Avant Internet, je lisais les courriers des lecteurs avec gourmandise. Ceux du Figaro, il y a près de vingt ans, semblaient parfois avoir été écrits par des anciens de la LVF tandis que ceux de Libération paraissaient sortis du cerveau de citoyens déconnectés de la réalité – voire simplement débranchés, sans la moindre activité électrique corticale, mais bon an mal an on y trouvait son compte de réactions argumentées et d’indignations grammaticalement correctes.
Et puis avec Internet, une invention merveilleuse qui a changé ma vie et m’est devenue indispensable, est venu le temps des commentaires sur les sites des quotidiens, puis, très vite, des médias citoyens. Et là, autant vous le dire, ça s’est réellement gâté. Désormais, le moindre quidam doté d’une connexion Internet et d’un peu de temps libre peut déverser des monceaux d’idioties sur tout et n’importe quoi.
Certains quotidiens réservent l’art délicat du commentaire à leurs abonnés (Le Monde, Libération), mais d’autres (Le Parisien) laissent la parole libre. Au final, quand on y regarde de près, on s’aperçoit d’ailleurs que les commentaires des uns et des autres sont d’une égale médiocrité. Ça ne me rassure pas, je le constate juste.
Au nom de quelle loi, de quel principe un homme manifestement ignorant du sujet traité se permet-il d‘intervenir et de livrer son commentaire ? Un citoyen a le droit de voter, et son vote doit compter, mais ce citoyen dispose-t-il des connaissances, voire de l’intelligence, lui permettant de livrer une seule phrase intelligente sur le crash d’un Rafale, les performances d’un club de football ou la dernière phrase idiote d’un ministre à moitié nigaud ? Est-il pilote de chasse ? Economiste ? Politologue ? Ingénieur ? Amateur éclairé et curieux ? Macache.
Et puis, nous avons les médias citoyens – ou supposés tels – qui se présentent, en toute modestie, comme des « contre-pouvoirs qui laissent la parole au peuple ». A ce stade, il faut déjà se demander si le peuple a vraiment besoin de parler, et surtout s’il a des choses intelligentes et utiles à dire. Dans mon esprit, le peuple, c’est cette masse informe qui traque les juifs, les homosexuels, les Arabes, qui croît à la fin du monde en 2012 ou à l’astrologie, qui brûle les sorcières à Salem ou lynche les voleurs de pénis au Nigeria.
Prenons par exemple la mort de nos concitoyens au Mali le 8 janvier dernier. Très vite, les pages Internet de nos chers médias citoyens et autres quotidiens ou hebdomadaires se sont couvertes des commentaires de centaines de personnes persuadées que leurs opinions ou analyses avaient la moindre valeur. Eh bien non, les amis, on s’en moque, de vos analyses, de vos commentaires, de vos fortes pensées – enfin, pas de tout, mais d’une grande partie quand même. Internet était un espace inédit, unique, miraculeux, de liberté, de curiosité. C’est désormais une immense poubelle intellectuelle dans laquelle se déverse toute la bêtise du monde – et je ne parle pas ici de désaccords entre des réflexions construites par des individus capables de verbaliser et de raisonner – mais bien de propos proprement crétins.
AQMI au Niger ? Pourquoi user sa santé à lire des ouvrages de sociologues ou d’anthropologues ? Pourquoi consulter des kilomètres d’archives ? Pourquoi lire les mémoires de policiers, de diplomates, de militaires, de magistrats, de grands voyageurs ? Pourquoi hanter les colloques et confronter nos opinions à celles d’homologues ? Pourquoi compulser les atlas, suivre les pistes caravanières, identifier les oasis ? A quoi bon essayer de comprendre un phénomène pour le rendre à peu près intelligible alors que n’importe quel idiot (rpt fort et clair : « idiot ») peut balancer sur Internet, sans la moindre intervention de modérateurs – dont on se demande parfois s’ils existent ou s’ils ont reçu du Très haut un organe communément appelé cerveau, de véritables torrents de foutaises (le dernier en date, ici) avec l’aplomb et la morgue du type qui en a vu d’autres – mais qui confond probablement le Niger avec le Nigeria et qui ne savait pas que des musulmans pouvaient très bien ne pas être des Arabes.
Et donc, depuis samedi après-midi, tout ce que ce pays compte de racistes, de révolutionnaires, de conspirationnistes, de gaullistes rances, de petits-blancs aigris, de gauchistes, de fachos, d’anthropologues de troisième zone qui puisent leur savoir dans Le Chasseur français ou Le Parisien et qui considèrent les JT de TF1 comme du journalisme d’investigation, tout ce petit monde nous fait profiter de sa science toute neuve sur le Sahel, les prises d’otages, la géopolitique de l’uranium, la question des Touaregs, l’emploi des forces spéciales et la prise de décision en temps de crise. Tous ces gens qui hésitent deux minutes avant de demander une baguette dans une boulangerie, tous ces imbéciles prétentieux qui parlent plus fort que les autres à la fin des repas de famille, qui interrompent les professeurs de leurs enfants, tous ces types qui tueraient pour un autoradio ou qui au contraire justifient la barbarie au nom de la lutte contre l’Occident prédateur, tous ces gens, donc, se mêlent de choses auxquelles ils ne comprennent rien et auxquelles ils ne comprendront JAMAIS rien, essentiellement parce qu’ILS N’ECOUTENT PAS.
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L’histoire de la Renaissance regorge de ces esprits brillants, mathématiciens, biologistes, philosophes, astronomes. A cette époque bénie, il était possible à un homme doté d’un gros cerveau et de moyens financiers appropriés de détenir le savoir dans plusieurs domaines. Qui osera prétendre que c’est encore possible ? Qui osera répondre que Wikipédia offre toutes les réponses souhaitées et que le monde ressemble à la bibliothèque de Borgès – ou à celle d’Umberto Eco ?
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Nous savons tous que les avancées de nos civilisations dans tous les domaines ont conduit à des hyperspécialisations et que rares sont les esprits désormais capables de ne pas raconter d’âneries – même le grand Eco, cité plus haut, s’est laissé aller à un pitoyable article au sujet de Wikileaks dans lequel il confondait – les ravages de la vieillesse, sans doute – diplomate et agent secret (j’aime bien ce terme, il me rappelle Conrad, mais je m’égare). Alors, que peut-on espérer des commentaires d’esprits moins instruits, moins structurés ?
Il ne s’agit pas de nier les vertus de la liberté d’expression (liberté, liberté chérie) mais d’appeler à un retour à l’humilité républicaine du début du siècle dernier, de regretter la dictature du « je suis un citoyen/je peux tout penser/je peux tout dire/je peux (dois ?) tout savoir.
Au risque de passer pour un épouvantable vieux c.., je suis bien obligé d’admettre ici mes doutes. Qu’un homme s’élève contre les dogmes, tant mieux ! Au contraire ! Que nous soyons d’accord ou pas avec ce qui est écrit, nous devons nous féliciter des charges contre le confort intellectuel et les idées reçues (note : penser à relire Flaubert). Mais pour s’élever efficacement contre les dogmes, notre homme libre a besoin de raisonner, d’aligner les idées, d’étudier les faits, de s’interroger. Où sont ces étapes dans les insanités qui polluent les pages Internet de nos quotidiens ? Sommes-nous si certains que le statut de citoyen, garanti par notre constitution et des décennies de combats, induise une capacité à raisonner ? Notre démocratie avance-t-elle parce qu’on peut écrire des horreurs racistes après une nuit d’émeutes en banlieue ou faire des commentaires graveleux sur la fin d’un couple d’acteurs ?
Croire que l’Homme peut être gouverné par la démocratie directe est une foutaise qui nous saute à la figure chaque jour un peu plus. La démocratie, telle que la pratiquaient les Grecs, consistait à tenir compte de l’opinion d’une petite communauté d’individus dont étaient exclus les femmes et tous les étrangers, et elle n’avait donc rien de bien démocratique selon nos critères. Alors, quand l’orateur pouvait appeler chaque membre de la Boulé (Βουλή) par son nom commençait la vraie vie politique. La démocratie de masse, qui a libéré des milliards d’individus de régimes liberticides, contient hélas en elle-même les ferments de sa perte, d’abord en laissant la parole à ceux qui n’ont rien à dire (est-il si choquant d’admettre que si les humains sont égaux en droits, certains sont quand même plus malins que d’autres, sans que la couleur de la peau ou que les croyances entrent en ligne de compte ?) puis en entraînant la nécessaire manipulation des esprits par ceux qui aspirent aux plus hautes fonctions. La dictature des sondages, qui par un fascinant renversement des choses sont devenus les inspirateurs des politiques après en avoir été les observateurs, conduit nos dirigeants à dégrader le discours jusqu’à le rendre compréhensible par le plus grand nombre. Le temps de l’explication, de la nuance, de la subtilité, du « oui mais », est passé, remplacé par la tyrannie des explications simplistes et le culte de la petite phrase, celle que l’on retient, celle qui par son impact laisse à penser que son auteur a vraiment tout compris. L’obligation de la réaction immédiate, le refus d’admettre qu’il faut laisser la poussière retomber avant de faire un commentaire intelligent, tout cela devient une fuite en avant qui aboutit à des spectaculaires plantages.
Plus que le principe de la parole libre, il s’agit ici de critiquer le principe de la parole sans aucune entrave. Fut un temps, pas si éloigné, où on réfléchissait avant de parler, où on vérifiait. Désormais, la parole libre est devenue tyrannique, et elle s’oppose à la parole des élites – ou supposées telles – qui usent pour leur part d’une parole trop technique (les vrais spécialistes, universitaires, techniciens) ou trop démagogue (la plupart des billettistes de la presse écrite, certains chroniqueurs radiophoniques). Ce conflit entre deux paroles contribue, à mon sens, à la rupture entre le peuple et ceux qui sont censés le gouverner. Alors que nous tentons d’apprendre à nos enfants qu’il ne faut pas parler à tort et à travers, force est de constater que tout le monde ne partage pas cette conception d’une parole citoyenne (moi aussi, j’ai le droit de coller citoyen à toutes les sauces)
D’un côté, une « élite » qui ment, qui est soupçonnée de le faire ou, plus grave, qui apporte des réponses trop complexes pour le citoyen lambda. De l’autre, ce citoyen, justement, soupçonneux, et de plus en plus souvent persuadé qu’il a la solution ou qu’il détient la vérité. Ce décalage, qui a coûté cher à Michel Rocard, bien trop brillant pour son pays, est illustré chaque jour par les commentaires laissés sur Internet, lorsque M. Tout-le-monde livre sa fascinante explication d’évènements d’une rare complexité (conflit israélo-palestinien, crise du nucléaire iranien, tensions dans la péninsule coréenne, heurts inter-religieux en Egypte, etc.)
Winston Churchill disait, avec son art si personnel de la provocation : Le meilleur argument contre la démocratie ? Cinq minutes avec une électeur moyen.
Désormais, mais c’est moins amusant, le meilleur argument contre la liberté de pensée, c’est cinq minutes avec un commentateur moyen. Et cela ne devrait pas s’arranger.