« Thrill and panic in the air » (« Map of the problematique », Muse)

L’aéroport du Caire était hier après-midi en proie à son habituel désordre. Le couvre-feu imposé par l’armée, et qui court de minuit à 6 heures du matin, a provoqué d’importantes modifications d’horaires et certains vols se télescopent presque sur les pistes, tandis que les bagages s’accumulent et que les passagers poireautent devant les différents filtres des douanes et de la police.

Et pour ne rien arranger, et alors que les expatriés occidentaux reviennent en nombre croissant, l’Egypte doit également faire face au retour imprévu de milliers de ses enfants partis travailler dans la glorieuse Jamahiriya (جماهيرية), désormais elle aussi secouée par la révolte. Les pauvres hères s’entassent dans des dizaines de minibus rassemblés loin des parkings réservés aux touristes, et il est fait peu de cas de ces jeunes hommes, pauvres comme Job, transportant leurs maigres possessions dans des sacs poubelle ou des cartons. Mais hier après-midi, un magnifique chant s’est élevé et a fait taire – quelques instants, on est en Égypte, ne l’oublions pas – les conversations. Au 1er étage du Terminal 1, un homme en costume lançait la prière, indifférent au bruit et à la foule. Près de moi, deux adolescents lui ont lancé un rapide regard avant de se tourner à nouveau vers la sortie des passagers. Quelques hommes portant fièrement sur le front la marque de leur assiduité à la prière l’ont contemplé plus longuement, mais il faut bien vivre et ils ont repris la chasse aux clients tandis que les premiers voyageurs, enfin libérés par les douaniers, franchissaient les portes.

L’Egypte est un pays paradoxal. Encore habitée par le nassérisme, encore traumatisée par l’assassinat d’Anouar El Sadate, le 6 octobre 1981, par des membres du Jihad Islamique égyptien (JIE), elle s’enorgueillit à raison d’abriter l’université Al Azhar et ne parvient pas – mais est-ce possible ? – à dépasser une pratique encore passionnelle de la religion. L’échec social et économique du pays a permis aux Frères musulmans, dont la confrérie a été fondée en 1928, de devenir patiemment la première force politique du pays, et ce n’est pas ce que j’observe aujourd’hui qui va me démontrer le contraire.

Certains de nos orientalistes les plus talentueux, comme Olivier Roy ou Gilles Képel, ont récemment constaté, de façon assez convaincante d’ailleurs, que les révolutions en cours dans le monde arabo-musulman – arabo quoi ? aurait demandé Hubert Bonisseur de la Bath – sont post islamistes. Il faut en effet admettre qu’en Tunisie ou en Egypte les islamistes ont été, comme les autres, surpris par le déclenchement des mouvements de protestation. A ce sujet, mais c’est une autre histoire, je nourris une certaine méfiance à l’égard des tribus de Bengahzi actuellement à la manœuvre et qui ne sont pas connues pour leur avant-gardisme social.

Il a donc été de bon ton, dans les médias occidentaux, de se réjouir à voix haute de la gifle infligée aux islamistes. Certains se sont même crus autorisés à moquer, comme on les comprend, l’échec patent du jihadisme. Le silence des principaux leaders de la mouvance islamiste radicale mondiale n’a sans doute pu que les confirmer dans leurs certitudes. De façon assez pathétique, les émirs ont apporté leur soutien aux révolutionnaires, dans l’indifférence générale. La jeunesse arabe, avide de liberté et de consommation, n’a que faire des imprécations de guérilleros inlassablement traqués par l’Empire et ses alliés. Le bon docteur Ayman Al Zawahiry, véritable Watson d’Oussama Ben Laden, a même félicité l’armée égyptienne pour sa retenue lors de la révolution. Quand on se souvient des méthodes délicates des services de renseignement de cette armée contre les terroristes islamistes, on ne peut qu’admirer la générosité du pardon du frère Ayman. Ainsi donc, convenons-en, Al Qaïda a raté le coche, et les Frères musulmans ont pris le train en marche. Cet échec est-il pour autant définitif ? Il est permis d’en douter.

En premier lieu, on ne peut qu’observer ici, au Caire, à quel point la confrérie pèse de plus en plus sur le débat politique postrévolutionnaire. En avançant patiemment ses pions, elle sonde la réceptivité de l’armée à ses demandes et observe les réactions occidentales. Evidemment, et en praticiens expérimentés de la taqya (تقيّة), nos habiles barbus ont affirmé leur volonté de respecter la volonté du peuple telle qu’elle s’exprimera dans les urnes lors des prochains scrutins organisés dans la précipitation. Mais, après cette intéressante profession de foi en la nouvelle démocratie égyptienne, voilà que les Frères ont glissé qu’ils ne tolèreraient pas qu’une femme ou un copte devienne Président sur la terre des pharaons. Ils ont également envisagé l’introduction de la charia dans la nouvelle Constitution. Les femmes d’ici, de plus en plus voilées, ne devraient pas s’en émouvoir, d’ailleurs. Et ils ont laissé passer quelques messages aux Occidentaux, dont la promesse d’une nette remise en cause de l’alliance de l’Egypte avec l’Empire, sans parler de leur refus, par avance, de toute ingérence en Libye. Comme on les comprend ! Mieux vaut être massacré par des musulmans que sauvé par des chrétiens, voire même, pire, par des juifs.

En second lieu, on peut noter, en passant, que si les jihadistes n’ont pas vu arriver le printemps arabe, ils ne semblent pas avoir perdu de terrain dans d’autres régions. Nous pourrions demander aux autorités pakistanaises, thaïlandaises ou maliennes si elles ont réellement le sentiment que les groupes inspirés par Al Qaïda ont été balayés.

En fait, il serait bon de regarder les faits avec un minimum de bon sens. Les revendications économiques et sociales du peuple égyptien ont-elles reçu des réponses satisfaisantes ? Non, et ce n’est pas avec une inflation de 12% et la perte du tourisme que l’Egypte va redevenir la plus opulente des provinces impériales. De même, l’aveuglement fébrile dont fait preuve Israël, lancé dans une course aux gains territoriaux, ne devrait pas apaiser la rancœur du peuple égyptien. Surtout, surtout, les citoyens de ce pays commencent à ressentir une certaine angoisse à l’approche d’une hypothétique démocratie, un système qu’aucun de leurs ancêtres n’a expérimenté et qui paraît surtout générateur de foutoir. Et l’exemple donné par les Etats occidentaux n’est peut-être pas si tentant pour une population qui se sent humiliée et dominée depuis tant de siècles.

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Engagés en Afghanistan dans une guerre perdue qu’il faut pourtant mener, embourbés, pour certains d’entre eux, en Irak, impuissants à éliminer Laurent Gbagbo malgré son impressionnant pédigrée, incapables de réduire aux silences les pirates somaliens, les Etats occidentaux n’offrent pas vraiment l’exemple de puissances fières et décomplexées. Evidemment, et ça n’étonnera personne – mais ça agacera les quelques vieilles culottes de peau qui se complaisent dans la nostalgie la plus rance et les guerriers du dimanche qui gagnent les guerres dans leur salon – seule la perfide Albion se montre à la hauteur, même si ses SAS sont cueillis au vol. Après tout, par chez nous, le GIGN doit voyager sans ses armes, le Charles De Gaulle ne parvient pas à quitter Toulon, une habitude prise par la Marine depuis 1942, et nous envoyons le Mistral se ridiculiser en Tunisie.

L’incapacité militaire de l’Europe à agir militairement, que nous avons déjà pu observer dans les Balkans à deux reprises dans les années 90, marque l’échec historique de l’Union européenne (UE). Pendant que nos ministres démissionnent, lentement, très lentement, et que les hommes politiques préfèrent refaire les sondages plutôt que de les méditer, le tempo est encore donné par l’Empire, en passe de réussir un de ses vieux projets : faire de l’Union une simple alliance économique dont l’OTAN serait le bras armé. Quand le manque de vision politique atteint cette intensité, il faut le considérer comme un art.

Revenons donc à nos révolutions arabes, un phénomène fascinant à de nombreux égards. Je laisse aux sociologues et politologues le soin d’analyser l’impact de Facebook et Twitter sur le déroulement de ces événements, et je ne peux que plaindre les esprits un peu lents qui refusent de voir dans ces logiciels une considérable nouveauté. De même que les Ardennes étaient infranchissables, de même que les Anglois ne devaient pas avoir d’archers à Azincourt ou le Vietminh d’artillerie à Dien Bien Phu, laissons à leurs certitudes les cerveaux figés.

Comme chacun le sait, ou devrait le savoir, les révoltes tunisiennes et égyptiennes ont été déclenchées par des revendications économiques, vite rejointes par de légitimes demandes politiques. La crise alimentaire, provoquée aussi bien par la spéculation que par la demande de l’insatiable Empire du Milieu, a été aggravée par l’incapacité de certains Etats à maintenir la subvention des produits de première nécessité, comme en Jordanie par exemple. Dès 2008, nous avions été quelques uns à pointer le risque de crises sociales débouchant sur des crises politiques dans une région du monde peu préparée à gérer les chocs de ce genre autrement que par la violence. Et pour ma part, j’avais évoqué en novembre dernier, à l’occasion d’une de mes rares conférences, que l’arc de crise arabo-musulman était confronté à une vague d’obsolescence de ses classes dirigeantes et qu’avant cinq ans nous allions devoir compter avec des changements brutaux. J’étais évidemment loin de penser que la crise tunisienne allait prendre cette ampleur, avant d’embraser les Etats voisins.

Nourri par l’ampleur des échecs arabes dans les domaines de la gouvernance, du développement économique et du bien-être social, le printemps arabe a confirmé à la fois le désir de la jeunesse et de la bourgeoisie de la région de vivre comme les Occidentaux, qu’il s’agisse de consommation ou de droits politiques. De façon très ironique, c’est justement l’adoption par la Chine du Western way of life qui fait basculer les sociétés arabes dans la révolte, et ce alors que les pays à l’origine de ce mode de vie voient fondre leur puissance. En réalité, les révolutions arabes illustrent le basculement de leadership que décrivait Paul Kennedy dans son monumental essai Naissance et déclin des grandes puissances, cette fois des l’Empire et ses alliés de l’Atlantique Nord au profit de la Chine. Et ce basculement est d’autant plus brutal et spectaculaire que la Chine, à l’instar de la Russie, voire de l’Inde et du Japon, n’est pas paralysée par le refus de la violence qui caractérise la diplomatie des Etats occidentaux. Le pragmatisme chinois, associé à la conscience de la puissance et à la certitude que tous les acteurs mondiaux ne sont pas nécessairement sensibles au soft power, devient chaque jour plus visible, qu’il s’agisse de combats contre les pirates somaliens, des évacuations massives de ressortissants bloqués en Libye par la révolution en cours, ou de la sauvage répression conduite en 2008 contre les Ouïghours au Xinjiang. Nous observons le déploiement de cette puissance avec le regard fasciné et horrifié d’un phobique qui trouverait dans sa chambre l’objet de sa phobie, mais notre angoisse ne saurait égaler celle d’Israël. L’Etat hébreu voit disparaître un Pharaon bien accommodant, et la version contemporaine des principautés latines du XIIe siècle peut à raison s’inquiéter du sort que lui réserveront, dans quelques décennies, les stratèges de Beijing.

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Le jihad serait donc de l’histoire ancienne. Intéressante s’agissant du monde arabe, la question me semble pourtant sans objet. Al Qaïda s’est nourrie du malaise d’une région et d’un peuple soumis depuis de siècles et ravagés par de spectaculaires échecs économiques. L’organisation terroriste n’est en effet pas simplement le reflet d’une crise qui s’étendrait du Maroc ou de la Mauritanie jusqu’à la frontière perse, mais elle incarne aussi la revanche de populations du sud pas seulement mues par le sentiment d’une domination culturelle et politique occidentale plus qu’envahissante. Dans cette optique, il ne faut pas appréhender Al Qaïda comme une simple organisation jihadiste islamo-centrée mais comme l’avant-garde de la révolte des peuples du Sud. Il suffit pour s’en convaincre de lire les communiqués des uns et des autres pour constater que la rhétorique révolutionnaire des années 70 s’est amalgamée au discours religieux initial et a apporté une réponse, quelle que soit la valeur qu’on lui accorde, aux frustrations de millions d’individus frustrés de ne pas profiter de la prospérité de l’Empire et de ses alliés. Comme il y a vingt siècles, les peuples proches du limes poussent pour entrer et bénéficier de nos richesses. Il n’y a là rien de bien nouveau ni même rien de bien surprenant ou choquant, jusqu’à notre incapacité à les accueillir et à les intégrer. Si nous étions encore capables de tels prodiges, les questions de l’immigration clandestine et de l’intégration de l’islam ne se poseraient pas. Elles se posent aujourd’hui, aussi bien parce que nos sociétés ont atteint les limites de leur développement économique que parce qu’elles ne sont plus assez attirantes et convaincantes pour conduire des peuples allogènes à faire l’effort d’embrasser leurs us et coutumes.

Cette révolte, qui se manifeste par l’augmentation du débit des flux migratoires Sud-Nord, était, de longue date, annoncée et souhaitée par les idéologues d’extrême gauche, tandis qu’elle était annoncée et redoutée par les idéologues d’extrême droite. Entre les deux, personne n’osait rien dire par crainte d’être mal compris, voire sciemment déformé. La tyrannie du politiquement correct confirme d’ailleurs l’irrésistible dégradation du débat politique occidental, désormais monopolisé par les vendeurs de consensus et les agitateurs extrémistes et populistes qui vendent de la peur ou de la révolte, comme M. Mélenchon, pour se bâtir des carrières.

Le basculement de puissance est évidemment visible dans le rachat de la dette de certains Etats européens par la Chine. A la dépendance énergétique de l’Occident à l’égard du Golfe, maintes fois décrite, il faut donc ajouter la perte de souveraineté de membres de l’Union européenne et de l’OTAN. Il est permis, dans ces conditions, de douter de la capacité de l’Europe à devenir une puissance complète, i. e diplomatique et donc militaire.

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La volonté de l’Empire de briser les chaînes de la dépendance pétrolière a provoqué au moins deux guerres dans le Golfe arabo-persique contre l’Irak. Les historiens devront se pencher sur le rôle central de Bagdad depuis 1980 dans la stratégie impériale. Après trois guerres de destruction puis de conquête, l’Etat le plus avancé, ou supposé tel, du monde arabe, est devenu un enfer et un bourbier dans lequel Washington a englouti des milliers de vies et des milliards de dollars. Y verra-t-on, dans un siècle, la volonté de l’Occident de mater un pays qui était presque parvenu à sortir de la médiocrité régionale ? Finissant par le conquérir, l’Empire a échoué à faire du pays un allié capable de remplacer l’Arabie saoudite comme principal fournisseur de pétrole, comme il a échoué, pour l’heure, à en faire une démocratie. Surtout, si l’Afghanistan a été la matrice du jihad porté par Al Qaïda, c’est au nœud irakien que nous devons la véritable émergence de l’organisation d’Oussama Ben Laden. Il faut en effet se souvenir que c’est pour éviter la présence de troupes occidentales sur la terre des deux villes saintes qu’OBL a proposé à la monarchie saoudienne le déploiement de sa légion de volontaires arabes, auréolés de la victoire contre les Soviétiques en Afghanistan. Et c’est par exaspération, après le refus poli de ses anciens maîtres, que le barbu le plus célèbre de la région a décidé de tourner son courroux vers l’Empire.

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Et, pour boucler la boucle, revenons à la montée des revendications communautaristes arabo-musulmanes au sein de nos sociétés. Ces manifestations d’indépendance culturelle et religieuse émanent d’une région que nous avons écrasée, volontairement ou involontairement, de notre puissance. Et à présent que cette puissance est sur le point d’appartenir au passé, nous voilà confrontés à un retour de flamme inattendu – et pourtant ! – potentiellement destructeur. La perte de puissance est une conséquence directe de la quasi banqueroute qui nous guette et qui nous contraint à de douloureux arbitrages.

Sacrifié, l’outil militaire. Réduit, l’outil diplomatique. Anéantie, la boîte à outils sociale (enseignement et intégration, formation et emploi, autorité et justice, démocratie et fermeté). Notre discours officiel repose désormais sur du vent, ce qui laisse la place à tous les excès : crispations identitaires, vociférations xénophobes, inutiles débats politico-historiques sur la place de l’islam. Et pour couronner le tout, la faillite, au propre et au figuré, de nos Etats nourrit les angoisses des classes moyennes occidentales, saisies de vertige devant l’ampleur du déclassement social qui s’annonce pour leurs enfants, et donc tentées par tous les populismes. Et les fameuses incivilités, restées impunies en raison de l’échec des systèmes éducatifs et du manque de moyens des services sociaux, viennent encore confirmer les bourgeoisies européennes et américaines dans leur rejet de populations jugées, à tort, étrangères.

Il ne s’agit pas tant de l’échec d’un système que de sa fin, quelques décennies après son apogée. Cet espace dans nos murailles ne peut qu’être utilisé par les jihadistes, de plus en plus mâtinés en révolutionnaires, bien plus capables que nous de saisir leur chance. L’Histoire jugera.

La diplomatie des talonnettes

On a beau s’y attendre, on a beau le savoir, il nous arrive encore d’être pris au dépourvu par les décisions de notre Président, notre cher leader à nous.

Elu sur un programme de rupture avec les pratiques de la monarchie républicaine, le chef de l’Etat s’échine, depuis mai 2007, à fouler aux pieds les principes qu’il avait défendus lors de sa campagne électorale. Etrillé par les sondages, l’homme semble désormais comme pris dans les projecteurs et incapable de changer de cap. Au contraire, et comme prévu, il réagit aux crises et erreurs successives par des coups de menton qui donnent raison à bien des commentateurs politiques comme à de nombreux praticiens de la médecine psychiatrique.

L’obsession du Président pour les victimes, qui part probablement d’un sentiment louable, le conduit de plus en plus à mener une politique de l’émotion et de la commisération, loin de la nécessaire distance exigée par la conduite d’un Etat. On l’a vu avec l’épouvantable affaire Laëtitia, lorsqu’il a voulu à toute force désigner à la vindicte publique, au lieu d’un coupable, des responsables au sein de la magistrature. Cette recherche anxieuse et brouillonne d’un bouc émissaire en dit long sur la vision du monde que partagent le Président et ses équipes. Pointer du doigt pour nier la fatalité, exiger de la nature humaine comme de la technologie le « risque zéro », vociférer après telle ou telle communauté, telle ou telle profession, flatter les pires instincts d’un peuple traité comme une populace, surjouer l’empathie avec les victimes sont autant de recettes qui confirment un pratique du pouvoir fondé sur l’émotion et le spectaculaire, loin du sang-froid que requiert la marche de notre monde.

Evidemment, me direz-vous, ces constats sont déjà anciens et les derniers jours n’apportent pas d’éléments susceptibles de les modifier. La classe politique française était déjà largement dévaluée aux yeux de nos concitoyens, ce ne sont pas les candidatures multiples, la médiocrité du débat politique ou les luttes d’égos qui vont les faire retourner aux urnes, sauf probablement pour donner un score historique à la redoutable Marine Le Pen. L’Histoire jugera.

Jusqu’à présent, me semble-t-il, et malgré les errements d’un Président hors de contrôle et les carences d’un gouvernement de cancres, la place de la France dans le concert des nations ne s’était pas tant dégradée. Et voilà que le printemps arabe révèle l’infinie hypocrisie de nos dirigeants – et de ceux qui rêvent de leur succéder, soit dit en passant.

Et, parce que le cadavre bouge encore, le Président, qui ne prend manifestement plus son traitement, s’immisce avec la douceur d’une division aéroportée à Kaboul en décembre 1979, dans la vie judiciaire du Mexique, un Etat souverain qui doit composer avec une des plus violentes criminalités organisées de la planète. Pour un homme qui ne parvient pas à endiguer, malgré d’incessantes déclarations d’intention, la montée de la délinquance dans son pays, ça ne manque pas de grandeur. Après avoir mis les juges français dans la rue, notre nain Tracassin donne des leçons aux juges mexicains. Ce n’est plus une manie, c’est une vocation ou pire, un hobby.

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A moins qu’on m’ait caché la vérité, le Mexique est un Etat souverain, malgré les efforts héroïques de notre glorieuse Légion Etrangère au XIXe siècle (encore une tannée, prise avec panache, et devenue une célébration de nos plus belles vertus martiales, faut-il le rappeler).

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Par ailleurs, la justice mexicaine me semble infiniment plus indépendante que celle qui emprisonne, dans la souriante Russie ou dans la lointaine Chine des opposants politiques. Le Mexique n’a sans doute besoin, ni d’un Rafale déjà dépassé, ni de réacteurs nucléaires qui ne fonctionnent pas, et lui faire des remontrances ne coûte pas si cher, surtout quand on rame à moins de 30% d’opinions favorables. Seulement voilà, les Mexicains, qui ont l’année dernière subi un meurtre toutes les 40 minutes à cause de la guerre contre les narcos, n’ont ni le temps ni l’envie de supporter les remarques d’un ancien avocat d’affaires qui a épousé en troisièmes noces une millionnaire italienne dont l’unique titre de gloire artistique est d’avoir eu une liaison avec Mick Jagger et surtout, à mes yeux de bluesman du moins, d’Eric Clapton. Pour le reste, Carla Bruni n’est ni Patti Smith ni Alela Diane.

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Le Président, qui compense manifestement un certain nombre de complexes physiques par son attitude de matamore, a donc jugé utile de rappeler à l’ordre le Mexique. Et voilà que le Mexique décide, pas plus troublé que ça, de suspendre sa participation à l’Année du Mexique en France. En voilà, un joli succès de notre diplomatie, le fruit sans nul doute d’une réflexion stratégique poussée, d’un calcul subtil comme M. Levitte sait les faire. Et il me vient une idée : pourquoi le Mexique ne clamerait-il pas l’innocence d’un de ses ressortissants détenus dans notre pays ? (Je suis certain qu’il y en a au moins un). Le gouvernement mexicain pourrait invoquer les lourdeurs de la procédure – souvent à charge, ou le climat pour le moins hostile aux étrangers, ou la condamnation par la justice européenne de notre sacro-sainte garde-à-vue ? Ou alors la presse de Mexico pourrait s’étonner de la mansuétude de notre justice à l’égard des tyrans maghrébins, ou des hommes politiques des Hauts-de-Seine – le New Jersey français ?

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Disons-le tout net, il y a de quoi être estomaqué par l’amateurisme teinté d’arrogance de notre diplomatie. La réintégration dans l’OTAN, que j’ai soutenue, a été présentée comme un succès alors qu’il ne s’agissait que de cohérence stratégique et que l’Empire ne nous a accordé que des lots de consolation. On nous a vanté les avantages liés à ce retour : poudre aux yeux juste bonne à aveugler les lecteurs du Figaro, la Pravda version UMP. Et que dire de l’Union pour la Méditerranée, une farce redondante avec le processus Euro-Med, et dont le Vice-Président, Pharaon, vit un exil doré dans un palace de la Mer Rouge après avoir été déposé au bout de 18 jours de révolte…

Les indécentes leçons de gouvernance d’un système politique dont les éléments de pointe se nomment Brice Hortefeux (deux condamnations en 6 mois, mes compliments, Monsieur le Ministre), Christian Estrosi (le motodidacte, comme le surnomme plaisamment l’indispensable Canard Enchaîné), Nadine Morano (la femme aux fulgurantes analyses sociétales, connue pour ses « musulmans à casquette »), Frédéric Lefebvre (l’homme qui décrit mieux le Minitel que le Web 2.0 ou qui se dédit), ou Patrick Balkany (l’amant inconnu de Brigitte Bardot) pourraient faire rire si elles n’étaient pas si affligeantes.

On connaissait la diplomatie de la canonnière, on a désormais la diplomatie des talonnettes, pitoyable, improvisée, méprisable en un mot. République irréprochable ? Mon c…

« On ne fait pas les révolutions avec de l’eau de rose » (Sébastien-Roch Nicolas, dit Chamfort)

Le monde arabe s’agite, et nous avec. Mais tandis que des peuples – ou un seul, mais divisé ? – tentent de renverser un ordre séculaire, les Occidentaux, et singulièrement les Français, se perdent en vaines analyses, polémiques, moqueries.

Les uns, Tartuffes modernes, s’émeuvent de l’infinie médiocrité de nos dirigeants, prisonniers des conseils d’une cour aveuglée par les dogmes et par le souci de plaire, en oubliant que eux aussi ont largement profité de la générosité des potentats arabes. Les autres, que l’on sait à peine capables de différencier une manifestation lycéenne d’une émeute de la faim, se répandent sur la Toile en invectives contre les experts, les universitaires, les journalistes, les faux démocrates, la chute des cheveux et le prix du ballon de blanc.

Inutile de revenir sur les écrits de M. Immarigeon, qui rédige décidément bien plus vite qu’il ne pense – à supposer que la furie anti-américaine, les approximations stratégiques et la plus crasse mauvaise foi puissent être tenues pour une forme de pensée. Inutile non plus de nous attarder sur les réflexions de Bernard Lugan, réputé pourtant pour son indépendance d’esprit mais dont il faut déplorer, là aussi, les raccourcis (ici, par exemple) .

Essayons donc de poser froidement les données du problème, pour changer.

Peut-on vraiment affirmer que le progrès économique et la stabilité politique sont préférables à la démocratie ?

On entend ici et là de doctes commentateurs s’émouvoir de l’instabilité née de la révolution tunisienne et de la révolte égyptienne. Ils n’ont évidemment pas tort, et si on peut estimer que la crise tunisienne, loin d’être achevée, ne bouleversera pas les équilibres régionaux, on est en droit de redouter les suites des évènements du Caire – et il est inutile de rappeler à quel point la comparaison avec la révolution iranienne n’est pas valable. J’ai déjà évoqué, bien modestement, cette question ici, mais je voudrais m’étonner ici des positions de nos habituels donneurs de leçon.

Minimiser le caractère dictatorial du régime de Ben Ali (« le mari de la coiffeuse ») au nom d’un soi disant progrès économique est assez sidérant, en tout cas révélateur d’une redoutable ignorance. A de nombreux égards, le régime tunisien était un des plus répressifs du monde arabe et c’est faire montre de mépris que d’écarter ça de la main en mettant en avant le seul bilan économique. Celui-ci, d’ailleurs, n’est pas si bon – la révolution a quand même commencé après le suicide d’un vendeur à la sauvette. Le fait que le pays affichait des taux de croissance honorables ou accueillait des milliers de touristes n’avait aucune conséquence concrète sur le niveau de vie réel de la population. Les rues tunisiennes sont d’ailleurs largement comparables à leurs équivalentes algériennes, pour citer un voisin pas mieux loti.

Pour certains, la démocratie, celle qu’ils défendent bec et ongle contre l’Empire, évidemment accusé de tous les maux, serait une aventure bien hasardeuse en Egypte, comme d’ailleurs dans la plupart des pays du Sud. Porteuse de menaces et même d’imprévus, elle se retournerait invariablement contre nous. Laissons-les aller au bout du raisonnement : pour ces contempteurs de la thèse, pourtant passionnante, du choc des civilisations, les Arabes, les Musulmans, les Africains, bref tous ces gens qui vivent au-delà de nos remparts ne pourraient être réellement gouvernés que par la violence. Ne tournons pas autour du pot et appelons ça, au mieux un paternalisme excessif, au pire un racisme sans fard.

Les progrès économiques de la Tunisie, validés par les experts du FMI, ont-ils vraiment eu un impact sur la vie des Tunisiens ? La stabilité de l’Egypte, tant vantée par quelques uns, était-elle si réelle alors que le régime tremble depuis treize jours – et ne paraît pas sur le point de tomber ? Peut-on vraiment sacrifier sur l’autel des intérêts stratégiques les valeurs que nous sommes censés incarner et défendre ? (La réponse est oui, mais chut !). En réalité, nos commentateurs énervés se perdent une fois de plus dans l’incohérence de leurs remarques. Stratèges nourris par la lecture de quelques classiques peu ou mal compris et par les autojustifications de généraux vaincus – essentiellement français, faut-il le souligner – nos commentateurs mélangent tout.

Citoyens exigeants, ils dénoncent notre soutien à des tyrannies mais, géopoliticiens de qualité, ils nous reprochent dans le même temps de déstabiliser ces Etats. Humanistes sans concession, ils déplorent les victimes de ces crises, mais n’hésitent pas à saluer en Dimitri Medvedev un « homme d’Etat rompu aux charmes de l’Orient mystérieux ». Quand on connaît l’amour immodéré des dirigeants russes pour le monde arabo-musulman, il y a quand même de quoi s’étouffer. Il est même permis de s’interroger sur cette appréciation positive du jeu de Moscou. Et si, en dénonçant le jeu des Occidentaux M. Medvedev 1/ leur répondait après les récentes critiques sur la vie politique russe 2/ s’affirmait (ou essayait de s’affirmer) face à Poutine comme le vrai tsar 3/ révélait que l’obsession russe est plus que jamais la stabilité intérieure ?

Plus que tout, ce qui réjouit nos commentateurs, c’est l’apparente imprévoyance de l’Empire et la – hélas bien réelle – panique de nos propres dirigeants. Souverainistes acharnés, nostalgiques, dogmatiques, la démocratie arabe n’est pas leur problème. Leur problème, c’est l’Amérique, celle qui, symbole du capitalisme mondialisé et du libéralisme politique, associe avec plus ou moins de bonheur depuis plus deux siècles défense de la démocratie et croissance du libre-échange. Pour ces rêveurs persuadés que la France peut à nouveau, et seule, rayonner dans le monde, et que le nationalisme est le stade ultime du progrès politique, l’interventionnisme de l’Empire est proprement insupportable.

Pourtant, à n’en pas douter, l’Egypte est une dictature et il ne semble pas immoral ou déplacé de s’émouvoir de ce qu’il s’y passe. Si on peut estimer que la vie publique y est moins verrouillée qu’en Tunisie du temps de la splendeur de Ben Ali, il n’en reste pas moins que les élections y sont des mascarades, que la justice n’y est qu’une farce, que la corruption y est omniprésente, que le népotisme y est un mode classique de gestion des ressources humaines, que la pauvreté et l’analphabétisme y sont des fléaux répandus comme jamais.

Alors, que faut-il comprendre de ces remarques ? Crainte, par ignorance ou racisme, d’un régime arabe démocratique ? Certitude, déguisée, que tous ces gens qui s’agitent et vocifèrent au sud de la Mare Nostrum ne sont décidément pas prêts pour la démocratie ? Pour ma part, je pense que s’il y a bien un peuple qui ne semble pas mûr pour ce mode de gouvernement, c’est bien le peuple français, râleur, égoïste, vaniteux et ignorant.

Nos observateurs n’ont évidemment pas tort de penser qu’on ne peut pas, ou rarement, imposer une démocratie par la force. Mais à la différence de l’Irak, la Tunisie ou l’Egypte n’ont pas été envahies. Aucun système politique n’a été imposé ex abrupto. La révolte s’est déclenchée spontanément, et elle a associé dans la rue jeunes et vieux, bourgeois et ouvriers.

Les observateurs ont moralement et politiquement tort, en revanche, d’estimer qu’il vaut mieux laisser mourir en prison tout un peuple plutôt que de tenter le diable. Cette façon de condamner par avance toute expérience est tellement révélatrice de ceux de nos intellectuels qui prennent des poses de pourfendeurs du politiquement correct. Un nouveau cycle s’est en effet ouvert dans l’espace public. Il y a vingt ans, les Français ricanaient de la tyrannie du politiquement correct aux Etats-Unis. Certains mots étaient interdits, certains comportements bannis, certains regards condamnés. Puis les Français ont à leur tour été gagnés par cette mode et il est devenu impossible de dire ou faire certaines choses – ce qui a eu, in fine, plutôt des conséquences positives quand j’y repense. Mais ce politiquement correct gaulois a, à son tour, lassé les esprits forts – ou supposés tels – et quelques voix s’élèvent désormais à Paris pour secouer tout le système. Je ne m’attarderai pas sur le cas d’Eric Zemmour, sans grand intérêt, mais on pourrait s’interroger sur les propos que tient régulièrement Patrick Besson. La fascination pour les régimes serbes et russes et la défense des dictatures arabes laïques en disent long, aussi bien sur de douteuses sympathies que sur la volonté de paraître publiquement à contre courant.

S’il y a ingérence, c’est en ce moment, et je la salue car elle vise à aider un peuple à se soulever et à expérimenter la démocratie. Les Français devraient se souvenir que leur liberté n’a pas toujours été gagnée par leurs seuls efforts, la dernière fois, en juin 1944, l’ingérence de l’Empire a même eu des conséquences positives, du moins si ma mémoire est bonne.

Et comme un seul homme, nos dénonciateurs professionnels s’en prennent à la presse, accusée d’avoir ignoré sciemment la misère des villes tunisiennes ou égyptiennes, ou nos universitaires, taxés d’aveuglement. C’est un fait, à force de lire Gringoire ou Rivarol (ici), on finit par croire, dire et écrire des foutaises. Affirmer que les Frères Musulmans sont en pointe dans le déclenchement de la révolte égyptienne est une erreur qui révèle une grande ignorance. La confrérie, qui porte en effet, à moyen terme, une réelle menace, n’a rien vu venir et n’a rien vu partir. L’habileté de ses dirigeants – tout le monde ne peut pas avoir adhéré à un parti politique français – la replacera bientôt au cœur du jeu, mais il est faux de voir derrière cette insurrection la main de nos amis barbus. Les prières publiques devant les canons à eau de la police égyptienne n’avaient que peu à voir avec l’islamisme radical, et beaucoup à voir avec la détermination pacifique des manifestants. De même, et comme en Tunisie, la présence de nombreuses femmes dans les cortèges devrait convaincre de la nature non religieuse du mouvement.

S’en prendre aux diplomates (il faut avouer que le Quai d’Orsay, depuis le début de ce printemps arabe, ne brille pas par ses positions d’avant-garde, la qualité de ses prédictions, la pertinence de ses analyses, et la défense ombrageuse des libertés individuelles), s’en prendre aux universitaires (un expert explique, il ne lit pas dans les entrailles d’un agneau) et aux journalistes relève, à mon sens, d’un nauséabond discours anti élites qui, finalement, est cohérent avec l’ensemble des positions assez douteuses que je viens d’énumérer.

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On attend de celui qui se prononce publiquement qu’il avance des idées, des propositions, des remarques constructives. Pour ma part, je ne suis pas convaincu que l’Egypte se sorte intacte de cette crise. Le Président Moubarak, d’une autre trempe que son homologue tunisien, ne laissera sans doute pas le système en plan pour gagner un exil doré dans le Golfe ou en Floride. Le risque de chaos est réel, mais faut-il s’étonner que des peuples qui n’ont jamais connu la démocratie, de l’Empire ottoman aux régimes militaires en passant par des protectorats européens ne se livrent de terribles de guerres internes entre ceux qui ont profité du système et ceux qui en ont été victimes ? Quant au péril islamiste, il est réel dans toute la région, mais il me semble, hélas, qu’un gouvernement de radicaux religieux est une option que certains peuples de la région sont prêts à expérimenter, comme une sorte d’étape historique douloureusement inévitable avant le passage, éventuel et nullement garanti, à notre propre système de gouvernance.

Ce que les Arabes sont en train de tester, c’est leur capacité à se gouverner selon des critères – les nôtres – que nous voudrions universels et, partant, c’est justement cette universalité qu’ils testent. Dans ces conditions, on comprend que les tyrans russes ou chinois et leurs défenseurs occidentaux soient attentifs à cette expérimentation régionale.

« Tout était en l’air au château de Fleurville » (Sophie Rostopchine, comtesse de Ségur)

Nous vivons des moments historiques. Je sais que ce qualificatif a souvent été galvaudé, qu’il a été utilisé pour qualifier des victoires sportives ou de pitoyables émissions télévisées, mais il suffit de regarder la rive sud de la Mare Nostrum pour se souvenir de la puissance de cet adjectif.

Ainsi donc, ce monde arabo-musulman que l’on pensait figé dans le passé, étouffé par des dictateurs plus ou moins séniles, traumatisé par la modernité, est vivant et le montre de belle manière. Jamais l’expression de « rue arabe », si chère à nos diplomates, n’aura connu si belle illustration. Partie de Tunisie, la révolte gronde, en Algérie, en Egypte, en Jordanie, et jusqu’en Turquie – que l’on aurait pourtant du mal à qualifier d’arabe.

Hélas, s’il est fascinant de constater à quel point les fameuses nouvelles technologies ont bouleversé la politique, il ne faut pas oublier que les journées n’ont que 24 heures. Ainsi, à peine la première phase de la révolution tunisienne était-elle plus ou moins achevée que Le Monde faisait appel à Jean Tulard afin qu’il en fasse un commentaire intelligent. Malgré tout le talent de ce grand universitaire, il faut bien avouer qu’il n’est pas sorti grand chose de son intervention dans la presse du soir. Il faudrait peut-être que les journalistes et autres commentateurs se souviennent – ou apprennent – que l’Histoire a son rythme et qu’une révolution est avant tout une histoire humaine, faite de fulgurances, de lâchetés, de désobéissances, de cas de conscience, de tueries et d’improvisations. En tirer les leçons dès aujourd’hui est absurde, et si l’enthousiasme de Bernard Guetta dans les rues de Tunis, la semaine dernière, était émouvant, il était surtout miraculeux. Arrivée juste après la première phase de foutoir, la délégation de France Inter – que je salue ici amicalement – est repartie juste avant que la deuxième phase de foutoir ne commence.

Après la Tunisie, et alors que les Algériens, comme lassés par l’infinie médiocrité de leurs dirigeants, suivent mollement le mouvement, l’Egypte est à présent dans la tourmente, et nous tous avec elle. Loin de moi l’idée de reprendre à mon compte toutes les élucubrations de Bernard Lugan – même si certaines réflexions ne sont pas dénuées d’intérêt – mais il faut bien s’interroger sur les conséquences pour le monde que nous connaissons et pour lequel nous avons conçu notre diplomatie.

En constante lutte avec l’Arabie saoudite pour le leadership régional, l’Egypte est un pion essentiel de l’Empire au Moyen-Orient. Le régime, corrompu comme tant d’autres dans la région, a été un indéfectible allié dans la lutte dans Al Qaïda et le jihadisme – et donc dans la lutte contre l’influence du wahhabisme en provenance du Golfe. Surtout, le pays, en paix avec Israël, contrôle le canal de Suez et s’oppose fermement au Soudan, un pays qui n’est pas à proprement parler un allié de l’Occident.

Ces caractéristiques vont, à coup sûr, nous faire réfléchir aux conséquences d’un ralliement trop rapide à un processus « à la tunisienne ». Décidément, le pauvre garçon qui s’est immolé à Sidi Bouzid en décembre a déclenché un phénomène dont nous ne pouvons encore prendre la mesure. On pourra analyser avec soin les causes et conséquences de la première révolution numérique, et noter que les révélations de Wikileaks ont décidément eu de graves conséquences. On pourra aussi se souvenir que les tensions sociales et économiques étaient devenues intenables dans tous ces Etats, dépourvus pour la plupart de véritables ressources agricoles, et donc extrêmement sensibles aux soubresauts du marché des matières premières provoqués par la croissance de l’Empire du Milieu.

Mais réfléchir aux conséquences n’implique pas nécessairement le désintérêt, le silence, l’aveuglement ou le mépris à l’égard de la population égyptienne. A cet égard, et même si cette remarque doit faire bondir les hystériques de l’anti-américanisme gaulois, il faut une fois de plus reconnaître que c’est à l’Empire que l’on doit la prise de position la plus ferme (ici) tandis que Paris écrivait aujourd’hui, vers 18h, que « les appels à manifester ce 28 janvier [étaient] relativement bien suivis. » Entre une ministre au comportement honteux lors de l’affaire tunisienne et le dogmatisme aveugle des caciques d’ANMO – des gens capables de défendre les pires crapules d’Al Qaïda pour préserver le si sympathique Président yéménite ou qui estiment que l’attentat contre le Drakkar, « c’était il y a bien longtemps » – nous nous couvrons encore d’une gloire immortelle.

La chute plus que probable – et en tout cas souhaitée – de Moubarak va donc avoir d’extraordinaires conséquences stratégiques. Mais elle va surtout décupler l’onde de choc partie de Tunisie. Le monde arabo-musulman est-il sur le point de vivre un choc sans précédent ? En Syrie ? Au Yémen ? En Jordanie ? Sommes-nous capables d’encaisser ce choc ? Et nos intérêts essentiels ne vont-ils pas nous contraindre à des choix déchirants ?

Le défi est immense. L’Empire et l’Europe n’ont aucun intérêt à voir ce pays sombrer dans le chaos, ou être gouverné par des islamistes. Mais s’il n’y a pas d’alternative politique crédible (El Baradei, peut-être ?), il va nous falloir soutenir l’armée. Et ce faisant, alors que nous sommes censés être les défenseurs de la démocratie, nous allons probablement devoir soutenir un régime militaire et nous mettre à dos une population arabe bourgeoise avide de modernité occidentale et à laquelle nous allons refuser ce choix au nom de la grande stratégie. Et ces bourgeois arabes vont donc se retourner contre nous et rejoindre la cohorte des islamo-nationalistes.

Le dilemme est terrible, et on peut s’inquiéter, sans doute à juste titre, de la capacité des Européens à définir une diplomatie crédible. Une fois de plus, c’est vers l’Empire que nous allons devoir nous tourner, mais à quel prix ? Tout au plus pourrons-nous consoler en constatant, avec les réserves d’usage, que les valeurs – à commencer par la démocratie – que nous incarnons, et que nous sommes censés défendre, sont plus universelles que veulent nous le faire croire les régimes prédateurs, les dictateurs ubuesques et les barbus aveuglés par la défense d’un Dieu qui n’en demande pas tant.

Un intellectuel assis va moins loin qu’un con qui marche

Etant d’un naturel curieux, j’ai cru bon, comme des dizaines de milliers de mes concitoyens, de lire les quelques pages que Stéphane Hessel a publiées cet automne sous le titre intrigant d’Indignez vous !

Véritable phénomène de société, ce très petit livre m’a, n’ayons pas peur de le dire, véritablement affligé – et ce d’autant plus que j’ai pour M. Hessel une grande admiration. Sa vie est un exemple pour nous tous, son courage, ses engagements, sa carrière même, devraient nous inspirer. On voit mal en revanche comment on pourrait s’inspirer de son opuscule, tant celui-ci est indigent. Pour tout dire, un élève parlant à peu près le français – mais ils se font rares, me disent mes amis professeurs – aurait été parfaitement capable d’aligner les mêmes banalités que M. Hessel.

Prenons par exemple cette idée forte : « Le moteur de la résistance, c’est l’indignation ». Nous voilà bigrement avancés. M. Hessel nous dit avoir été « indigné par le nazisme », on le rassure, il n’a pas été le seul, et nous sommes encore quelques centaines de millions à être « indignés par le nazisme », même si l’expression me paraît un peu pâlotte. Pour ma part, je suis indigné par les inégalités sociales ou politiques, par la médiocrité de mes gouvernants, mais je suis horrifié par le nazisme.

Agé mais homme de son temps, M. Hessel n’a par ailleurs pu/su résister aux torrents de foutaises et de mensonges que déversent sur nous les pseudo-scientifiques qui invoquent, données bidonnées à l’appui, la responsabilité humaine dans les actuels dérèglements climatiques. Surtout, il semble être un vénérable tenant de cette idéologie sans nom qui survit dans notre pays depuis des décennies et qui associe, dans une improbable coalition, la détestation de l’Amérique, le rejet du capitalisme, et une défense de la cause palestinienne qui fleure bon son antisémitisme de gauche, le tout sous couvert de progrès.

Partisan décidé de l’existence de l’Etat d’Israël, je n’en suis pas moins profondément choqué par le sort qui est fait depuis 1948 aux populations palestiniennes, expulsées par Israël puis parquées par les Etats arabes. Cette position, qui m’a paradoxalement valu plus de problèmes de la part de certains agités de la communauté juive que de la part d’Egyptiens ou de Libanais, n’est évidemment pas facile à tenir, mais elle a le mérite de l’honnêteté et de la rigueur intellectuelle. Surtout, cette position ne crée pas de hiérarchie dans l’injustice ou dans l’oppression, et, pour reprendre les mots de M. Hessel, je suis également indigné par le comportement des Russes dans le Caucase, par celui des Taliban, par la guerre autour des Grands Lacs, par les expulsions d’Indiens en Amazonie, par les immigrés clandestins qui meurent en Méditerranée, par le sort des Mexicains qui se noient dans le Rio Grande en tentant de rejoindre l’Empire ou qui sont cueillis par les policiers américains.

Pourtant, à lire M. Hessel, seule la question palestinienne susciterait son indignation. Après tout, pourquoi pas ? Mais on est droit de s’étonner de cette indignation unique. On est surtout en droit de ricaner à la lecture des arguments de M. Hessel, qui sont dignes de ceux d’un mauvais collégien. « Que des Juifs puissent perpétrer eux-mêmes des crimes de guerre, c’est insupportable. Hélas, l’histoire donne peu d’exemples de peuples qui tirent les leçons de leur propre histoire. »

Dépassons notre stupéfaction après la lecture d’une telle ânerie, et alignons quelques remarques :

– Pourquoi les crimes commis par les Juifs seraient-ils plus insupportables que les crimes commis par des Chrétiens ou des Musulmans ? Les Juifs sont-ils donc soumis à des lois historiques plus exigeantes que celles qui s’appliquent aux autres peuples ? (Et je laisse le soin à M. Hessel d’expliciter sa compréhension du terme « Juifs ». On imagine que le débat doit tourner autour de questions nauséabondes comme « Les Juifs français sont-ils d’abord juifs, ou français ? »).

– Y aurait-il des crimes de guerres supportables ? Il s’agit d’un point intéressant, surtout émanant d’un aussi prestigieux humaniste. Il me semble que tous les crimes de guerre sont insupportables, sans exception, même ceux commis par les Américains contre les nazis ou le Japon impérial – et on repense à un récent article du Monde titré « Un hommes d’affaires britannique torturé sans raison en Libye ». Avec une raison, forcément, c’est moins grave. Un crime de guerre, c’est surtout grave quand ce sont des Juifs, c’est bien ça ?

– Ainsi donc, « l’histoire [donnerait] peu d’exemples de peuples qui tirent les leçons de leur propre histoire ». La lecture de Flaubert ou de Vialatte aurait dû enseigner à M. Hessel qu’on n’écrit jamais de généralités aussi plates que celle-ci. Et si on voulait polémiquer – mais ce n’est pas mon genre, on pourrait même relever que l’Histoire (je suis snob, moi je mets un H) a justement beaucoup appris au peuple juif et qu’il lui est apparu, après plus de mille ans de persécutions en Europe, qu’il lui fallait un Etat solide puisque rares étaient les sociétés dites civilisées où leurs droits élémentaires étaient défendus. Que voulez-vous, tout le monde ne peut pas être Danois.

Loin de moi l’idée de défendre, en aucune façon, le traitement qu’Israël réserve aux Palestiniens, mais loin de moi également l’idée de confondre la communauté juive avec la classe politique d’un Etat qui vit sous la menace permanente d’une guerre ou d’une campagne terroriste.

Armé de ce solide raisonnement, Stéphane Hessel en vient donc à défendre le terrorisme avec une rhétorique que je n’avais jusque là entendue que chez les diplomates syriens ou tunisiens que je croisais naguère. « Dans la notion d’exaspération, il faut comprendre la violence comme une regrettable conclusion de situations inacceptables pour ceux qui les subissent ». Qu’en termes choisis ces choses-là sont dites. Dans un raisonnement particulièrement spécieux, notre héros national exonère d’un coup le Hamas et tous les autres radicaux. Pourtant, M. Hessel, diplomate de formation, devrait se souvenir que Dominique de Villepin, dans un de ses rares moments de lucidité, a condamné en août 2003 les attentats du Hamas, jugés iniques et contre-productifs. En tant que résistant, M. Hessel a-t-il jamais tué un enfant ? A-t-il jamais envisagé de faire sauter un restaurant pour la libération de notre pays ? On en doute. mais passons à l’étape suivante.

Et donc, « on peut se dire que le terrorisme est une forme d’exaspération ». On peut surtout se dire qu’après une vie exemplaire, au service des idéaux les plus nobles, M. Hessel, ambassadeur de France, pourrait nous épargner des dissertations d’adolescents et poursuivre ses visites aux collèges et lycées où il raconte quels furent ses combats. La faiblesse insigne de ses raisonnements doit sans nul doute être attribuée à une candeur droit-de-l’hommiste qui doit autant à un âge vénérable qu’à des convictions qu’il vaut mieux ne pas trop explorer – et que l’on avait coutume de qualifier, au Quai d’Orsay, de « politique arabe de la France ».

Je crois bien que je suis indigné. Indigné par l’indigence de ce livre, indigné par la naïveté de ce grand homme, indigné par la crédulité de mes concitoyens, que le doute et la lassitude conduisent à faire un triomphe à un manuscrit qui n’aurait jamais dû quitter son tiroir.

Si vous avez raté le début

Ça va peut-être vous choquer, mais je vais l’écrire quand même. Il me semble, décidément que les responsables d’Al Qaïda sont bien plus malins que la plupart de nos concitoyens – et je ne parle même pas de nos gouvernants. Ils ont manifestement une vision, des objectifs, une stratégie. Ils innovent, ils prennent l’initiative, ils s’adaptent, ils prennent leur temps et ils parlent au meilleur moment. On ne peut pas en dire autant de tout le monde.

Ce matin, par exemple. Voilà que le mort-vivant le plus célèbre du moment, Oussama Ben Laden, envoie à Al Jazeera un enregistrement dans lequel il lie, pour la première fois, le sort de nos otages au Niger à celui de nos deux otages en Afghanistan, tout en nous promettant, comme d’habitude, le pire. Pas grave, nous sommes habitués.

Non, le plus intéressant, c’est ce passage sur notre Président, accusé de « suivisme à l’égard des Etats-Unis ». « La France paiera le prix fort pour sa présence en Afghanistan et ailleurs [comprendre au Sahel] », nous dit ce brave homme, qui explique posément que « le refus du Président Sarkozy de retirer ses troupes n’est rien d’autre qu’un feu vert donné pour la mort de vos otages ».

Voilà c’est dit, si on les tue, ce ne sera pas de notre faute, ce sera à cause de votre Président.

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Il y a cinquante ans, que n’aurait-on pas lu dans la presse ! On y aurait sans doute parlé de chantage, d’ignobles pressions, de grossières manipulations. Seulement voilà, nous avons élu il y a presque quatre ans un Président que nous détestons aujourd’hui – il faut dire qu’il ne fait pas grand chose pour mériter notre sympathie, voire notre indulgence. Et cette détestation, à la hauteur de la déception, conduit bon nombre de nos concitoyens à mélanger les causes et les conséquences, et même à négliger la chronologie.

Depuis quand la France est-elle donc engagée dans cette épreuve de force de moins en moins secrète avec l’islam radical, dont le jihadisme n’est qu’une forme ?

La première affaire du voile islamique, pour reprendre les termes de la presse, date de juin 1989, mais il y en aura d’autres en septembre. Le Président d’alors est François Mitterrand, son Premier ministre est Michel Rocard, et son Ministre de l’Education Lionel Jospin. Pour les plus curieux d’entre vous, je ne peux que suggérer quelques recherches sur Internet afin d’y retrouver les déclarations des uns et des autres…

Le véritable de bras de fer commence en 1991 avec l’entrée de la crise algérienne dans sa phase la plus critique. La France, à la diplomatie décidément hésitante, n’ose pas soutenir le coup d’Etat des militaires mais ne se range pas plus du côté du Front Islamique du Salut (FIS), qui vient de se voir voler sa victoire électorale. En réalité, Paris va franchement soutenir le régime militaire algérien et ses services – surtout la DST, en réalité – vont coopérer pleinement avec la junte. Les islamistes algériens ne vont pas s’y tromper, et la France deviendra très vite la cible de prédilections du Groupe Islamique Armé (merci de noter qu’on ne dit pas « les GIA » mais LE GIA, il suffit de lire le nom du groupe en arabe pour le savoir)

Evidemment, entre les arrestations en France et la présence de quelques policiers français aux côtés des Ninjas, les choses vont rapidement se gâter. C’est sous le gouvernement Balladur, avec Charles Pasqua à la manœuvre Place Beauvau, sous la présidence Mitterrand, que seront ainsi lancées des vagues d’arrestations contre les réseaux de l’ex-FIS et du GIA – dont la fameuse opération Chrysanthème. Il faut dire que le GIA tue en Algérie des étrangers, dont un nombre conséquent de Français. Forcément, ça agace.

Et en 1994, c’est sous la pression de Paris qu’Alger laisse finalement s’envoler vers l’aéroport de Marignane l’Airbus du vol 8969 d’Air France que le GIA a détourné. L’affaire s’achèvera dans le sang, le GIGN donnant l’assaut et tuant les quatre terroristes après l’assassinat, alors que l’avion était à Alger, d’un policier algérien, d’un diplomate vietnamien et d’un employé de l’ambassade de France. Pour les admirateurs, comme moi, de l’action du GIGN, je signale la sortie prochaine d’un film sur cette affaire – et j’adresse mes amitiés à quelques professionnels qui ont été de la partie, à Marignane comme à Paris.

Evidemment, il se trouva de belles âmes pour condamner la violence de l’intervention – les mêmes trouvent en général de belles excuses à pas mal de tyrans.

Et ensuite, il y eut la campagne d’attentats du GIA en France, de juillet à octobre 1995. Le 29 septembre de cette année, Khaled Kelkal était abattu dans la région lyonnaise par des gendarmes. On se souviendra de l’émotion de Guy Bedos après la mort de cet « adolescent déboussolé », pour reprendre une expression lue sur le blog d’un spécialiste autoproclamé du terrorisme… J’ai pour ma part rapidement eu la conviction que la mort de Kelkal avait été un signal clair envoyé au GIA et plus largement aux islamistes radicaux de tout poil (de barbe). Personne n’accusa le Président Chirac d’être inféodé à l’Empire.

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Et la liste est longue, des actions déterminées de la France contre les jihadistes et les supposés résistants. Il ne faut pas non plus oublier que Lionel Jospin a été évacué sous les pierres de l’université Bir Zeit, en 2000, après avoir déclaré, contre l’avis d’Hubert Védrine, que le Hezbollah était un groupe terroriste (ce qui est vrai mais un peu court). Et qui a envoyé des troupes en Afghanistan ? Les mêmes.

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La vraie question, celle que nous devrions en fait nous poser, est à mon avis la suivante : Nicolas Sarkozy, avec tous ses défauts, sa fascination puérile pour l’Empire, son hyperactivité, ses formules vulgaires, n’a-t-il pas, en fait, mis fin à une exception française au sein du monde occidental qui, in fine, ne rapportait rien ? Être l’ami du monde arabe est une excellente chose, mais à quoi nous a donc servi cette politique incarnée jusqu’au dogmatisme par les diplomates d’ANMO et certains homme politiques aveuglés par leur anti-américanisme sans substance ? A-t-on facilité la paix en Palestine ? Avons-nous aidé les peuples du Maghreb ? Avons-nous vendu plus de Rafale ? Avons-nous fait aimer le monde arabe par les Français ? Le bilan, en réalité, est calamiteux, pour la France comme pour le monde arabe auquel nous n’avons jamais fourni que des discours ronflants de réconfort mais dépourvus de tout ce qui compte (des hommes, des idées, de l’argent, des projets).

Les attentats du 11 septembre 2001 ont quelque peu déplacé les lignes et embrouillé les mémoires. Tout au long des années 90s, la France a été le seul pays occidental en première ligne contre le jihadisme. Les Allemands refusaient de traiter les affaires de terrorisme en tant que telles et les considéraient comme relevant du grand banditisme – dans le meilleur des cas. En juin 1999, leur aveuglement les a même conduits à laisser filer l’émir du Groupe Combattant Tunisien, un aimable jihadiste qui tentait de commettre un attentat en France. Chapeau, le parquet de Francfort.

Les Britanniques, pour leur part,  avaient mis en place un audacieux modus vivendi avec les islamistes radicaux du Londonistan qui a tenu jusqu’en 2000, tandis que l’Empire considérait 1/ que nous nous débattions avec un conflit postcolonial 2/ que la vraie menace provenait d’Iran et 3/ que leurs propres dingues (milices, KKK, etc.) étaient plus dangereux que nos barbus – ce qui fut vrai jusqu’au milieu des années 90s.

Avec le recul, il me semble ainsi que s’il y a eu alignement, c’est surtout de la part de Washington sur nos positions. Mais, de même que les maisons de haute couture font la mode, l’Empire donne le ton. Les néoconservateurs sont allés trop vite, sans doute trop loin, mais leur constat n’a jamais été discuté et leur propagande, relayée par des médias et des intellectuels facilement recrutés, a fait le reste. Ce constat, qui énumérait exactement ce que les peuples arabes reprochent à leurs dirigeants depuis plusieurs semaines, a été nié jusqu’à la folie par notre classe politique, aveuglée par le souci de se montrer fidèle au dogme gaulliste. Il serait pourtant tant de refermer cette glorieuse parenthèse.

Partir à Londres et incarner la résistance et l’espoir, voilà qui a révélé le grand homme, le sauveur. Postuler que l’Empire nous menaçait autant que la Russie éternelle, c’était un mélange fascinant d’aveuglement, de mégalomanie, de messianisme, voire de déconnection d’avec la réalité. On lit à longueur de blogs les réflexions de stratèges plus ou moins inspirés, héritiers d’un système qui les a nourris et qui leur a fait croire que nous étions encore la France de Louis XIV ou de Napoléon 1er. En réalité, et sans tomber dans les excès de certains, force est de constater que nous ne sommes plus qu’une puissance moyenne – et que ce recul ne date pas d’hier. Les moins obtus pourront même reprendre les données démographiques et observer les ravages qu’ont entrainés la victoire de 1918 et la rouste de 1940.

Lucides sur nos forces et nos faiblesses, nous pourrions reprendre notre place en Occident et probablement nous placer aux côtés du Royaume-Uni comme un allié indéfectible, mais exigeant, de l’Empire. Plus que les vociférations de quelques nostalgiques aux idées plus ou moins claires et les rodomontades de souverainistes retors ou parfaitement idiots – ou les deux, nos remarques seraient d’autant mieux entendues qu’elles seraient formulées par un pays partageant les mêmes préoccupations et les mêmes analyses. Je reste ainsi persuadé qu’en 2002/2003, notre accord à une intervention en Irak aurait peut-être permis d’éviter l’immense gâchis qui a suivi car notre voix aurait porté. Et quand Villepin, adorateur de l’Empereur – un grand homme qui a quand même saigné la France et dévasté l’Europe – nous donne des leçons de morale, on ne peut que ricaner, lui qui a fait la tournée des dictateurs africains au printemps 2003 pour acheter quelques voix aux Nations unies et qui a été aux premières loges des pratiques politiques de Jacques Chirac, ce qui ne fait pas de lui un homme dont les leçons sont crédibles ou légitimes. Et puis, je n’ai jamais aimé le style pompier.

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En réalité, le talent du pouvoir actuel à se déconsidérer conduit nos concitoyens à jeter le bébé avec l’eau du bain et à perdre de vue l’essentiel. Si demain le Président devait dire qu’il fait jour après chaque nuit, je ne le traiterais pas de menteur parce que c’est lui. S’il dit qu’il y a une guerre en cours, il ne fait que reprendre ce que nous avons écrit à nos dirigeants depuis 20 ans, et le fait que ce soit désormais dit et pensé par le Président ne change rien. S’il affirme qu’il fallait intervenir au plus vite au Niger pour intercepter nos otages avant qu’ils ne disparaissent, il ne prend pas de décision plus brutale que celle prise par Edouard Balladur et François Mitterrand en 1994 devant l’Airbus d’Air France. Et au-delà du jeu démocratique qui doit autoriser les critiques et les questions, il faut également observer un minimum de décence et ne pas hurler avec les loups quand le chef de l’Etat, et peu importe son nom, poursuit une action qui a été engagée par ses prédécesseurs il y a vingt ans.

C’est à cela qu’on reconnaît une nation, qui après tout n’a que les dirigeants qu’elle mérite…

Sans commentaire.

Avant Internet, je lisais les courriers des lecteurs avec gourmandise. Ceux du Figaro, il y a près de vingt ans, semblaient parfois avoir été écrits par des anciens de la LVF tandis que ceux de Libération paraissaient sortis du cerveau de citoyens déconnectés de la réalité – voire simplement débranchés, sans la moindre activité électrique corticale, mais bon an mal an on y trouvait son compte de réactions argumentées et d’indignations grammaticalement correctes.

Et puis avec Internet, une invention merveilleuse qui a changé ma vie et m’est devenue indispensable, est venu le temps des commentaires sur les sites des quotidiens, puis, très vite, des médias citoyens. Et là, autant vous le dire, ça s’est réellement gâté. Désormais, le moindre quidam doté d’une connexion Internet et d’un peu de temps libre peut déverser des monceaux d’idioties sur tout et n’importe quoi.

Certains quotidiens réservent l’art délicat du commentaire à leurs abonnés (Le Monde, Libération), mais d’autres (Le Parisien) laissent la parole libre. Au final, quand on y regarde de près, on s’aperçoit d’ailleurs que les commentaires des uns et des autres sont d’une égale médiocrité. Ça ne me rassure pas, je le constate juste.

Au nom de quelle loi, de quel principe un homme manifestement ignorant du sujet traité se permet-il d‘intervenir et de livrer son commentaire ? Un citoyen a le droit de voter, et son vote doit compter, mais ce citoyen dispose-t-il des connaissances, voire de l’intelligence, lui permettant de livrer une seule phrase intelligente sur le crash d’un Rafale, les performances d’un club de football ou la dernière phrase idiote d’un ministre à moitié nigaud ? Est-il pilote de chasse ? Economiste ? Politologue ? Ingénieur ? Amateur éclairé et curieux ? Macache.

Et puis, nous avons les médias citoyens – ou supposés tels – qui se présentent, en toute modestie, comme des « contre-pouvoirs qui laissent la parole au peuple ». A ce stade, il faut déjà se demander si le peuple a vraiment besoin de parler, et surtout s’il a des choses intelligentes et utiles à dire. Dans mon esprit, le peuple, c’est cette masse informe qui traque les juifs, les homosexuels, les Arabes, qui croît à la fin du monde en 2012 ou à l’astrologie, qui brûle les sorcières à Salem ou lynche les voleurs de pénis au Nigeria.

Prenons par exemple la mort de nos concitoyens au Mali le 8 janvier dernier. Très vite, les pages Internet de nos chers médias citoyens et autres quotidiens ou hebdomadaires se sont couvertes des commentaires de centaines de personnes persuadées que leurs opinions ou analyses avaient la moindre valeur.  Eh bien non, les amis, on s’en moque, de vos analyses, de vos commentaires, de vos fortes pensées – enfin, pas de tout, mais d’une grande partie quand même. Internet était un espace inédit, unique, miraculeux, de liberté, de curiosité. C’est désormais une immense poubelle intellectuelle dans laquelle se déverse toute la bêtise du monde – et je ne parle pas ici de désaccords entre des réflexions construites par des individus capables de verbaliser et de raisonner – mais bien de propos proprement crétins.

AQMI au Niger ? Pourquoi user sa santé à lire des ouvrages de sociologues ou d’anthropologues ? Pourquoi consulter des kilomètres d’archives ? Pourquoi lire les mémoires de policiers, de diplomates, de militaires, de magistrats, de grands voyageurs ? Pourquoi hanter les colloques et confronter nos opinions à celles d’homologues ? Pourquoi compulser les atlas, suivre les pistes caravanières, identifier les oasis ? A quoi bon essayer de comprendre un phénomène pour le rendre à peu près intelligible alors que n’importe quel idiot (rpt fort et clair : « idiot ») peut balancer sur Internet, sans la moindre intervention de modérateurs – dont on se demande parfois s’ils existent ou s’ils ont reçu du Très haut un organe communément appelé cerveau, de véritables torrents de foutaises (le dernier en date, ici) avec l’aplomb et la morgue du type qui en a vu d’autres – mais qui confond probablement le Niger avec le Nigeria et qui ne savait pas que des musulmans pouvaient très bien ne pas être des Arabes.

Et donc, depuis samedi après-midi, tout ce que ce pays compte de racistes, de révolutionnaires, de conspirationnistes, de gaullistes rances, de petits-blancs aigris, de gauchistes, de fachos, d’anthropologues de troisième zone qui puisent leur savoir dans Le Chasseur français ou Le Parisien et qui considèrent les JT de TF1 comme du journalisme d’investigation, tout ce petit monde nous fait profiter de sa science toute neuve sur le Sahel, les prises d’otages, la géopolitique de l’uranium, la question des Touaregs, l’emploi des forces spéciales et la prise de décision en temps de crise. Tous ces gens qui hésitent deux minutes avant de demander une baguette dans une boulangerie, tous ces imbéciles prétentieux qui parlent plus fort que les autres à la fin des repas de famille, qui interrompent les professeurs de leurs enfants, tous ces types qui tueraient pour un autoradio ou qui au contraire justifient la barbarie au nom de la lutte contre l’Occident prédateur, tous ces gens, donc, se mêlent de choses auxquelles ils ne comprennent rien et auxquelles ils ne comprendront JAMAIS rien, essentiellement parce qu’ILS N’ECOUTENT PAS.

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L’histoire de la Renaissance regorge de ces esprits brillants, mathématiciens, biologistes, philosophes, astronomes. A cette époque bénie, il était possible à un homme doté d’un gros cerveau et de moyens financiers appropriés de détenir le savoir dans plusieurs domaines. Qui osera prétendre que c’est encore possible ? Qui osera répondre que Wikipédia offre toutes les réponses souhaitées et que le monde ressemble à la bibliothèque de Borgès – ou à celle d’Umberto Eco ?

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Nous savons tous que les avancées de nos civilisations dans tous les domaines ont conduit à des hyperspécialisations et que rares sont les esprits désormais capables de ne pas raconter d’âneries – même le grand Eco, cité plus haut, s’est laissé aller à un pitoyable article au sujet de Wikileaks dans lequel il confondait – les ravages de la vieillesse, sans doute – diplomate et agent secret (j’aime bien ce terme, il me rappelle Conrad, mais je m’égare). Alors, que peut-on espérer des commentaires d’esprits moins instruits, moins structurés ?

Il ne s’agit pas de nier les vertus de la liberté d’expression (liberté, liberté chérie) mais d’appeler à un retour à l’humilité républicaine du début du siècle dernier, de regretter la dictature du « je suis un citoyen/je peux tout penser/je peux tout dire/je peux (dois ?) tout savoir.

Au risque de passer pour un épouvantable vieux c.., je suis bien obligé d’admettre ici mes doutes. Qu’un homme s’élève contre les dogmes, tant mieux ! Au contraire ! Que nous soyons d’accord ou pas avec ce qui est écrit, nous devons nous féliciter des charges contre le confort intellectuel et les idées reçues (note : penser à relire Flaubert). Mais pour s’élever efficacement contre les dogmes, notre homme libre a besoin de raisonner, d’aligner les idées, d’étudier les faits, de s’interroger. Où sont ces étapes dans les insanités qui polluent les pages Internet de nos quotidiens ? Sommes-nous si certains que le statut de citoyen, garanti par notre constitution et des décennies de combats, induise une capacité à raisonner ? Notre démocratie avance-t-elle parce qu’on peut écrire des horreurs racistes après une nuit d’émeutes en banlieue ou faire des commentaires graveleux sur la fin d’un couple d’acteurs ?

Croire que l’Homme peut être gouverné par la démocratie directe est une foutaise qui nous saute à la figure chaque jour un peu plus. La démocratie, telle que la pratiquaient les Grecs, consistait à tenir compte de l’opinion d’une petite communauté d’individus dont étaient exclus les femmes et tous les étrangers, et elle n’avait donc rien de bien démocratique selon nos critères. Alors, quand l’orateur pouvait appeler chaque membre de la Boulé (Βουλή) par son nom commençait la vraie vie politique. La démocratie de masse, qui a libéré des milliards d’individus de régimes liberticides, contient hélas en elle-même les ferments de sa perte, d’abord en laissant la parole à ceux qui n’ont rien à dire (est-il si choquant d’admettre que si les humains sont égaux en droits, certains sont quand même plus malins que d’autres, sans que la couleur de la peau ou que les croyances entrent en ligne de compte ?) puis en entraînant la nécessaire manipulation des esprits par ceux qui aspirent aux plus hautes fonctions. La dictature des sondages, qui par un fascinant renversement des choses sont devenus les inspirateurs des politiques après en avoir été les observateurs, conduit nos dirigeants à dégrader le discours jusqu’à le rendre compréhensible par le plus grand nombre. Le temps de l’explication, de la nuance, de la subtilité, du « oui mais », est passé, remplacé par la tyrannie des explications simplistes et le culte de la petite phrase, celle que l’on retient, celle qui par son impact laisse à penser que son auteur a vraiment tout compris. L’obligation de la réaction immédiate, le refus d’admettre qu’il faut laisser la poussière retomber avant de faire un commentaire intelligent, tout cela devient une fuite en avant qui aboutit à des spectaculaires plantages.

Plus que le principe de la parole libre, il s’agit ici de critiquer le principe de la parole sans aucune entrave. Fut un temps, pas si éloigné, où on réfléchissait avant de parler, où on vérifiait. Désormais, la parole libre est devenue tyrannique, et elle s’oppose à la parole des élites – ou supposées telles – qui usent pour leur part d’une parole trop technique (les vrais spécialistes, universitaires, techniciens) ou trop démagogue (la plupart des billettistes de la presse écrite, certains chroniqueurs radiophoniques). Ce conflit entre deux paroles contribue, à mon sens, à la rupture entre le peuple et ceux qui sont censés le gouverner. Alors que nous tentons d’apprendre à nos enfants qu’il ne faut pas parler à tort et à travers, force est de constater que tout le monde ne partage pas cette conception d’une parole citoyenne (moi aussi, j’ai le droit de coller citoyen à toutes les sauces)

D’un côté, une « élite » qui ment, qui est soupçonnée de le faire ou, plus grave, qui apporte des réponses trop complexes pour le citoyen lambda. De l’autre, ce citoyen, justement, soupçonneux, et de plus en plus souvent persuadé qu’il a la solution ou qu’il détient la vérité. Ce décalage, qui a coûté cher à Michel Rocard, bien trop brillant pour son pays, est illustré chaque jour par les commentaires laissés sur Internet, lorsque M. Tout-le-monde livre sa fascinante explication d’évènements d’une rare complexité (conflit israélo-palestinien, crise du nucléaire iranien, tensions dans la péninsule coréenne, heurts inter-religieux en Egypte, etc.)

Winston Churchill disait, avec son art si personnel de la provocation : Le meilleur argument contre la démocratie ? Cinq minutes avec une électeur moyen.

Désormais, mais c’est moins amusant, le meilleur argument contre la liberté de pensée, c’est cinq minutes avec un commentateur moyen. Et cela ne devrait pas s’arranger.

« On a beau détester la hyène, il faut reconnaître qu’elle court vite. » (Massa Makan Diabaté)

Les catastrophes internationales ont le don d’attirer tous les marchands d’âneries, du conspirationniste au mythomane en passant par le stratège en chambre et l’extrémiste capable de trouver dans chaque fait la confirmation de son délire. C’est le cas des membres de l’association Union & défense des chrétiens d’Orient, un rassemblement d’esprits ouverts et courageux avides de justice et de paix entre les peuples, qui profitent des massacres de chrétiens par les jihadistes égyptiens et irakiens pour se lancer dans une étonnante explication du monde.

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Comme le révèle l’adresse visible sur l’affiche, il y a tout lieu de penser que les fondateurs de cette association sont les turbulents garnements de l’ex-GUD, devenu l’ex-UDEA et que le passionnant blog Droite(s) extrême(s) suit attentivement. Rappelons que ces charmants bambins, qui portent volontiers la mèche de chef de char SS mais ne négligent pas la coiffure de Chéri Bibi, sont d’autant plus influencés par la chose militaire qu’ils sont incapables d’entrer dans l’armée et ont tendance à pleurer chez le dentiste. Quant à leur courage physique, il dépend du rapport de force (10 contre 1 leur paraît acceptable pour tabasser un étudiant) et de la quantité de mauvais vin ingurgitée. Quand je fréquentais la très rigoriste université de droit de la rue d’Assas, la vision de jeunes néo-nazis vomissant tripes et boyaux dans la rue à cause du Beaujolais nouveau relativisait la portée de leur engagement pour une Europe fière de sa civilisation et intransigeante sur le comportement de ses membres et le respect de leur dignité.

Ainsi donc, Saddam Hussein, le démocrate bien connu que l’on voit ici affublé d’une croix celtique – symbole du White Power dont on se doute que le regretté M. Hussein n’était pas membre – aurait eu raison. Contre qui ? Contre quoi ? Mystère. Il faut lire le communiqué en ligne et les commentaires ici et pour découvrir la quintessence de la pensée de nos défenseurs des chrétiens d’Irak :

Le 31 octobre, un groupe affilié à la succursale de la CIA en Irak, entendez par là Al Quaïda, revendiquait l’attentat ayant coûté la vie à plus de 44 fidèles dont deux prêtres.

Inutile d’avoir fait de longues études pour retrouver dans cette introduction l’obsession anti américaine et conspirationniste de l’extrême-droite la moins évoluée. Je passe sur le « u » de Qaïda, preuve d’une ignorance manifeste, pour souligner, une fois de plus que la vision du monde de ces nazillons n’est guère éloignée des délires de Thierry Meyssan, le clown triste de la complotite. C’est plus bas que, ne craignant ni le ridicule ni le retour en arrière, le rédacteur du communiqué se livre à une fascinante imitation de Je suis partout ou de Signal :

A nos yeux, un seul coupable : l’impérialisme yankee lui-même à la botte des prédateurs cosmopolites de Wall Street et des zélotes de Tél Aviv. Après avoir ruiné le pays et provoqué le chaos, la « croisade » américaine n’aura finalement trouvé comme seul débouché que le renforcement du fondamentalisme sunnite, très utile pour justifier l’interventionnisme washingtonien. (Souligné par les auteurs du communiqué)

Comme pour fournir à Pierre-André Taguieff ou Antoine Vitkine la plus éclatante confirmation de leurs réflexions, nos « nationalistes français et européens » se roulent dans la fange de l’antisémitisme. Il faut bien être doué à quelque chose.

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Les commentaires laissés par les habitués des sites sur lesquels a été diffusé ce communiqué sont, eux aussi, d’une clarté presque aveuglante. On y parle « d’Empire judéo-US », de « finance apatride », de « colonisation arabo-afro-musulmane », de paganisme (ah, le charme des cérémonies vikings le jour du solstice d’été sur les rives de la Baltique) et même une citation de Hitler, présenté comme « un homme d’Etat du XXe siècle » :

Les universalistes, les idéalistes, les utopistes visent trop haut. En promettant un paradis inaccessible, ils trompent tout le monde. Quelle que soit leur étiquette, qu’ils prennent le nom de chrétiens, de communistes, d’humanitaires, qu’ils soient sincères et stupides ou tireurs de ficelles et cyniques, ce sont tous en fait des fabricants d’esclaves.

Citer Hitler, il faut quand même le faire, mais il faut garder en mémoire ce que disait Michel Audiard de ceux qui osent tout. Ce n’est pas en se livrant à un concours de néologismes idiots que nos révolutionnaires de pacotille feront avancer leur cause sacrée, et on ne peut que s’en féliciter. La palme revient quand même à un internaute qui, lui aussi, repousse les limites :

L’Islam, création d’un juif essenien pour lutter contre le christianisme révolutionnaire, joue pour les cosmopolites communautaires de Washington et Tel-Aviv, toujours son rôle en nos temps dits modernes : éradication de toute forme d’universalisme au profit du racisme communautariste et religieux. 

Et Saddam, alors, dont on se souvient qu’il avait le soutien de quelques souverainistes français de gauche comme de droite, comme Claude Cheysson, Jean-Pierre Chevènement ou notre nouveau secrétaire d’Etat chargé des Transports Thierry Mariani, que vient-il faire dans cette galère ? Il faut se souvenir que l’extrême droite française, toute à ses obsessions antiaméricaine et anti-israélienne, a toujours largement bénéficié des largesses de démocraties riantes comme l’Irak baassiste ou la République islamique d’Iran, et que certains « libres penseurs » de gauche ont su tisser avec ces Etats des relations étroites.

L’Irak de Saddam Hussein ne massacrait pas ses chrétiens, convenons-en. Et le dynamique maître de Bagdad comptait parmi ses plus proches collaborateurs le chrétien Tarek Aziz, ministre des Affaires étrangères, et même Vice-Premier ministre. Faut-il en conclure que le régime irakien faisait montre d’une grande ouverture d’esprit envers ses minorités ? Nous savons tous que non, et seul un mélange unique d’aveuglement idéologique et de bêtise crasse peut conduire à tirer de telles conclusions. Il y a fort à parier que si nos défenseurs des chrétiens d’Orient en croisaient un, un seul, un soir dans le métro, ils le passeraient à tabac pour le simple motif qu’il serait arabe…

« Tout ça va mal finir. » (Louis XVI)

Les jihadistes ont le sens de la fête et du partage. Après s’en être pris aux chrétiens d’Irak le 31 octobre dernier en attaquant la cathédrale de Bagdad (51 morts, plus de 60 blessés), nos turbulents barbus viennent de réaliser un nouveau carnage à Alexandrie. Un attentat-suicide, commis contre une église de la ville, le 1er janvier, a causé la mort de 23 coptes et en blessé près de 80.

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Cette nouvelle horreur a suscité quelques commentaires que je vais tenter de contredire.

1/ Non, cet attentat n’est pas un échec opérationnel.

Loin, en effet d’atteindre les bilans ahurissants auxquels les jihadistes nous ont habitués en Irak ou au Pakistan, l’attaque d’Alexandrie constitue l’attentat le plus meurtrier jamais commis dans une grande ville égyptienne. Evidemment, les plus rigoureux d’entre vous gardent en mémoire les attentats de Louxor (17 novembre 1997 : 62 morts), du Taba et Ras Chetan (7 octobre 2004 : 32 morts) et surtout de Charm El Cheikh (23 juillet 2005 : 88 morts), et ils ont bien raison, mais ils notent également que ces opérations, réalisées par la Gama’a Islamiya ou par Al Qaïda, ont touché des sites touristiques, par essence vulnérables.

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Quand on connaît la protection pointilleuse dont bénéficient, parfois à leur corps défendant, les coptes d’Egypte de la part du régime, on ne peut que souligner le macabre succès des planificateurs de l’attentat du 1er janvier dernier. Par ailleurs, juger de la qualité de cet attentat en rappelant qu’Al Qaïda utilise systématiquement une double charge est une ineptie. Les jihadistes font ce que leur permet l’environnement de l’objectif, et la méthode libanaise est loin d’être utilisée à chaque fois. Il suffit pour s’en convaincre d’observer ce qui se pratique au Pakistan ou au Maghreb.

2/ Non (mille fois non !), cet attentat n’est pas une aubaine pour le régime

Véritable maladie, la conspirationnite touche souvent les esprits faibles, prompts à avancer des explications simplistes à des événements complexes. Cette médiocrité, qui révèle le plus souvent une parfaite ignorance des ressorts historiques et une incompréhension manifeste des phénomènes observés, conduit à la diffusion de commentaires parfaitement idiots.

Comment, en effet, peut-on affirmer que le pouvoir égyptien va tirer profit du carnage du 1er janvier ? Listons ensemble les raisons.

Aucun Etat souverain, qui plus est soumis depuis 30 ans à l’activisme de radicaux religieux, ne peut tirer profit d’un tel échec de ses services de sécurité et d’un tel désaveu de ses annonces régulières (« il n’y a pas de menace », pour reprendre la forte pensée d’un colonel corse que j’ai beaucoup fréquenté). Loin de pouvoir profiter de cet attentat, Le Caire se trouve désormais soumis à une très forte pression de la part de ses partenaires occidentaux, et en particulier de l’Empire, un allié exigeant qui se sent, pour plusieurs raisons – dont au moins une est évidente – responsable du sort des chrétiens d’Orient.

Outre la révélation brutale des vulnérabilités égyptiennes, les terroristes ont réussi à démentir, et de quelle façon ! le dogme du régime qui veut que 1/ le pays n’abrite pas de terroristes 2/ qu’il est à l’abri du jihadisme qui frappe partout dans la région et surtout 3/ qu’il n’y a pas de lien entre le terrorisme et la religion.

Le grand trouble dans la Force que les autorités ont ressenti samedi soir a été dévoilé par les rapides déclarations du Raïs. Celui-ci n’a, comme d’habitude, pas hésité à évoquer une responsabilité étrangère, mais sans exclure l’implication d’un citoyen égyptien (nous allons y revenir). Les habitués de l’appareil sécuritaire égyptien, dont j’ai été dans une vie précédente, ne manqueront pas de souligner l’inflexion du discours officiel.

Avant, les terroristes de la Gama’a, du Jihad Islamique ou d’Al Qaïda étaient systématiquement qualifiés de « fous » et d’« extrémistes ». Extrémistes de quoi ? Mystère, car les autorités politiques et religieuses égyptiennes niaient farouchement les origines et/ou motivations religieuses des actes de terreur. Les conduire à reconnaître qu’il s’agissait peut-être, à la réflexion, de musulmans déviants mettant en pratique une interprétation erronée de l’islam relevait de l’exploit. Au pays de l’orthodoxie sunnite, incarnée par l’université Al Azhar, envisager qu’une lecture radicale de l’islam puisse conduire à de telles horreurs était impensable. Ce dogme était même repris par l’homme de la rue, prompt, lui aussi, à voir des complots – et non des nains – partout. En 2005, après les attentats dans le Sinaï, un brave homme interrogé par un journaliste avait affirmé avec l’aplomb des esprits faibles ou endormis que ces attaques ne pouvaient être que l’œuvre d’Israël, puisque « jamais un musulman ne ferait ça. » La belle excuse.

Désormais, l’Egypte, qui pensait comme l’Algérie avoir éradiqué la menace jihadiste sur son sol sans avoir réglé un seul de ses problèmes politiques, économiques, sociaux (Heureux les pauvres d’esprit car le Royaume des Cieux est à eux, Mathieu, 5.3) doit admettre que les attentats commis sur son sol, et il y en a eu plusieurs au Caire depuis quelques années, ne sont pas le fait de malades mentaux mais de terroristes censés. Car l’attaque d’Alexandrie n’est pas le fruit du hasard.

3/ Les coptes ont été frappés en raison de leur vulnérabilité, les objectifs occidentaux en Egypte sont trop bien défendus.

Une fois de plus, on touche au sublime. Comme je l’écrivais plus haut, l’attentat d’Alexandrie appuie là où ça fait mal. La communauté copte subit depuis des décennies des attaques de la part de jihadistes mais aussi de citoyens comme les autres,  sensibles aux rumeurs les plus idiotes. Ainsi, les membres de l’Etat islamique d’Irak, plus connu sous le nom d’Al Qaïda en Irak, avaient réclamé, après la prise d’otages dans la cathédrale de Bagdad d’octobre dernier, la « libération de deux femmes converties à l’islam et retenues par des coptes » (il faudra penser à relire La rumeur d’Orléans, à l’occasion). Dans les années 90, les incidents étaient réguliers en Haute-Egypte et la tension n’a jamais vraiment disparu.

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Comptable de la sécurité de TOUS ses citoyens, le régime égyptien n’a jamais compté ses efforts pour protéger les coptes, et ceux qui connaissent Le Caire pourront en témoigner. L’attaque d’Alexandrie a donc délibérément choisi de fragiliser le pouvoir en exacerbant les tensions entre les communautés. Rien de plus facile que de frapper au Caire, à Alexandrie ou sur les rivages de la Mer Rouge des sites touristiques, très fréquentés par les Occidentaux au moment de Noël. Le quartier copte du Vieux Caire, qui abrite la synagogue Ben Ezra et l’Eglise suspendue, deux lieux porteurs d’une histoire millénaire, est plus protégé que bien des ministères européens, et il se trouve à quelques pas de la mosquée Ibn Touloun, le plus ancien bâtiment islamique d’Egypte. Autant vous dire que la zone est assez fortement protégée et qu’à moins de disposer des effectifs des réseaux saoudiens ou yéménites (et de leurs moyens), les terroristes ne pouvaient que choisir Alexandrie.

Alors, qu’en conclure ? Les premiers éléments transmis par les autorités démentent la piste de la voiture piégée et accréditent la présence d’un kamikaze. Le Ministre de l’Intérieur a d’ailleurs, il y a quelques heures, révélé que ce-dernier pourrait bien être d’origine pakistanaise. Dans ce cas, cet attentat serait la première opération menée par des jihadistes étrangers en Egypte, et le coup serait encore plus rude pour le pouvoir et ses services.  S’il devait être démontré que cette opération a été menée par les réseaux d’Al Qaïda en Irak, à la suite des appels lancés lors de l’attaque de la cathédrale de Bagdad, nous aurions la démonstration que le mouvement jihadiste irakien, qui a subi d’importantes pertes depuis 2006, a repris des forces et qu’il se montre à nouveau capable d’exporter sa violence (Istanbul les 15 et 10 novembre 2003 : 58 morts ; Amman le 9 décembre 2005 : 57 morts).

Il faut enfin se souvenir que l’ossature d’Al Qaïda est égyptienne et que les trois adjoints successifs d’Oussama Ben Laden étaient issus de la Gama’a ou du Jihad. La prise de contrôle par Ayman Al Zawahiry de l’organisation, après la disparition d’OBL, a naturellement pesé sur sa stratégie – comme je l’écrivais ici il y a près d’un an, ou même en 2009.  Après AQPA qui innove dans ses modes opératoires comme dans le choix de ses objectifs, après le TTP qui recrute aux Etats-Unis, après les Shebab qui frappent en Ouganda, voilà peut-être l’irruption d’AQI dans cette nouvelle dimension du jihad mondial. Intellectuellement, c’est fascinant. Opérationnellement, c’est un cauchemar.

Un mot, pour finir, de la polémique, si révélatrice, entre le Pape Benoît XVI et le grand imam d’Al Azhar, Ahmed Al Tayyeb. Appelant à la défense des chrétiens, le pape, qui s’exprimait avant l’attentat d’Alexandrie, a été violemment accusé d’ingérence dans les affaires intérieures égyptiennes par Ahmed Al Tayyeb. Plus curieux encore, la plus haute autorité intellectuelle de l’islam sunnite a répondu « Je ne suis pas d’accord avec le point de vue du pape, et je demande pourquoi il n’a pas appelé à la protection des musulmans quand ils se faisaient tuer en Irak ? ». Cette remarque est particulièrement intéressante, et prend un relief particulier alors que la tension monte en Europe sur l’échec, réel ou ressenti, de l’intégration des populations musulmanes dans la plupart des pays de l’UE (cf. le récent sondage sur la France et l’Allemagne, disponible ici).

Jusqu’à preuve du contraire, la communauté majoritaire dans un pays doit assurer la protection des communautés minoritaires, tandis que celles-ci doivent accepter les règles de vie de la majorité. Ce principe de tolérance réciproque étant établi, il convient ensuite, au cas par cas, de trouver des aménagements, mais sans jamais ni opprimer la minorité ni déshabiller la majorité. Si des excès sont commis, on en arrive rapidement à expulser les Roms (je dis ça, je dis rien) tandis que des institutions comme l’Union européenne en viennent à imprimer des agendas dans lesquels figurent toutes les fêtes religieuses possibles, à l’exception des fêtes chrétiennes. On pourrait également évoquer la dictature des plats hallal proposés à l’exception de tous les autres ou les demandes d’horaires aménagés pour que les femmes puissent aller à la piscine sans croiser d’hommes.

Réclamés par une minorité, ces compromis avec les us et coutumes du pays d’accueil sont douloureusement ressentis par des populations européennes déboussolées et de plus en plus persuadées – peut-être à raison – que l’Occident post-moderne a presque honte de son histoire et de son identité. Et ces petites faiblesses, ces renoncements, ces accommodements sont récupérés par l’extrême-droite, comme le soulignait récemment Caroline Fourest sur France-Culture, alors que nos dirigeants devraient être capables de présenter une amicale mais solide fermeté aux demandes d’exceptions. La situation devient franchement insupportable quand ceux qui réclament en Occident des passe-droits dénoncent avec force le supposé prosélytisme d’expatriés découverts en possession de deux exemplaires de la Bible. Le principe de réciprocité est, je l’ai déjà écrit, fondamental si l’on veut éviter les réactions brutales.

En se demandant pourquoi le pape n’avait pas appelé à la protection des musulmans d’Irak, Ahmed Al Tayyeb a oublié deux petits détails : en Irak, le Vatican a toujours condamné les violences, peu importe qui en étaient les auteurs. Et surtout, en Irak, les musulmans (en majorité chi’ites, puis sunnites) sont majoritaires…