour éviter les clash, par des actions quotidiennes et je reste persuadé que je peux communiquer avec mon semblable.

En tant que CT practitioner, je fais de mon mieux pour rendre les coups ou aider ceux qui les rendent – et c’est sans doute le plus amusant.

Le choc civilisationnel n’est pas une invention de Huntington, c’est une constante historique (Grecs contre Perses, Romains contre Carthaginois puis Germains, Normands contre Arabes, Chinois contre nomades turcs, Blancs contre Indiens, etc.), il n’y a pas lieu de s’en réjouir, de le déplorer ou de l’encourager. D’un point de vue humain, les choses semblent si lentes. D’un point de vue historique, elles semblent si logiques et inévitables.

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L’Allemagne du 21e siècle est une démocratie solide, pacifique, apaisée, prospère. Il aura fallu deux siècles, trois guerres dont deux mondiales, le génocide des juifs et des Tsiganes pour en arriver là. Le prix est incroyablement lourd, au-delà de la raison. Mais que peut-on vraiment y faire ? L’islam radical est lui aussi l’expression du malaise et de la rancœur des populations du Sud face à notre domination. Ils ont raison de lutter, nous n’avons pas tort de conquérir. Le choc va durer un, peut-être deux siècles, il y aura des guerres, probablement d’un nouveau genre, des crises politiques, d’épouvantables injustices, et après ? Un monde apaisé à un endroit, en crise à un autre ? Je pense souvent à cette scène de Danse avec les loups dans laquelle le vieux chef sioux montre un casque de conquistador.

Et Costner le regarde en pensant très fort que de toute façon, c’est cuit. La vague va être une déferlante, et les Indiens sont condamnés. La fin d’un monde, l’horreur

Je pense profondément que nous vivons la fin d’un monde, les puissances occidentales déclinent, l’Europe postmoderne se vautre dans le refus de la violence, les États-Unis savent que la Chine arrive très très vite. Nous vivons une époque de transition, et comme à chaque fois depuis 6.000 ans, ça va être sanglant. Autant se battre un peu, ou en tout cas poser à voix haute les questions gênantes.

Alors, pour répondre à votre question, ai-je vraiment la foi ? Non. Aucune. Mais la certitude qu’un combat doit être mené, durement mais avec discernement, et finalement sans illusion sur son issue.

Et puis, la traque, la guérilla, ça occupe, non ?

« Les experts/Brest » : Simon Murden

Il vient parfois l’envie d’arrêter d’écrire, non par lassitude, mais parce que d’autres, plus talentueux, ont su trouver les mots pour exprimer la réalité que l’on tente de décrire.

C’est ainsi avec un grand plaisir que je conseille vivement la lecture des actes du colloque qui s’est tenu à Brest les 31 mai et 1er juin 2007 sur le thème « Résistances, insurrections, guérillas ».

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S’il faut saluer ici la grande qualité des interventions retranscrites ici sous la direction de Corentin Sellin, c’est évidemment la contribution de Simon Murden, de l’université d’Exeter, qui suscite mon enthousiasme. Voilà qu’en presque 25 pages un universitaire, dont les recherches concernent aussi bien le Moyen-Orient que l’islam radical ou la polémologie, expose avec une rare clarté le fonctionnement des réseaux jihadistes.

Son intervention, sobrement intitulée Comprendre l’insurrection globale contemporaine : vers une cartographie de la guerre mondiale contre le terrorisme mais que l’on pourrait aisément rebaptiser Al Qaïda pour les nuls si ne se posaient pas d’épineux problèmes de droits, est un modèle de pédagogie. On y retrouve, avec infiniment plus de profondeur que dans les notes rédigées dans les services ou les états-majors, une explication du mode de fonctionnement si particulier de la mouvance jihadiste.

La description par l’auteur des thèses et controverses autour de la guerre de 4e génération (G4G) est un modèle du genre, qui permet ensuite de suivre une démonstration qui nous entraîne jusqu’à l’étude des réseaux sociaux et les travaux du colonel John Boyd (www.arlingtoncemetery.net/jrboyd.htm et surtout http://en.wikipedia.org/wiki/John_Boyd_(military_strategist)), le mythique stratège de l’US Air Force dont les travaux sont encore étudiés et salués au sein de l’Empire – vous savez cet horrible pays peuplé d’ignorants mais qui, pour des raisons encore obscures, dicte la marche du monde depuis plus d’un siècle.

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Bref, un ouvrage réellement indispensable, évidemment pour la contribution de Simon Murden, mais aussi pour la grande qualité des autres articles, y compris sur des sujets ô combien sensibles (terrorisme et résistance, etc.). J’ajoute que M. Murden a déjà publié plusieurs ouvrages, dont The problem of force, un essai qui s’adresse aux stratèges et aux amateurs les plus (mieux ?) éclairés.

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La guerre est peut-être ingagnable, mais on ne pourra pas dire qu’on n’a pas essayé de la gagner. Si ça peut vous consoler…